CHAPITRE VH
forgeron avait formé une clientèle, c’est-à-dire avait donné une valeur productive à l’enclume et au soufflet et au marteau de la forge, autre encore que celle qui réside dans le métal et que la force musculaire du bras appelle à l’action. Le fils de ce forgeron héritera de la forge, des outils et de la clientèle, tout comme le fils du cultivateur du voisinage héritait du champ que son père avait défriché et fertilisé. Puis ce fut au tour du petitfils à hériter, et à chaque génération, le marteau change de main et l’enclume change de propriétaire, ainsi que la clientèle qui toutefois croît avec le temps et est aujourd’hui deux ou trois fois plus considérable qu’à la mort du fondateur de la forge, si bien que, comme un vraipropriétaire, le forgeron ne met plus la main à l’œuvre que rarement; il paie des compagnons auxquels il apprend le métier et qui font pour lui le plus rude de la besogne.
Allez donc dire à ce forgeron qu’il y a assez longtemps que lui et ses a'ieux jouissent d’une propriété qui devrait être commune : à l’égard de la clientèle, la forge et tout son contenu sont un instrument ; or, Proudhon l’a déclaré , le droit à l’instrument est commun , jus ad rem! N’est-ce pas que ceci passe toute croyance ?
LA PROPRIÉTÉ
Cependant, malgré les airs de pourfendeurs de la société qu’a voulu se donner Proudhon, la propriété est basée sur un droit si évident, si incontestable, qu’il a été forcé de le reconnaître. Le passage où se trouve la reconnaissance du droit du propriétaire est assez curieux pour que nous le rapportions ici, et nous le donnerons en entier pour ne pouvoir être accusé de citation tronquée.
« Un espace de terre déterminé ne peut produire des aliments que pour la consommation d’un homme pendant une journée, dit M. Ch. Comte, cité par Proudhon : Si le possesseur, par son travail, trouve moyen de lui en faire produire pour deux jours, il en double la valeur. Cette valeur nouvelle est son ouvrage , sa création; elle n’est ravie à personne : c’est sa propriété. »
« Je soutiens, répond Proudhon, que le possesseur est payé de sa peine et de son industrie par sa double récolte, mais qu’il n’acquiert aucun droit sur le fonds. Que le travailleur fasse les fruits siens, je l’accorde; mais je ne comprends pas que la propriété des produits emporte celle de la matière. Le pêcheur qui, sur la même côte, sait prendre plus de poisson que ses