PATRIMOINE DE L’ORGANISME ANIMÉ
Les images des objets, une fois perçues, sont recueillies par la mémoire et forment le patrimoine spécial et propre de l’être animé. La nature extérieure cesse dès ce moment d’être la collaboratrice subjective et active de l’organisme sensitif.
Le centre nerveux, où reposent les images accumulées, échappe encore aux recherches physiologiques. La fameuse observation du docteur Broca et celles faites depuis par les subtils et hardis adeptes de l’école anthropologique sont loin de prouver scientifiquement la localisation et Vorganicité de la mémoire. Mais la mémoire est évidemment en contact direct et avec les organes des sens externes d’une part et, de l’autre, avec les organes intimes du centre de la vie animale, puisque les images dont elle devient la dépositaire lui sont fournies par les sens externes et quelquefois sont excitées par les aiguillons internes dans lesquels se résume l’instinct. Car l’instinct fait partie de la force vitale de l’organisme animal, parce qu’il fonctionne par sa
propre vertu, et dirige les animaux dans toutes les opérations inhérentes à leurs corps et reliées aux objets extérieurs.
Maintenant, la mémoire est-elle elle-même un sens interne qui, comme mode, agisse identiquement aux autres sens externes? Ou répond-elle, au contraire, à la façon des sensations réflexes, aux excitations nécessaires extérieures et aux excitations accidentelles et presque spontanées intérieures? J’écarte pour l’instant toute recherche psychologique et physiologique sur la nature toujours cependant sensitive de cette faculté; mais, quelle qu’elle soit, on peut affirmer que c’est dans la mémoire que se vérifie le premier phénomène de progrès moral.
Tous les objets déjà perçus par les sens se représentent, mais ils ont une origine immédiate, différente de celle des impressions. On revoit, on réentend, on ressent, on regoûte, on retouche, avec la couleur, le son, la surface, le poids, la densité, la chaleur, avec toutes les qualités propres à chaque image. Néanmoins, ces objets ne sont plus les mêmes, étant privés du caractère imprimé par l’acte de communication instantanée de la nature, lequel seul constitue les impressions. Si l’on pouvait, pour un instant, supprimer la nature environnante, les images recueillies par la mémoire n’en subsisteraient pas moins et seraient ravivées par les aiguillons de l’instinct. Donc un monde intérieur existera dorénavant, indépendant du monde extérieur et par conséquent moral, dont l’être animé disposera, avec des lois
difierentes de celles qui régissent toutes les autres créatures organisées. Cet être ne crée pas encore, mais il tire de son propre sein des qualités et des quantités transformées par lui et accumulées pour sa propre existence individuelle.
Une autre faculté partage ce domaine avec la mémoire, mais elle en est fortement distincte, malgré l’opinion contraire qui généralement prévaut encore : c’est l’imagination.
Par la mémoire on éveille, on évoque, les tirant de l’état de repos, les images reçues par les impressions; on les évoque soit au moyen de l’ordre successif où elles parurent d’abord, soit à l’aide du lien d’analogie ou des
affinités ({ui existent entre elles. Par l’imagination, au contraire, on associe, on mêle, on combine les images les plus disparates; on célèbre, pour ainsi dire, le mariage bizarre des objets les plus discordants, et l’on engendre des apparences nouvelles et étranges qui n’ont plus de rapport, qui, parfois même, contrastent avec celles que la nature extérieure a tout d’abord communiquées aux sens.
Les anciens l’ont appelée la Reine de la poésie et, encore à présent, dans les écoles, on la regarde comme l’inspiratrice souveraine des lettres et des arts. L’histoire
démontre que, même dans la législation et dans la religion, l’influence de cette faculté toute sensitive a été très considérable. Elle tend, néanmoins, non pas à perdre dans les lettres et les arts sa fécondité, mais à prendre une allure moins effrénée, réglée qu’elle est chaque jour davantage par la raison que sollicite la vérité. Protégée contre ses propres excès, elle continuera à élargii le royaume des apparences naturelles dans la sphère morale, en se rapprochant de plus en plus de la vérité des types, où elle puise ses innombrables et si diverses
reproductions.
Cependant, l’accouplement même, étrange et souvent monstrueux, que l’imagination opère presque spontanément entre des images surgies à des époques diverses, sans lien d’affinité entre elles et avec des qualités différentes de celles qui leur sont propres, prouve que cette faculté se détache de la catégorie des autres phénomènes sensitifs. Malgré son fonctionnement, qui est le même, elle diffère de tous ces derniers, y compris la mémoire, dans les effets quelle produit. Car si les effets produits par l’imagkiation restent coordonnés aux phénomènes sensitifs qui les ont précédés et dont ils émanent, ils ne gardent cependant, comme eux, ni l’ordre successif ni le lien d’affinité. Je n’oserais pas encore dire que l’imagination représente une des formes de la volonté instinctive, mais il me sera permis d’affirmer ((u’il manque en elle le caractère général de tous les phénomènes des sensations externes, c’est-à-dire la transmission. Ce ca-
ractère est remplacé par une espèce d’initiative qui, si elle ne crée pas encore des types nouveaux, crée à coup sûr de nouvelles combinaisons entre les impressions reçues, dont en quelque sorte elle change la nature. Le monde moral, quoique jusqu’à présent sensitif, a donc étendu ses frontières.