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LA TRANSMISSION DANS LES COLLECTIVITÉS CONTINUÉE PAR LES UNITÉS

L'homme se substitue à l'homme et prend place dans la collectivité, sans que celle-ci disparaisse jamais. Qu'on imagine tous les cataclysmes possibles, si un seul couple survit, la collectivité humaine ne s'interrompt pas et le mode de succession n'est pas changé.

De même que la substitution, la transmission du progrès s'opère d'une unité aux autres unités, et non pas d'une collectivité à une autre collectivité, l'organe de transmission, c'est-à-dire le langage, continuant à fonctionner de la même manière. Car le moi collectif se développe, il est vrai, au moyen du langage; mais cet organe ou, pour être plus exact, ce soutien sensible de l'idée reste toujours individuel. Le moi collectif continue donc à grandir par le travail particulier des unités, mais il est incapable de communiquer lui-même ce travail, sa fonction étant celle d'un être qui se perpétue et non pas d'un être qui se reproduit. La succession ne peut s'effectuer que par la substitution. En effet, si la transmis-

sion s'arrêtait dans toutes les unités, le progrès s'arrêterait également. L'une des causes principales d'obscurité et de confusion lorsqu'on parle du progrès, c'est d'en considérer le développement comme procédant par générations, par groupes et masses sociales, tandis que l'on n'a qu'à en suivre la marche naturelle pour s'apercevoir qu'il procède nécessairement par unités distinctes.

La preuve de la transmission du progrès par collectivités a toujours manqué, et il n'en pouvait être autrement. Pierre Leroux crut trouver un argument, qui certes était très ingénieux, dans Yinnéité, et il exerça une grande influence sur les hommes instruits de l'époque où il soutint cette doctrine. Il essaya de prouver que toute génération nouvelle et successive porte avec elle une innéité différente, qui lui permet de se nourrir des produits de ses ancêtres, ou de se les assimiler, c'està-dire d'accroître le patrimoine de la vie : de même que, dans l'échelle du règne animal, l'individu d'une espèce dévore ceux d'une autre espèce. Chacun voit combien est peu exacte la preuve d'analogie, puisque l'espèce dans l'humanité est une seule et que dans le règne animal elle est, au contraire, multiple. En outre, Y innéité étant, dans les générations qui se succèdent, seulement différente, selon l'auteur, et non pas supérieure, elle ne prouverait jamais le progrès : elle révélerait tout au plus, si l'on pouvait l'admettre, un mode de développement organique.

« Grandir, s'écriait Eugène Pelletan dans les discus-

sions que suscita cette théorie, grandir pour mourir, ce n'est pas du progrès ! » Et il concluait en faveur de l'immortalité de l'âme.

Je me sers de cette seconde citation justement pour examiner quelle est la valeur de l'immortalité de l'âme en tant que preuve du progrès, vu l'importance apparente de cet argument et le nombre très grand de ceux qui n'en demandent pas un meilleur. Qu'on sépare de l'âme, avant tout, l'attribut de l'immortalité , afin que l'immortalité ne paraisse pas expliquer comme elle n'expliquerait point le progrès. Car je ne pense pas qu'il vienne à l'esprit de personne que l'immortalité de l'âme existe à cause du progrès, ni que le progrès s'accomplisse parce que l'âme est immortelle. Si l'âme existe, elle existe en elle-même, par sa propre vertu, indépendamment de tout élément extérieur. Après cela, que l'âme soit l'un des facteurs du progrès et que ses facultés soient mises en activité, développées môme par le progrès, c'est précisément ce qu'il s'agit de démontrer et ce que je tâche de faire dans ce discours, en établissant la marche et par suite l'essence du progrès moral.

On chercherait enfin vainement la voie par laquelle se ferait, d'une collectivité à l'autre, la transmission d'une conquête morale, parce que, pour effectuer un pareil passage, on ne trouve dans les collectivités aucune faculté qui leur soit propre et n'appartienne pas aux éléments qui les composent. La recherche en serait

d'ailleurs superflue, attendu qu'il résulte de nos déductions précédentes que la substitution s'opère par unités ou individus et que la transmission a lieu directement, je dirais presque en ligne descendante et collatérale.

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