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CHAPITRE Yll

TUAiNSLATION DU PROGRÈS MORAL.

L’lii.stoire de tous les peuples est unanime à affirmer cette condition générale de l’activité humaine, à savoir qu’une grande initiative, dans une branche déterminée, absorbe la majeure partie des forces d’une nation au détriment des autres branches. On peut le démontrer par des exemples tout récents, dont quelques-uns sont encore sous nos yeux.

Dans une période de soixante-dix ans, la France a vu «sur l’autel et dans la poussière», selon l’expression de Manzoni, deux empires napoléoniens. Le premier l’avait transformée en un immense arsenal de guerre, d’où il tirait sans cesse des armées triomphales f)Our dicter ses lois à l’Europe entière ; et même alors qu’il disparut de l’horizon, une radieuse auréole, pareille à celle qui accompagne le coucher du soleil, environna la chute du géant. Or, à une élévation si exceptionnelle du système militaire répondit le déclin de toute discipline intellectuelle, de l’industrie et de la manufacture.

Au contraire, le second empire, qui sembla lui aussi

s’élever par les armes et vivre pour les armes, périt misérablement par elles, sans qu’un seul rayon de gloire vînt, suivant les conventions des rhéteurs, couronner la lin du guerrier. C’est que c’était un faux empire; aussi, dans la catastrophe inouïe, seuls les insignes apparents du militarisme furent détruits, tandis que la vie économique et la vie intellectuelle de la nation française, qui n’avaient pas été détournées de leur cours naturel, ne subirent point d’arrêt dans leur magnifique développement.

Et, actuellement, dans notre Italie elle-même, tandis que l’indépendance qu’elle a reconquise, grâce au concours de toutes les forces vives de la nation, fait battre de joie notre cœur à tous, notre esprit n’est-ü pas attristé par l’infériorité du niveau de son industrie, de ses arts et de ses sciences ?

La préférence qu’un groupe social accorde au développement d’une plutôt que d’une autre branche de sa propre activité est déterminée par les conditions du climat, par les habitudes d’existence déjà contractées, par ses communications avec les groupes voisins, par l’importation de doctrines et de coutumes étrangères, ainsi que par ses traditions particulières. Mais aussi, l’application assidue d’un peuple à développer une aptitude spéciale le rendelle, dans cette aptitude, supérieur en peu de temps à tous les autres.

Qu’on parcoure une région, une province, et l’on verra que dans tel endroit c’est l’agriculture, dans tel autre l’industrie qui est la plus prospère, et que là où une

branche de l’agriculture ou de l’industrie est plus perfectionnée, les autres branches sont négligées. Qu’on passe, de même, d’une université à l’autre, et l’on verra que dans celle-ci une science ou une branche du savoir est en honneur plus que dans celle-là, ou vice-versa, et que si une école brille d’un plus vif éclat, ceux mêmes qui cultivent les autres branches scientifiques suivent d’un œil avide ses progrès, et mettent moins d’ardeur à l’avancement de leur propre science.

La raison de ces phénomènes réside dans la différence des aptitudes naturelles ou acquises, et, en même temps, dans le degré supérieur ou inférieur de préparation nécessaire pour atteindre ou dépasser le développement obtenu ailleurs.

Pour achever le perfectionnement d’une institution militaire, politique, économique, religieuse, d’une science, d’un art ou d’une industrie, il faut que les efforts de ceux qui doivent y contribuer se coordonnent entre eux et convergent vers le même but. C’est pour cela que, dans le centre où se produit l’initiative, les contours et les formes du type qu’on veut réaliser se dessinent en rapport avec les connaissances acquises et avec les aptitudes qu’on possède. Une fois l’ensemble achevé, il faudra défaire le métier pour commencer un nouveau tissu.

Si l’on veut entreprendre le perfectionnement ultérieur du même objet, on a besoin d’autres connaissances, d’autres aptitudes, un concours de circonstances manquant au centre social qui s’était chargé de l’œuvre. En

attendant, son activité est attirée par d’autres entreprises, tandis que la première, objet de son travail, va parfois demander à d’autres groupes les perfectionnements qu’il n’est plus capable d’y apporter lui-même.

Nous voyons souvent la même idée progresser successi-

! vement chez plusieurs nations, à des époques différentes.

} La phalange grecque devient l’admirable unité militaire

■ qu’on a appelée la « légion romaine » ; les assemblées des

hommes libres en Allemagne se transforment, en Angleterre, dans le libre Parlement; les émancipations, partielles des divers États de l’Europe se coordonnent et se complètent dans la grande Révolution française ; la relii> gion dogmatique de Brahma, sur le Gange, se transforme

encore plus à l’Orient et devient la religion morale du bouddhisme; l’électricité, avec Volta et Galvani, passe de l’Italie en Angleterre, en Amérique et en Allemagne, où elle se développe sans limite; la peinture du treizième siècle s’élargit au seizième, et les Flandres et l’Espagne y introduisent une plus exacte observation du vrai, y i prodiguent des richesses de tons que l’école vénitienne

! elle-même n’avait pas trouvées en Italie. Ne dirait-on

pas que le progrès émigre, sitôt qu’il cesse d’être alimenté? Quoi qu’il en soit, l’activité d’un groupe social se ' partage en périodes, qui ont pour mesure le degré de

connaissances et les qualités spéciales dont le groupe est doué.

Car, si, en avançant dans nos recherches, nous voyons s’éclaircir de plus en plus l’idée que le progrès réside

dans le fait général de la mutualité de l’être intellectuel et de la nature, jamais pourtant la décadence de tel ou tel peuple ne se vérifie, même partiellement, à moins que les lois naturelles n’aient été violées par lui dans le cours de son existence.

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