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CHAPITRE lll

DK LA CHINE.

Depuis les trois provinces, dans lesquelles, primitivement, elle semble avoir été circonscrite — Ilo-nan, Chansi, Chen-si — jusqu’à l’étendue immense que la Chine occupe de nos jours, les dimensions de son territoire ont varié à l’infini. Même dans les temps les plus reculés, nous la voyons tantôt se prolonger vers le sud, le nord et l’ouest, tantôt se resserrer dans les provinces centrales. Tandis qu’elle atteint avec effort le fleuve Kiang, elle s étend a^ec une facilité merveilleuse, sous les dynasties des Ilan, au Tong-king et dans la Cochinchine, jusqu’au Cambodge, ou bien elle envahit, sous la dynastie des Tang, la Transoxiane et une partie de la Perse. Nous la \ojons, à plusieurs reprises, tantôt en possession des Chinois, tantôt partiellement annexée à d’autres nations. Les États de Liao et de Kin furent fondés dans ce pays par les Tartares orientaux et le royaume de Tangout par les Thibétains, pendant que les provinces septentrionales en étaient détachées par les tribus turques, comme d’autres provinces le lurent par d’autres tribus tartares, sans

parler des conquêtes grandioses faites par ces peuples au douzième et au seizième siècle.

La durée des temps en Chine, en rapport avec celle de son existence, fit que chaque période de si nombreux événements embrassa des centaines d’années, et nous trouvons naturel que le temps y ait été mesuré par cycles de soixante ans, qui sont les plus longs cycles du monde.

La rareté des renseignements historiques, jointe à la confusion qui règne dans les annales chinoises, ne permet pas meme d’efüeurer l’époque qui précéda la dynastie des Tchéou-han, dont l’avènement remonte au dixième siècle avant notre ère. Et c’est un grand malheur, car on y aurait peut-être surpris la transmission d’une civilisation déjà mûre, provenant de peuples restés inconnus. Mais, cette époque passée, l’iiistoire fournit largement les moyens de suivre, en leurs grandes lignes, les développements et les vicissitudes de cette nation qui, trois fois, dans son originalité et son indépendance, remonte au sommet de la grandeur avec les Ilan, les Tang et les Ming, et qui, trois fois, s’arrête comme privée de la vie intérieure et progressive, ne gardant que la forme et la lettre des institutions dont elle avait reçu son impulsion initiale.

Quel qu’ait été le cataclysme d’où sortait la Chine, vers le dixième siècle, cataclysme causé peut-être par des usurpations sacerdotales, par la réaction de l’élément laïque, ou par des invasions plus compactes encore que celles qui suivirent, ou même par toutes ces révolutions simul-

tanément ou successivement accomplies, la régénération nationale recommence, sans aucun doute, avec les Tchéoukue, c’est-à-dire avec les rois combatlanis. La guerre, en effet, est alors partout, à l’intérieur comme a l’extérieur, et, grâce à elle, les éléments hétérogènes sont expulsés, les germes de vie indigènes reconquis.

C est dans le milieu de cette période qu’apparaît Confucius, non pas novateur, mais restaurateur des institutions antiques, des dieux du passé, des usages suivis autrefois, des rites consacrés. Aucun signe surnaturel n’entoure d’un faux prestige cette grande figure : au milieu des honneurs que lui prodiguent ses contemporains et de la vénération de la postérité, ce sage reste un homme. Il ne révèle aucune divinité, il ne promulgue aucune législation nouvelle, mais il reproduit, il commente, il vulgarise et remet en faveur la sagesse des aïeux, le code universel des âges primitifs, les livres Kiiigs, dont les jésuites eux-mêmes, entre autres le père Amiot, font remonter l’apparition à une date postérieure à peine au déluge.

La Chine, au sortir de nouveaux cataclysmes, s’est plus d’une fois retrempée dans l’œuvre de Confucius : œuvre qui, en devenant l’un des instruments les plus efficaces dont se soient servis les conquérants pour l’immobiliser, comme dans la limite inviolable d’un cercle sacré, fut la seule cause de la survivance de la civilisation antique. Quand le bouddhisme, déjà enfanté par les doctrines de Brahma, pénétra en Chine cinquante ans plus tard (l’an G4 de notre ère, suivant J. Schlegel), l’idolâtrie

envahit les classes populaires, se glissa même dans le palais des empereurs tartares, mais le gonvernemenl de l’État n'en fut pas atteint, et les anciennes maximes de morale, traduites en rites religieux, demeurèrent le fondement de la société. L’éducation morale, selon le mémoire de M. Bazin sur les écoles chinoises, y est mise au-dessus de l’instruction; et cependant l’instruction, dans ce pays, ouvre seule les portes qui donnent accès à toutes les fonctions de l’Etat !

Dans la Chine relativement peu étendue de cette époque, on ne trouve pas moins de vingt et un États distincts, quoique réunis en un seul corps de nation, dont dixneuf portent le titre de royaume dans le Tong-Kien Kang- Mou. Un de ces derniers, nommé Lou, fut la patrie de Confucius, qui en écrivit l’histoire après en avoir été le ministre. La patrie du philosophe Lao-tseu, presque le contemporain et le rival en savoir et en gloire de Confucius, fut le royaume de Thsou, qui n’était qu’une fraction de la province actuelle de lïou-Kiang.

La Chine possédait un plus grand nombre de villes que l’Inde. La ville ne constituait cependant pas la base sociale de la Chine, non plus, du reste, que la tribu ou la province : cette base était formée par une division plus ample du territoire , dont les chefs recevaient l’investiture des mains de l’empereur. « La première des vocations, disait Confucius, c’est la naissance, et

le premier des devoirs, après la famille, c’est la patrie. » Pour cette raison, le grand homme déclina toutes

les invitations que lui adressaient les États voisins à entreprendre leur réforme. « Je dois faire le bien là où le ciel m’a fait naître, » répondait-il. Le « ciel vivant » siguiliait, dans la bouche de Confucius, le commencement et la fin de toute chose. Si, plus tard, il parcourut la Chine, qu’il considérait comme le seul pays civilisé du monde, il le fit dans le but d’établir qu’audessus de la patrie du citoyen il y a la patrie sans frontières de l’humanité.

L’élément constitutif de cette patrie si vaste n’était pas plus l’individu que la ville ou la province n’étaient celui de l’État : ce qui la constituait, c’est la famille, la famille qui, comme un être moral, se perpétue en remontant des descendants aux premiers ancêtres. De chaque article du Code chinois, traduit par G. -F. Stanton, il résulte que l’autorité paternelle est le principe fondamental de cette société; mais, en revanche, le respect de la liberté individuelle y est négligé complètement. L’atrocité et la multiplicité des peines suffiraient à elles seules, au défaut d’autres preuves, pour démontrer le peu de prix que l’on y attache à la personne humaine. A Canton, dans l’espace d’une seule année, il y eut douze cents décapitations, si bien qu’un gouverneur trouva plus expéditif de faire noyer les condamnés. La loi ordonne que le rebelle soit coupé « en dix mille morceaux ». Le malfiiiteur et le prisonnier deviennent, ainsi que leurs enfants, les esclaves de l’Etat; mais seulement, dit Biot, jusqu’à l’àge de soixante ans. Car l’État environne de soins et d’honneurs la vieil-

lesse, qui représente la famille, au point de concourir à l’entretien du vieillard, s’il tombe dans la misère. Il l’autorise même à vendre, pour subsister, ses piopies enfants : prérogative énorme, qui montre à la fois la toutepuissance du père de famille et le néant de 1 individu.

Or, la législation, dont le but principal est la perpétuation de la famille, a pourvu aux moyens de la garantir par la conservation de la propriété, qui, selon M. Fortin d’Urban, est incomparablement plus divisée dans ce pays que dans tous les autres. Cette prévoyance de la loi va jusqu’à empêcher la vente des biens du failli. Le débiteur, à la vérité, peut être battu de verges ; mais il ne peut légalement être dépouillé de ce qu’il possède.

Non seulement la vitalité des membres actuels de la famille remonte et se concentre dans son chef, mais l’activité des générations successives reflue vers l’ancêtre, et à lui seul aboutissent le bon renom ou la honte, le mérite ou l’indignité de ses descendants. Les différents degrés d’instruction distinguent les classes parmi les vivants ", mais la noblesse résidé dans la souche ancienne de la famille, qui, seule, recueille les honneurs acquis par sa postérité. C’est de cet amas d’actions et d’œuvres, formé par une suite non interrompue de générations, que naît l’Être social qui tient tête à la puissance de l’État et duquel émane le droit.

Procédant à l’inverse de l’autonomie féodale, qui, issue de droits personnels, de distinctions et de divisions, se fonde sur la force matérielle, l’organisation chinoise

place la société dans un ordre moral contre lequel la violence et l’innovation sont impuissantes. Quelle prise aurait le souverain, que Confucius appelle le « père et la mère de l’État »,sur des êtres dont l’autorité est devenue irrésistible et divine, pour exprimer la volonté de tous ceux qui ont été et l’intérêt de ceux qui vivent?

Par ces moyens, la Chine réussit à s’émanciper des Mongols, contre qui fut dressée sa fameuse muraille, à développer son génie original dans la philosophie, les lettres les arts, et à s’acheminer vers l’une des époques les plus mémorables de sa grandeur, celle qui porte le nom de la dynastie des Ilan. Mais le pouvoir des Han ne tarda pas à dégénérer en tyrannie, pendant que, grâce à eux, l’empire s’élargissait et s’étendait au couchant. Les fruits d’une pareille politique ne se firent pas longtemps attendre. Les rébellions des Hoang-king et des conspirations de palais amenèrent la dissolution de l’Empire, qui se partagea en trois royaumes, les grands feudataires, comme celui de Wei-Thsin, s’étant proclamés souverains. Plus tard, en l’an 420 de notre ère, les divisions s’étaient encore multipliées, et la Chine septentrionale formait, à elle seule, six royaumes distincts, qui donnèrent naissance aux deux empires du Wei occidental et du Wei oriental, division connue sous le nom de Nan-petchao.

Ainsi, puisant encore une fois dans les sources d’où elles avaient jailli, les forces de la Chine se renouvelèrent et produisirent l’ère des Tang, renommée pour toutes

— assortes de progrès. Parmi les empereurs de cette dynastie, nous citerons le célèbre Hiouen-Tsong, qui honora publiquement toutes les religions chinoises et étrangères. Mais ces forces s’épuisèrent encore une fois pour avoir été de nouveau comprimées par le despotisme et la conquête.

Après trois siècles de prospérité et de giandeui, tous les maux qui peuvent aflliger une nation retombèrent sur la Chine et, dans le nombre, le pire de tous, l’invasion. Si l’on excepte l’intervalle d’indépendance nationale que ramena la dynastie des Ming, la Chine, à partir du neuvième siècle, n’a pas cessé d’appartenir aux Tartares, aux Mongols, aux Mantchoux, ne conservant que ses anciennes institutions qui, toutes vides quelles sont de l’esprit qui les vivifiait, l’ont néanmoins préservée de la dissolution à laquelle la condamnait une aussi longue servitude.

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