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CHAPITRE V

DISCONTINnTÉ DU PROGRÈS MOR.\L.

Quoique la discontinuité du progrès moral ait été précédemment, dans le chapitre Y du livre I, considérée déjà comme l’un de ses caractères distinctifs et démontrée

comme la conséquence immédiate de sa manière unique de procéder, il est cependant utile d’en parler à un point de vue plus large, à la suite des termes mêmes de

la définition que nous venons d’énoncer, tant les applications qu’on en peut faire à l’étude de la civilisation humaine sont nombreuses et importantes.

Le progrès moral est, en effet, successif et non pas continu.

Comme il a déjà été dit au chapitre cité, le continu, dans le sens absolu du mot, peut être distinct, mais non pas interrompu. Or, la chaîne humaine se forme matériellement par la substitution d’individus à individus, et moralement par la transmission d’individus à individus, bien que le progrès moral se développe seulement par la collectivité. Par conséquent, l’intervention d’un facteur nouveau et toujours différent fait que l’interruption dans la manière de procéder du progrès moral est constante et

nécessaire. Mais l’ordre successif, quoique intermittent, renferme en soi la raison des rapports réciproques qui

1 unissent l’acte présent à celui qui l’a précédé. Dans les

phénomènes immédiats de la nature organique et inorganique, on peut observer que l’intermittence du passage d’un acte quelconque se produit par suite de la composition moléculaire des corps. Dans le développement moral, au contraire, l’intermittence est déterminée par l’essence même de l’humanité, qui est constituée par des individus distincts et différents. Ici, en outre, la transmission se manifeste tout à la fois multiple et complexe, c’est-à-dire ^ que plusieurs connaissances de valeur ou de degré d’in-

■9 lensité différente sont transmises par un ou par plusieurs

à un ou à plusieurs individus. Et ce n’est pas assez : des connaissances accumulées, des synthèses complètes de , ces connaissances se transmettent par des groupes d’in-

1 dividus, par des peuples et des sociétés à d’autres peuples

j et à d’autres sociétés.

IDans ces passages ou transitions, il s’introduit des

modifications toujours nouvelles et nombreuses, aussi bien en raison de l’accroissement apporté par le nombre des nouveaux facteurs, que de l’aptitude différente qu’offrent ces derniers, soit à cause du milieu physique où ils se trouvent, soit à cause du degré de compréhension 1 acquis dans l’état moral auquel ceux-ci se sont élevés.

De sorte que le progrès moral, qui suit des lignes si inégalement tracées et avec des directions si diverses, est à la fois intermittent et inégal.

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