CHAPITRE VHI
nul ne pouvait arguer d'une loi inique pour se créer une semblance de droit. Arrivés à ce point de notre démonstration, nous pouvons donc adopter l’axiome de Proudhon comme loi économique, et dire avec lui : Le droit d’occuper est égal pour tous.
Seulement nous n’ajouterons pas pour corollaire comme lui : La mesure de l’occupation n’étant pas dans la volonté, mais dans les conditions variables de l’espace et du nombre, la propriété ne peut se former. Nous dirons au contraire : La mesure de l’occupation a le travail pour limites, sans qu'il importe que ce travail soit actuel ou antérieur.
Ainsi partout où il y a des terres inoccupées, l’homme peut défricher et fertiliser par luimême ou par le travail d’autrui qu’il rémunère. Nous pouvons encore dire comme Proudhon : Le droit au produit est exclusif, jus in re, le droit à l’instrument est commun Jus ad rem. Seulement nous ferons une distinction entre l’instrument spécial, ou déjà approprié, et l’instrument général, ou encore aux mains de la nature.
On nous fera ici une objection : cette théorie que vous présentez comme vraie, nous dira-t-on, n’est que spécieuse; car s’il est vrai de dire qu’il
LA PROPRIÉTÉ
y a encore des terres inoccupées, des terres où le travailleur peut aller s’établir et dont il peut devenir propriétaire par le défrichement, par la mise en culture, cela ne sera pas vrai un jour, quand la race humaine se sera assez multipliée pour occuper et cultiver tous les coins et recoins de la terre habitable, Or, vous nous l’avez dit, ajoutera-t-on, les lois économiques, si elles sont vraies, sont de tous les temps comme de tous les lieux. Voici ce que nous avons à répondre à cette objection : « Gomment ne voyez-vous pas, disait, après Lactance, saint Augustin, que s’il y avait des hommes sous nos pieds, ils auraient la tête en bas, et tomberaient dans le ciel? » Lactance et saint Augustin ignoraient la loi de gravitation qui nous attache tous au sol en quelque lieu de la terre que nous habitons : ceux qui pourraient faire l’objection dont nous venons de parler ignorent sans aucun doute la loi de limitation qui s’oppose invinciblement à la multiplication démesurée des hommes. Cette loi de limitation, dont nous avons déjàparlé à l’occasion de la multiplication illimitée des capitaux , existe visiblement pour les hommes, comme pour les végétaux, comme pour les capitaux, les animaux, et, en un mot, tout ce qui est susceptible d’accroissement.