CHAPITRE I
doute, vous porterez partout le trouble, le désordre et la misère; ce trouble, ce désordre, cette misère ne seront que temporaires; mais faites que ce million d’hommes ne produise rien et soit vêtu, nourri et entretenu aux frais des autres, et le trouble, et le désordre et la misère seront calamités permanentes.
La science nous prouvera que la solidarité de tous les hommes entre eux ne se borne pas à une action directe et instantanée ; car si elle traverse les mers, les fleuves et les frontières, elle traverse aussi les temps et les âges et descend de génération en génération. On nous dira quelque jour de quel poids pèse sur nous les civilisations fautives, la barbarie des premiers siècles de notre ère, l’oubli de tous les droits pendant cette triste période que l’on appelle le moyen âge, et pendant cette autre, de la fin du moyen âge à notre révolution de 1789: On nous montrera quelque jour comment les institutions inhumaines de l’Égypte, de la Russie, des États à esclaves, des États Romains, de la Turquie et de tous les peuples qui sont restés jusqu’à présent en dehors du mouvement de la civilisation, réduisent la somme de bien-être qui devrait être notre apanage, en neutralisant une partie de nos efforts
et nous privant de l’aide que les populations de ces pays devraient nous donner.
C’est à cause de cette intime solidarité de tous les peuples que nous avons dit que, quelque changement qui arrive dans les institutions politico-économiques de l’Angleterre, la misère ne disparaîtra pas complètement de ses villes et de ses campagnes. Si le nombre des malheureux qui habitent une ville ou une contrée est considérable, les habitants les -plus aisés se ressentiront quelque peu de cette misère : le riche est moins riche dans un pays pauvre que dans un pays riche. La misère est comme un chancre dont les ramifications s’étendent imperceptibles au loin : elle ne connaît pas de frontières et ses coups se répercutent à de grandes distances.
Que l’on nous permette donc de le dire ici : la plupart des moralistes et des statisticiens, qui se sont occupés à rechercher les causes de la misère ont cru les trouver dans l’imprévoyance de l’ouvrier, dans l’amour du luxe chez les femmes, de la boisson chez les hommes, dans les chômages éventuels, dans la paresse , dans l’ignorance et dans laprostitution. Pour nous, ce sontlàdes effets et non des causes de misère. Quand des contrées entières sont en proie à ce fléau, ne vous arrêtez