INÉGALITÉ DU PROGRÈS
Pour peu qu’on veuille suivre dans l’histoire la marche le la civilisation, on s’aperçoit qu’elle correspond aux quaités du progrès que vient de nous révéler l’observation de ja manière intrinsèque de procéder. La civilisation s’estîlle jamais propagée universellement, égale et parallèle lans tous les groupes de la société, chez tous les peuples, ihez toutes les races? Le savoir humain a-t-il par hasard léveloppé toutes ses branches, avec la même force d’inensité, dans chaque classe d’un seul de ces groupes ?
A l’égard de la première question, il n’y a pas de peuple jui, se croyant en possession d’un certain degré de civilisation, ne se soit reconnu le droit de considérer comme inférieurs à lui d’autres peuples voisins. Les Perses, les Grecs, les Romains, ont successivement appelé barbares les nations qui n’atteignaient pas à la hauteur de leur vie civile; et de même l’Europe moderne, mais peutêtre avec un sentiment moins dur, appelle encore aujour- Tlmi barbares les peuples restés en dehors de son orbite.
Quant à la seconde question, la religion, les sciences.
les lettres, les arts, qui, dans les premiers temps, formaient le domaine exclusif de quelques castes et de quelques écoles, sont encore aujourd’hui l’héritage privilégié de classes très restreintes. En outre, dans ces mêmes castes, écoles et classes, quelques personnalités ont en tout temps dominé les autres.
Dans les annales des sciences brillent des noms dont la splendeur efface ceux de la foule des hommes, qui à côté d’eux, cultivaient la même branche de savoir. Pythagore, Platon, Aristote, Hippocrate, Ptolémée, Cicéron, Galien, saint Thomas d’Aquin,, Bacon, Descartes, Kant, ont non seulement éclipsé leurs collaborateurs et leurs confrères contemporains, mais sont restés, durant des siècles, les maîtres indiscutables dont l’autorité s’est accrue par le travail même de la postérité.
En outre, à quelle époque a-t-on vu l’ignorance et la superstition ne pas accompagner le vrai savoir dans une même ville? Socrate a pu être mis à mort dans l’ime des villes les plus éclairées qui aient paru sur la terre; Galilée a pu être persécuté à Florence et à Rome, quand Rome et Florence étaient les principaux foyers de la civilisation moderne. Tycho-Brahé et Copernic, sans parler des autres, ne durent-ils pas essayer de voiler la trop vive lumière qui jaillissait de leurs calculs et de leurs observations, au milieu des ténèbres où étaient plongés les hommes les plus instruits de leur temps ? Des légendes mystérieuses, de sourdes accusations de magie et de sorcellerie circulèrent longtemps autour des hardis expérimentateurs de
a chimie naissante et des fondateurs de l’abstruse astrolomie. Plus tard et jusqu’à nos jours, dans les centres nêmes de la civilisation européenne, les découvertes les dus fécondes ont été accueillies tantôt par la méfiance, antôt par l’indifférence.
Et ce n’est pas tout : il résulte encore de l’histoire que lelle branche du savoir progresse dans une région tanlis que, dans une autre, une branche différente se déveoppe avec une activité plus grande. Dans l’Asie en général, et plus particulièrement à l’ouest, les spéculations ’eligieuses ont atteint le degré le plus élevé de leur déveoppement. En Grèce, au contraire, ce sont les arts et les Delles-leltres qui ont touché le plus haut point de la perection, perfection que notre Europe moderne contemple incore d’un œil d’envie, quelque avancée qu’elle soit en ont genre de culture.
L’Asie et l’Égypte approfondirent surtout la science des 'apports qui existent entre l’humanité et la nature, c’esti-dire le concept de la création. Au rebours de ses )remières institutrices, la Grèce concentra ses efforts à nettre en relief les qualités personnelles de l’Homme, conûdérant la nature elle-même comme sa dépendante. Tanlis que l’Orient divinisait la nature, la Grèce divinisa la personne humaine. Et ce fut là le meilleur de son œuvre; :ar, à vrai dire, les sciences et la philosophie qu’elle a vulgarisées avec tant d’éclat, elle les avait reçues en héritage de l’Asie et de l’Égypte. Les Phéniciens furent les plus infatigables promoteurs du commerce et servirent d’inter-
médiaires entre les anciennes nations et les nouvelles, encore barbares. Les Romains perfectionnèrent l’art militaire en même temps qu’ils organisèrent le système le mieux réglé de la vie civile. Les armes et la toge, la conquête et le code se montrèrent unis pour la première fois et consolidèrent, dans toute l’étendue du monde alors connu, la justice et la paix.
Rome n’eut de supériorité que dans la guerre, le droit et 1 administration ; elle fut inférieure aux grandes nations asiatiques, égyptiennes et grecques dans toutes les autres branches du savoir. A l’exception de Virgile, ses plus grands écrivains. César, Cicéron, Salluste, Tacite, furent moins de grands littérateurs que des politiques profonds.
Tout au contraire, l’Italie moderne, au milieu du tumulte des armes qui s’élevait autour de ses frontières, se recueillit dans l’étude, et, presque désarmée, elle imposa à la société barbare qui la pressait de tous côtés les nouvelles assises du vrai et du beau.
Venise, la Hanse teutonique et la Hollande remplacèrent les anciens Phéniciens. L’Espagne et le Portugal, plus hardis, ouvrirent par la navigation des champs démesurés à l’activité européenne. L’Allemagne, avec sa réforme religieuse, revendiqua pour l’esprit la liberté de l’examen. L’Angleterre établit, la première, des garanties durables contre les excès des classes encore en possession des privilèges politiques. La France enfin, fermant l’ère trop longue de la féodalité, mit la main à la réforme sociale sur la base de l’égalité.