CHAPITRE III
A mesure que le capital se forme et s'accroît, la subsistance de l’homme devient plus assurée, son travail est moins rude et moins chanceux, son moral se développe, ses facultés intellectuelles l'élèvent au-dessus des autres êtres. L'homme qui a eu l’adresse et la patience de réduire quelques brebis à la domesticité, celui qui a labouré et ensemencé un champ, celui qui s'est construit une barque et fabriqué des filets, sont plus certains de leur nourriture du lendemain et de toute l'année, que le malheureux dont les seules provisions, les seules ressources, sont celles qu’il trouvera par hasard, ici ou là, demain ou dans huit jours. Ces hommes possèdent des capitaux, c’est-à-dire qu’ils ont pu économiser et accumuler assez de travail ou de produits pour se fabriquer des outils, se créer des moyens de faciliter leur pêche, leur chasse, leurs entreprises agricoles, leurs industries, leurs échanges, leur instruction et même leurs plaisirs.
Ces moyens sont tantôt simples et tantôt composés; et ce qu'il y a de très-remarquable, c’est que l’extrême simplicité de quelques-uns nous les fait perdre souvent de vue, et que les hautes complications dont certains autres sont
LE CAPITAL
le résultat nous aveuglent au point que, ne voyant que la fin, nous concluons à leur simplicité.
Ainsi l’or et l’argent ne sont des capitaux que parce qu’ils représentent des travaux accomplis tout récemment, ou peut-être à une époque trèsreculée dans le passé ; ce sont cependant ccs métaux frappés à l’effigie de quelque roi que l’on considère le plus généralement comme les capitaux par excellence, sans se rappeler que celui qui les possède ne cesserait pas d’avoir un capital tout aussi considérable, s’il les échangeait contre des machines, des outils, du grain, du fer, des terres, des maisons ou tout autre produit. C’est sous la forme monnayée que le capital a été vilipendé et anathématisé, comme si sous l’apparence métallique il avait une origine différente, une fonction différente, et des effets contraires à ceux des capitaux en nature !
Nul capital légitimement possédé, qu’il soit en or, en argent, en grain, en laines, en vins, en navires, en bêches ou en charrues, n’est et ne peut être que le produit du travail. Celui qui aujourd’hui possède de l’or et de l’argent, s’élait procuré auparavant, soit du vin, soit du bois,