CHAPITRE VIII
dites que je vous ai fait tort en m’appropriant ce champ que votre travail aurait pu rendre fertile; vous pourriez tout aussi bien prétendre que je vous ai fait tort en pêchant cette truite que vous auriez pu pêcher, en cueillant ce fruit que vous auriez pu cueillir, en réduisant à la domesticité cette vache ou cette brebis que vous auriez pu réduire à la domesticité ? Je suis en droit de vous répondre : il y ad’autres truites, pêchezles; il y a d’autres fruits, cueillez-les; il y a d’autres vaches et d’autres brebis, réduisez-lesàla domesticité; il y a d’autres champs à défricher, allez les rendre fertiles. Votre droit ne peut pas neutraliser et annuler le mien.
Qu’importe que ces truites, ces fruits, ces vaches, ces brebis, ces champs, ne soient pas immédiatement au bout de votre bras !
Le déplacement est une sorte de travail, et le chasseur américain comme le pêcheur esquimaux le savent mieux que personne ; vous ne pouvez pas même dire que votre venue tard dans le monde est une cause d’inégalité, car le progrès de la civilisation, suite inévitable de la loi économique du travail, c’est-à-dire de l’appropriation des produits, vous a donné des connaissances et des facilités que ne possédaient ni les
LA PROPRIÉTÉ
premiers explorateurs, ni les premiers défricheurs et cultivateurs du sol.
Le déplacement est un travail, il est vrai ; mais le premier devoir de l’homme, nous l’avons dit, est de travailler, et nul n’a le droit de dire : je veux bien travailler, je veux bien produire et me nourrir à la sueur de mon front, mais c’est ici que je veux bêcher, que je veux semer et récolter. Tant pis pour ceux qui sont venus avant moi ; en prenant la place qu’ils occupent, ils ont pris l’héritage que me destinait la nature I
Il est vrai que ceux qui sont venus les premiers n’ont pas le droit de dire aux derniers arrivés : vous venez trop tard, la place est prise, vous êtes de trop en ce monde, arrière ; mourez de misère où vous êtes !
Non! Mais ce qu’ils ont le droit incontestable de dire, c’est ceci : Quand nous sommes venus, ces champs étaient incultes, ces guérets, aujourd’hui chargés de moissons, étaient des plaines stériles } nous les avons défrichés, fertilisés, nous y avons dépensé les forces et le temps de plusieurs générations. Ces champs sont à nous, non parce que nous les avons occupés avant vous, mais parce que nous les avons rendus productifs, et que nous avons forcé la terre, par notre