CHAPITRE XIV
vrier des villes posséderait, de manière à ce qu’on ne puisse le lui ravir jamais, cette sorte d’instrument de travail que l’on appelle le savoir, l’expérience, la pratique, instrument de travail parfaitement appréciable en argent, comme vous le saurez, vous qui, ne sachant pas faire une paire de souliers, irez offrir vos services à un maître cordonnier, et l’ouvrier des campagnes se verrait dépossédé de son avoir et on le dépouillerait de ses travaux?
Que l’on ne dise pas qu’il n’y a pas similitude, qu’il n’y a pas parité entre l’un et l’autre ; que l’on ne dise pas que la terre cultivée par l’agriculteur est comme le cuir façonné par le cordonnier, et que le premier n’a pas plus de droit à la terre que le second n’a de droit au cuir.
Tout travailleur, quelle que soit la profession qu'il ait choisie, possède deux sortes d’avoir : il y a d’abord l’avoir semi-intelligent, semi-manuel qui consiste dans le savoir, dans la pratique, dans la connaissance de l’ouvrage qu’il doit faire; puis il y a l’avoir tout matériel des outils et des matières premières.
Or, le travailleur agricole, tel qu’on peut le supposer, au jour du défrichement ne possède guère d’autre savoir que celui qui le porte à ou-
vrir le sein de la terre pour y déposer quelques graines : c’est la terre elle-même qui forme, par la culture qu’il lui donne, cet avoir semi-intellectuel et semi-manuel qui pour l’ouvrier consiste dans la pratique et dans son expérience. Quant à l’avoir matériel du travailleur agricole, ce sont ses semences, ses engrais, ses bestiaux, ses instruments et ses outils.
La loi de la division du travail se produit donc partout dans le monde : elle se produit dans l’usine où tel travailleur est spécialement attaché à tel ou tel ouvrage ; elle se produit dans toute association nationale où il se trouve toujours un nombre régulièrement suffisant de boulangers et de tailleurs, de voituriers et de laboureurs, de forgerons et de pêcheurs, de maçons et d’écrivains, d’artistes et de charpentiers ; elle se produit encore dans l’humanité tout entière, et nous voyons son action mystérieusement secondée par celle des climats, du terroir, de la température, de la végétation et de la composition géologique du sol. Certains peuples ont la feuille de l’arbre à thé, d’autres possèdent d’immenses lits de minerai de fer; ailleurs le café prédomine, puis ici c’est le chanvre ou le lin, tandis que plus loin c’est la soie ou la laine, l’étain ou le cuivre,