‹ Les lois du progrès [microform]Chapitre 4 sur 65 · REPULSION DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE POUR LES GRANDS EMPIRES · texte numérisé non relu

REPULSION DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE POUR LES GRANDS EMPIRES

Quoique séparées par de longs intervalles, ces larges traces de pourpre que forme la réunion des peuples, semblables aux myriades de zoophytes qui teignent de leur couleur une nappe d’eau, n’ont cessé de sillonner la terre. Il n J a presque pas une seule branche des races dont l’umvers est peuplé qui n’ait pu un instant se croire investie de la mission de commander à toutes les autres. Le Destin, le secret du Ciel, la volonté d’en haut, la colère divine, l’heure marquée pour la régénération humaine, toutes ces formules, auxquelles le succès seul prête un sens, ont retenti, avec l’éclat du tonnerre, dans des langues diverses, forçant à se courber les multitudes épouvantées ou résignées.

Des dominations, caractérisées celles-ci par la force brutale qui opprime, celles-là parla force morale qui persuade, se sont élevées successivement sur tous les points du globe; mais cest plus particulièrement de l’Asie que s avançait, a travers les épées, l’édifice social construit de

toutes pièces. Croyances, lois, établissements publics, tout changeait au passage des invasions. Où était la tente du uénéral, là aussi étaient Tautel et le trône, l’initiation aux choses du ciel et la possession de la terre, la parole et le pain. Dans l’Occident, on établit le plus souvent pour base commune une pierre solide, où chaque nation eut le droit d’apporter son foyer paternel, ses dieux natifs et ses institutions familières. L’état formé par la conquête était moins un édifice fermé qu’un vaste champ ouvert, où, sans

jalousie pour le pays vaincu, on exposait comme un modèle plutôt qu’on n’imposait les lois du pays victorieux. Des réformes, peut-être invoquées, des nouveautés attrayantes engagèrent partout les peuples à se ranger sous une même souveraineté. On offrait, du reste, pour cimenter ces ruches immenses, la compensation la plus précieuse : le repos qu’assure l’éloignement des ennemis dans la soumission générale.

Quelle prestigieuse idée ne devait-on pas se faire de la puissance irrésistible du conquérant et de la prospérité qui semblait rayonner de lui et se répandre au loin comme la lumière du soleil, lorsque Alexandre apparaissait plus grand qu’un homme ùBabylone,ou Haroun-al-Raschid à Bagdad environné de sept séries d’esclaves emmenés des sept régions de son empire, ou Gengis-khan à Tonka recevant la visite de cinq cents ambassadeurs, ou Napoléon à Dresde au milieu d’une cour de rois? Et le préteur romain? et les missi dominici de Charlemagne qui rendaient présente, jusque dans les provinces les plus éloignées, la puis-

: sance souveraine, et qui, pareils à des oracles vivants,

. dissipaient par leurs réponses les obscurités, apaisaient

|: les discordes, mettaient fin aux compétitions entre les

classes sociales, aux différends entre les nationalités?

Cependant, malgré tout leur prestige, il n’en est pas moins constant que ces vastes agglomérations ne s’étendaient si loin que pour se heurter à des bornes infranchissables, et, à peine étaient-elles formées, que déjà elles commençaient à se désagréger.

En effet, les quatorze cents ans de durée en vingt-sept siècles des divers empires que nous venons de passer en revue, quelles proportions représentent-ils à l’égard de la population totale de la terre ? En prenant la moyenne de 200 millions d’habitants par empire (car on en compte à peine 300 dans le plus étendu) et en évaluant la moyenne de la population du globe (dont l’évaluation varie de 600 millions à 1 milliard), en l’évaluant, dis-je, à 800 millions, la durée des empires se réduit à la huitième partie de la vie universelle. Les grandes agglomérations sont donc au genre humain comme un est à huit. En d’autres tenues, il se serait produit des tentatives de fusion humaine pendant douze ou treize ans par siècle, tandis que la réaction contre ces efforts se serait prolongée duiant quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-huit ans.

Qu on augmente ou qu’on diminue ces moyennes, qu’on s attache de préférence à des chiffres plus élevés ou plus bas, la différence des proportions n’en restera pas moins toujouis énorme; il en résultera toujours, avec une

égale évidence, le fait de la répulsion du genre humain à se laisser tasser par grandes masses.

^ Qu’on ajoute, si l’on veut, aux grands empires légen-

daires les empires moins considérables, tels que ceux de Zénobie dans la Syrie, des Séleucides, du Grand-Mogol, J du Grand-Khanat, des Sophis, des Gaznévides, de chacun

' des trois califats, des Toltèques dans l’hémisphère occi-

dental et de l’Empire britannique dans les Indes, ils ne formeront tous ensemble, dans la vaste plaine de 1 humanité, que quelques rares monticules, pareils à ces monceaux de sable sur les plages de la mer, que la mobilité des vents tantôt soulève et tantôt aplanit.

Page 1