DKS DEUX EMPIRES EXTRAORDINAIRES DE ROME ET DE LA CHINE
Deux sociétés, parmi toutes les autres, se sont perpétuées dans leur splendeur à travers les âges jusqu’à nos jours : la société romaine ouverte à toutes les innovations, qui sans cesse la transforment et l’élargissent par le travail accumulé du temps et par le contingent des éléments nouveaux qu’il apporte ; et la société chinoise qui, depuis son origine, demeure à peu près immuable, telle qu’une masse granitique jaillie des entrailles de la terre pendant ses premières convulsions.
L’une déborde, dans son expansion sans cesse croissante, vers le pôle, vers l’équateur, par-delà les mers ; l’autre reste confinée pour ainsi dire dans une vallée, démesurée, il est vrai, et cachée au reste du monde par les hauteurs de l’IIimalaya, par un désert immense et un océan qui inspira longtemps une terreur sacrée aux navigateurs.
La base sur laquelle repose la première, c’est la cité, qu’elle n’était parvenue à fonder que par le progrès lent de
la vie en commun ; tandis que la seconde s’appuie sur les assises primitives de la famille : ce qui suffirait pour nous en faire reconnaître l’antériorité, quand même son origine primordiale ne nous serait pas révélée par sa langue et son genre d’écriture. A Rome, le lien (et l’État n’est pas autre chose), large et flexible, n’intercepte nulle part l’exubérance vitale : il ne peut être arraché ou rompu par aucune commotion; dans la Chine, au contraire, il est tellement resserré, que seuls les mouvements symétriques peuvent se produire, tellement tendu et pour ainsi dire enroulé autour d’une spirale qu’à la première détente il se briserait en éclats.
11 est à remarquer que, comme en prévision de la destinée merveilleuse assiotnée à l’une et à l’autre de ces contrées, leurs centres se trouvent situés sous le môme degré de latitude et sur une ligne qui semble les relier mystérieusement à travers le globe. Phares des temps qui ne sont plus et des temps qui durent encore, à l’orient s’élève Pékin, dépositaire paisible de la civilisation première ; au couchant, Rome, guide inséparable du genre humain dans la voie laborieuse du progrès, où il marche depuis plus de deux mille ans. Car la période des temps qu’on appelle « barbares » ne peut être considérée que comme une large interruption du grand cycle social, dont notre siècle ne fait pas moins partie que ceux des législateurs Nuina et Hadrien. De même, l’àge de Confucius se rattache à l’àge lointain qui vit paraître les Kings, ces saintes Écritures de la Chine, dont le célèbre
rélormateur du cinquième siècle avanlJcsus-Christ se fit l’apôtre et le nouveau commentateur, après une longue et profonde anarchie, assez semblable, croyons-nous, à la nuit qui enveloppa l’Europe dix siècles plus tard, et sur laquelle pareillement recommencèrent à répandre un peu de lumière les livres retrouvés ou relus du Droit romain^
J’aurai plus d’une occasion de revenir sur les dissemblances de ces deux sociétés, ainsi que sur quelques points de contact entre elles; mais il importe de déterminer ici la cause de la durée extraordinaire des deux empires^ qui en ont pris le nom : cause également évidente chez tous les deux et identique.
A la différence de Rome, qui étendit sa puissance par les armes, la Chine vainquit ses vainqueurs par la civilisation et devint, en quelque sorte malgré elle, la mère d’un empire. Envahie en effet par les Tartares, les dynasties de ceux-ci triomphèrent en son nom. Ce n’est pas l'antique Thsin, longtemps confinée en-deçà du fleuve Kiang, ou bien partagée en deux, en trois royaumes, et même davantage, qui a fondé l’immense empire, dont la Mantchourie, la Mongolie, le Thibet, la Boukharie et les pays tributaires du Sud font partie ; ce sont ses propres conquérants, d’abord les Mongols, ensuite les Manteboux. Ceux-ci, comme la plupart du temps les Romains, ne prétendirent pas refaire à leur image les nations soumises : ils ne leur imposèrent ni de nouvelles institutions, ni un nouveau culte, ni d’autres mœurs; ils se contentèrent de fixer de nouvelles limites au pays vaincu, et de lui donner.
en l’élargispnt, de nouveaux empereurs. La tendance de la dynastie actuelle à concentrer dans les provinces, au moyen d’agents directs, toutes les branches de l’administration, ne date pas de loin; et peut-être est-ce dans cette tentative d’innovation aux usages séculaires du pays qu’on découvrirait une des causes de la révolte nationale qui, depuis longtemps déjà, mine profondément l’unité de l’Empire. R ne faudrait même pas s’étonner si elle finissait par renverser le trône des Manteboux : les Mongols autrefois ne furent-ils pas détrônés pour des raisons analogues?
Jusqu’à présent, le même génie pratique avait présidé au gouvernement des peuples aussi bien à Rome qu’en Chine: là le Panthéon résumait le respect des franchises des nations dans la première et la plus haute de toutes les libertés; ici le syncrétisme est également inscrit en tête des lois de l’État : chez toutes les deux, la base commune a donc été l’absolue liberté des croyances religieuses.
Concluons que ces monstruosités de la société humaine qu’on appelle les grands empires ne sont encore possibles, pour un assez long temps, qu’à la condition de laisser à chacune des parties assimilées l’existence qui lui est propre et que les traditions et les habitudes natives lui rendent chère et nécessaire.