NEUVIÈME CHAPITRE
i; loi. — La liberté et la justice sont les bases fondamentales de l'ordre moral.
Preuve. — Si les groupes d'atomes qui constituent la matière ne pouvaient pas se mouvoir, ils ne pourraient pas se rapprocher pour former les objets. et aucun phénomène de l'Univers ne pourrait avoir lieu. Par conséquent, le mouvement est la première condition fondamentale pour l'existence des phénomènes de l'ordre matériel.
La seconde condition fondamentale pour l'existence de l'ordre matériel, c'est l'équilibre des pressions exercées sur chaque objet parl'Ether; car, sans cet équilibre, les atomes qui forment un objet s'échapperaient par un des côtés où cet équilibre n'existerait pas et l'objet se dissoudrait, il disparaîtrait.
Ainsi, le mouvement et l'équilibre sont les bases fondamentales de l'ordre matériel.
Il eu est de même de l'ordre moral.
La liberté et la justice sont dans l'ordre moral ce que sont dans Tordre matériel le mouvement et l'équilibre.
Prenons un exemple :
Voici des émigrants qui veulent aller d'Europe en Amérique pour y fonder une colonie. Il est évident que la première condition pour la fondation de cette colonie, c'est que ces émigrants aient la liberté de quitter l'Europe pour aller en Amérique. Ainsi, la liberté et le mouvement sont tout à fait identiques.
Mais une fois arrivés en Amérique, si les émigrants sont maltraités et spoliés, en un mot, s'ils sont privés de justice, il est encore évident que cette colonie se dissoudra, disparaîtra.
Or on voit que la justice joue ici, dans l'ordre moral, tout à fait le môme rôle que joue l'équilibre dans l'ordre matériel.
Aussi, l'humanité, avec un instinct qui ne Ta pas trompée, a toujours représenté la justice sous la forme d'une balance dont les deux plateaux sont en parfait équilibre.
Il est par conséquent démontré que la liberté et la justice sont les bases fondamentales de l'ordre
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moral comme le mouvement et l'équilibre sont les bases fondamentales de l'ordre matériel.
^ la2. — De la liberté découlent tous les droits de l'homme et de la justice tous ses devoirs.
Preuve. — De la lihertc découlent pour l'homme :
1° Le droit d'aller où il veut.
Il en est ainsi puisque nous avons démontré dans le paragraphe précédent que la liberté est dans l'ordre moral ce que le mouvement est dans l'ordre matériel.
Cette liberté d'aller où il veut, la première de toutes, est tellement nécessaire à l'homme que sans elle il est un esclave. S'il se soumet à cet esclavage, il se dégrade et s'abrutit. Dans cet état, l'homme est ravalé au rang de la bète domestique. S'il ne se soumet pas, il se révolte. Ainsi, dans tous les cas, l'ordre moral est profondément troublé lorsque cette liberté manque. C. q. f. d.
2° Le droit d'appliquer son activité dans telle direction qu'il veut.
Lorsque l'homme est privé de cette liberté, lorsqu'il est empêché d'employer son activité comme cela lui convient, alors son initiative est paralysée et son activité, frappée dans ce qu'elle a de plus noble.
dans la libre Yolonté de riiomme, est assimilée au travail d'une machine. Dans cet état, l'homme est ravalé à l'état d'outil et la routine empêche le progrès.
Ces quelques mots suffisent pour montrer quelle étrange aberration commettent les communistes et les socialistes lorsqu'ils veulent asservir la libre activité de l'homme. Comment ne se rendent-ils pas compte que par là ils attentent à une liberté essentielle de l'humanité? Aussi, est-ce là la raison pour laquelle leurs tentatives ont toujours échoué.
3" Le droit de disposer comme il veut du produit de son activité.
Par Texercice de son droit d'aller où il veut et d'appliquer son activité dans telle direction qu'il veut, l'homme produit un objet quelconque. Cet objet lui appartient, il a le droit d'en disposer comme il le veut, puisque c'est le produit de son activité. C'est pour cette raison que la propriété est l'expression la plus puissante de la liberté individuelle.
Les socialistes devraient comprendre que du moment où ils attaquent la propriété et le capital, ils ont contre eux la plus grande force morale du monde, qui est le besoin que l'homme a d'être libre et de pouvoir disposer comme il veut de sa personne
et de ce qui appartient à sa personne. Cette force a une telle puissance sur la nature de Thomme, qu'elle a renversé toutes les tyrannies et celle du Socialisme n'y résisterait pas davantage.
Aveuglées par leurs besoins, par leurs appétits et surtout par leurs meneurs, les masses socialistes se font illusion lorsqu'elles croient que la société se laissera décapiter.
Les socialistes avancés qui voudraient, comme ils Font manifesté, faire mourir par l'électricité les deux à trois millions de propriétaires de l'Europe, ne verront jamais la réalisation de leur rêve, qui n'aura pas d'autre résultat que de montrer leur démence. Les troubles anarchistes et socialistes seront toujours étouffés dans le sang, et si dans un État quelconque ils avaient pour le moment le dessus, les autres États interviendraient avec leurs troupes pour étouffer ce mouvement d'un exemple dangereux; et même si les autres États n'intervenaient pas, l'édifice socialiste, élevé pour un moment à l'aide de l'anarchie, s'écroulerait encore de lui-même, parce que ses principes sont tyranniques et contraires à la liberté humaine.
D'ailleurs les expériences amères qu'ils ont faites jusqu'à présent, suffisent pour leur montrer ce qui les attend aussi à l'avenir.
L'histoire nous montre déjà dans les républiques
grecques, ainsi depuis environ trois mille ans, la guerre des pauvres contre les riches. Les socialistes ont-ils jamais réussi à triompher et à fonder un état de choses tant soit peu durable? Non. Eh bien! il en sera de même à l'avenir. Mais, nous dira-t-on, le développement énorme de l'industrie a donné aujourd'hui au prolétariat et aux ouvriers des forces inconnues auparavant. A quoi nous répondrons que le développement du militarisme donne aujourd'hui à la société des forces et des moyens de défense inconnus auparavant.
Et que l'on n'aille pas croire que la Société, pour se défendre, en est réduite seulement aux troupes du Gouvernement. Un bourgeois Allemand auquel nous observions qu'il y a en Allemagne beaucoup de socialistes, nous a répondu : « Nous le savons, « mais nous sommes plus de trois cent mille bour- « geois membres de sociétés de chants et dans ces « sociétés nous ne nous bornons pas à chanter et à « boire de la bière, nous tirons aussi de la carabine u et comme nous en avons les moyens, nous nous « achetons chacun une bonne carabine. Aussi le « jour où les socialistes descendront dans la rue « pour nous manger, nous les tuerons. »
Ceux qui veulent arborer le drapeau rouge devraient se rappeler comment les a traités en 1848 la garde nationale de Paris, lorsque le général Gavai-
gnac était à la tête du Gouvernement républicain. Un autre exemple plus récent, c'est le mouvement anarchique et socialiste qui s'est produit il y a trois ans en Belgique : la garde civique, composée de bourgeois, a donné aux troupes un concours énergique pour étouffer ce mouvement.
' Enfin, si l'on considère qu'en Angleterre la classe aisée a enrôlé de son propre sein et équipé à ses frais deux cent mille Rifleman armés de carabines et trente mille hommes de cavalerie, on comprend qu'aujourd'hui la Société n'est plus disposée à se laisser massacrer et dépouiller, comme cela lui est arrivé pendant la grande Révolution Française. En 1789, les idées de réforme avaient pénétré tous les esprits en France. La condition essentielle pour que ces réformes soient faites était par conséquent remplie. Si l'élément militaire avait été alors aussi fortement organisé qu'aujourd'hui, et s'il s'était trouvé entre les mains d'un Gouvernement énergique, la grande Révolution se serait faite sans toutes ses horreurs et sans tous ses crimes. Les institutions libérales auraient été introduites sans mutiler la France et la propriété serait passée, sans spoliation, des mains désœuvrées et prodigues aux mains laborieuses qui amassent. Il n'est besoin pour cela ni de guillotine, ni de massacres, ni de jacqueries, ni de bandes noires. Le fonctionnement normal et équitable des
forces sociales amène de lui-même ce résultat. Que les socialistes cessent par conséquent de se faire illusion. Au lieu de vouloir attaquer les propriétaires, qui sauront bien se défendre, les socialistes devraient se borner à des réclamations équitables. Dans cette voie, des améliorations pourront être apportées au sort des travailleurs.
De ce qui précède, il résulte que le respect de la propriété constitue l'élément principal de l'ordre moral social. C. q. f. d.
4° La liberté de conscience.
La conscience est la partie la plus intime de Tàme. Vouloir supprimer sa liberté est non seulement odieux, mais c'est aussi inepte, car toute croyance persécutée grandit par le martyr. L'Etat n'a le droit d'interdire un culte que lorsqu'il a des pratiques immorales. S'il veut empêcher qu'une fausse croyance s'étende, le meilleur et le seul moyen c'est d'éclairer les esprits et de leur faire comprendre que cette croyance est basée sur une imposture.
Les persécutions des empereurs Romains ont glorifié le Christianisme, tandis que le bon sens et l'esprit sarcastique de Voltaire l'ont discrédité.
Or ceux qui profitent d'une religion ont beau faire, du moment où elle est discréditée dans l'es-
prit des hommes cultivés, c'est une religion en décadence.
Les autodafés de l'Inquisition, qui torturait et brûlait les hérétiques, n'ont pas empêché la réforme de Luther de s'étendre à une grande partie de l'Europe, et la sévérité du Gouvernement russe dans les questions religieuses n'empêche pas l'esprit de secte de travestir l'orthodoxie chrétienne sous les formes les plus bizarres et souvent les plus immorales. Voulez-vous empêcher les fausses croyances, éclairez les esprits, car c'est le seul moyen d'y parvenir; mais respectez la liberté de conscience, qui est la liberté de l'âme, comme le droit d'aller où il veut est la liberté du corps de l'homme. G. q. f. d.
5*" Le droit d'exprimer sa pensée par la parole et par des écrits.
La pensée est la fonction la plus noble de l'homme. Vouloir la supprimer dans sa manifestation, c'est vouloir réduire l'homme à être un idiot ou un hypocrite. Le désordre moral qui en résulte est déplorable. Le niveau intellectuel s'abaisse et les caractères se dépriment. La bêtise, le mensonge, l'hypocrisie et la délation deviennent autant de titres à la faveur du Gouvernement, et la corruption qui en résulte est d'autant plus étendue qu'elle est assurée de l'impunité.
D'un autre côté, lorsque la manifestation de la pensée est entravée, le progrès dans toutes les directions de l'esprit et de l'activité humaine l'est aussi.
Les sectaires politiques sont dans une profonde erreur lorsqu'ils croient qu'on peut faire triompher une idée par l'assassinat. Si les croyants qui ont fondé le Christianisme s'étaient mis à commettre des assassinats pour propager leur foi, au lieu de faire triompher la religion chrétienne ils l'auraient couverte d'opprobre.
Il en est de même des croyances politiques. Par le crime on les déshonore, au lieu de les propager. Lorsqu'on se dévoue jusqu'à la mort à une croyance politique, on peut devenir un martyr, mais on ne doit jamais devenir un assassin. Les martyrs avancent beaucoup les causes pour lesquelles ils meurent , ceux du Christianisme en sont une preuve; mais pour être martyr on doit être pur de tout crime.
Répandre des idées par la parole et par les écrits, souffrir toutes les persécutions et mourir en martyr pour la vérité et pour le progrès de son pays, voilà la voie à suivre lorsqu'on se dévoue à une idée morale et qu'on veut la faire triompher.
De ce qui précède, il résulte que le droit d'exprimer sa pensée est la condition essentielle du progrès de l'humanité. C. q. f. d.
6° Le droit de réunion.
Puisque les hommes vivent en société, il est absurde de vouloir les empêcher de se réunir. D'ailleurs le droit de réunion n'est qu'une manière d'exercer le droit d'exprimer sa pensée. Entraver l'un, c'est porter du même coup atteinte aussi à l'autre.
Le droit de réunion est un moyen puissant pour la propagation des idées et le groupement des intérêts. On ne saurait en priver une nation sans lui enlever un moyen essentiel de progrès.
7" Le droit d'association.
L'association donne à l'effort individuel une grande puissance sans laquelle il serait impossible d'obtenir les résultats dont jouissent les sociétés civilisées. Vouloir l'entraver, c'est vouloir paralyser l'activité humaine et lui enlever le mode le plus puissant de se manifester. C. q. f. d.
8° Le droit de contrôler les actes du Gouvernement.
Lorsque dans un État il est interdit aux hommes d'exercer ce contrôle, tous les abus de pouvoir sont possibles et se produisent. Puisqu'il se produit des abus même dans les États où ce contrôle existe, jugez ce qu'il doit en être dans ceux où il n'existe
pas du tout. Les fonctionnaires, grands et petits, exploitent chacun à sa convenance le pouvoir absolu du chefde l'État et les abus se produisent impunément dans toutes les branches de l'administration.
Les hommes chargés du soin de gouverner doivent diriger les affaires selon le vœu de la nation et doivent lui rendre compte de l'usage qu'ils font du pouvoir qui leur est confié.
Dans les pays qui vivent sous le régime absolu, le Gouvernement interdit aux citoyens de contrôler ses actes. On leur dit de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas, comme si les affaires publiques ne regardaient pas tout le monde. Dans un pareil État, c'est à la nation qu'incombe le devoir d'imposer son contrôle : si elle ne le fait pas, elle n'a que le Gouvernement qu'elle mérite.
Il nous semble que l'idée d'avoir une Constitution qui garantisse le citoyen contre l'arbitraire administratif est très répandue en Russie. Voici à ce sujet un fait significatif :
En 1878, le colonel Roumain qui était préposé à Bucarest à l'hôpital des officiers Russes blessés, se trouvant dans une des salles où il y en avait une cinquantaine, s'approcha du lit d'un de ces officiers, qui avait une blessure grave au bras, pour se rendre compte de son état. Celui-ci demanda au colonel, en lui montrant son bras : « Qu'est-ce que c'est que
L'ORDRE MORAL. 43a
« cela?» Le colonel lui répondit: «Une blessure qui « est en voie de guérison. » — « Non! » répliqua « l'officier, en montrant son bras : « ceci, c'est une « constitution. » Et puis il ajouta : « Comment! vous « croyez que je suis dans cet état, qu'un de mes « frères a été tué et un autre a perdu une jambe, « seulement pour donner une Constitution aux Bul- « gares et que nous, nous n'en ayons pas? » Et tous les officiers qui étaient étendus sur leurs lits dans cette salle ont dit en chœur et avec conviction : « Oui! oui! » Le colonel, surpris de cette scène, est allé chez le général Russe, qui était commandant de place, et lui a raconté ce qui lui est arrivé, sans nommer l'officier en question. « Ah ! que voulez-vous, c'est comme cela, » lui répondit le général en haussant les épaules.
Lorsqu'une idée est entrée à ce point dans les esprits, elle doit nécessairement se réaliser, car les faits politiques ne sont que la conséquence des idées dominantes.
Il paraît d'ailleurs que les prétentions constitutionnelles des Russes sont assez modestes. En voici une preuve caractéristique :
Lorsque le préfet de police de Zurich a arrêté, en 1890, les nihilistes Russes qui ont fait des expériences avec des matières explosibles, expériences qui ont coûté la vie à quelques-uns d'entre eux,
après s'être entretenu avec ses prisonniers, il a dit : « Ce sont des gaillards très dangereux, mais leurs « prétentions ne sont pas bien grandes, car ils m'ont « déclaré qu'ils se contenteraient pour la Russie « d'une Constitution comme celle que le Prince de « Bismarck a donnée à l'Allemagne. »
Puisque les sectaires politiques les plus fanatiques et les plus avancés ne vont pas plus loin dans leurs revendications, on voit que les vœux de la nation Russe sont fort modérés.
La Russie a des grands propriétaires terriens pour représenter la propriété, des marchands riches pour représenter la bourgeoisie, et des paysans habitués, dans leur zemstwo, à s'occuper des intérêts locaux. Ce sont des éléments sains, très aptes à constituer un bon régime représentatif, qui donne aux citoyens les garanties nécessaires contre l'arbitraire et qui soumette le Gouvernement au contrôle du pays.
Dans beaucoup de pays constitutionnels, le chef de l'État, au lieu de rendre à la nation un compte loyal de ses actes, élude ce devoir et vient débiter, devant des majorités servîtes, des mensonges officiels auxquels celles-ci répondent par de basses adulations dont personne ne croit un mot.
Quel pitoyable état moral!
Ce mal provient d'abord de ce que le chef de
l'État a le droit de choisir ses ministres à sa convenance, ensuite de ce qu'il a le droit de dissoudre les Chambres qui ne lui conviennent pas, et enfin de ce que le Ministère fait faire par ses employés les élections à sa guise, pro domo sua., et s'assure par là des majorités serviles.
En un mot, dans cet état de choses, le roi fait les ministres et les ministres font la majorité.
Ces prérogatives abusives donnent au chef de l'État toute latitude de prendre pour ministres ses favoris, de dissoudre les Chambres qui le gênent et de leur en faire élire d'autres qui leur soient soumises. Dans ces conditions, on voit que le régime constitutionnel est réduit, au fond, en un Gouvernement personnel qui est tout le contraire du régime parlementaire.
Pour obvier à ce mal et pour avoir en réalité un Gouvernement constitutionnel, il faut d'abord enlever au Ministère le droit de présider les élections des Chambres. Il faut confier cette prérogative à une Cour de justice Suprême dont les membres sont inamovibles, comme la Cour de Cassation. Pendant les élections, cjette haute Cour doit avoir le droit de suspendre les agents administratifs et judiciaires qui lui semblent suspects d'ingérence illégale dans les élections. Elle veille à ce qu'aucune pression ne soit exercée sur le corps électoral et à ce que la
force publique intervienne avec impartialité pour maintenir l'ordre et pour réprimer toute violence, de quelque part qu'elle vienne.
Enfin les attributs dont le Ministère se sert aujourd'hui pour falsifier les élections et pour s'assurer une majorité servile, seront exercés par la Haute Cour de Justice pour garantir le libre exercice du droit des électeurs et pour assurer la légalité des élections.
La seconde mesure à prendre, c'est d'enlever au roi le droit de dissoudre les Chambres.
Avec le droit de dissolution, on ne peut avoir qu'un Gouvernement autoritaire sous le masque constitutionnel. Sous un pareil régime, celui qui jouit de la faveur du chef de l'État peut seul devenir ministre. Tout au contraire, sous un régime vraiment parlementaire, les hommes politiques qui ont la confiance du pays peuvent seuls arriver au pouvoir.
Ces deux régimes s'excluent l'un l'autre et .dans tous les pays du monde on ne peut avoir que l'un des deux : le régime autoritaire ou le régime parlementaire.
Sous le régime autoritaire, le niveau moral des hommes politiques est abaissé, car ils attendent le pouvoir de la bonne grâce et de la faveur royales. Ils s'abaissent au rôle d'instruments dociles d'un
Gouvernement personnel et deviennent par là incapables de faire prédominer la volonté du pays dans les actes du Gouvernement.
Tout au contraire, sous le régime parlementaire, le niveau moral des hommes politiques est élevé, car ils n'attendent le pouvoir que de la confiance du pays. Pour s'en convaincre, on n'a quïi considérer les hommes politiques de la France et de l'Angleterre.
Sous un régime vraiment parlementaire, celui-là seul peut devenir président du Conseil des Ministres, qui a kl confiance de hx majorité des représentants du pays. Arrivé ainsi au pouvoir, ce Premier Ministre n'est ni influencé ni couvert par la personne du Souverain. Il a en face de lui un Parlement qu'il n'a pas pu faire élire à sa guise, mais qui a été élu par une application impartiale de la loi électorale, sous la surveillance de la Haute Cour de Justice, appelée à veiller à l'application des lois.
Si un pareil Ministère n'a pas le droit de dissoudre les Chambres, il est forcé de gouverner selon le vœu des mandataires du pays. Et si cette Chambre est mauvaise, si on ne peut pas gouverner avec elle? s'écrient les partisans du régime personnel, c'est-à-dire ceux qui en profitent. D'abord, nous ne voyons pas pourquoi tout un pays se tromperait dans son choix plutôt que le Souverain ou son favori.
et il est déraisonnable d'admettre que la Chambre qui aurait le droit d'imposer au Gouvernement la volonté du pays, empêcherait le Ministère de son choix de s'y conformer. Cet état parlementaire impossible ne se présente au contraire qu'avec les dispositions constitutionnelles actuelles où le Souverain et ses créatures veulent gouverner selon leur bon plaisir et où la dissolution des Chambres devient pour eux un moyen d'y parvenir.
L'histoire parlementaire nous montre que tous les conflits entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif proviennent de là. Mais la Convention de 1793 dictait sa volonté au Gouvernement de la première République Française et l'on sait à quels excès et à quelles horreurs cela a conduit. Voilà un argument que les partisans du régime autoritaire croient très fort et qu'ils exploitent de leur mieux. Or il suffit de considérer ce fait, tel qu'il s'est passé en réalité, pour se convaincre que ceux qui emploient cet argument sont dans l'erreur. En effet, que s'estil passé sous la Convention? Celle-ci était-elle maîtresse des actes du Gouvernement? Loin de là, elle n'était pas même maîtresse d'elle-même. Elle était décimée et guillotinée par le Club des Jacobins, qui avait pris dans toute la France le dessus sur le pouvoir législatif et sur le pouvoir exécutif. Aussi l'abbé Sieyès, membre de la Convention, interrogé sur ce
qu'il a fait pendant la Terreur, a-t-il eu le droit de répondre par ces mots caractéristiques : « J'ai vécu. » Et il est connu qu'alors les membres de la Convention étaient immanquablement guillotinés par le Club des Jacobins, s'ils ne se soumettaient pas aveuglément à leur pouvoir dictatorial et s'ils ne se faisaient pas les complices de leurs crimes par des tirades oratoires et par leurs votes.
A part les excès sanglants, c'est à peu près le même rôle que celui que jouent des Chambres serviles sous un Gouvernement personnel, avec la seule différence qu'ici, au lieu du Club des Jacobins, c'est le Souverain et ses créatures qui exercent le pouvoir dictatorial.
Ainsi, il est bien démontré que ce n'est pas le pouvoir législatif qui a commis les horreurs de la grande Révolution, Au contraire, tous les grands principes libéraux et humains dont vivent depuis un siècle les sociétés modernes de tous les pays du monde et qui ont tant contribué à leurs progrès, ont été proclamés par les Corps législatifs de cette époque mémorable.
Les partisans du régime autoritaire mettent enfin en avant un argument qu'ils croient péremptoire. Le voici :
Ce n'est pas le régime parlementaire qui a fait l'unité de l'Allemagne.
A quoi on est en droit de faire la réponse suivante :
En' 1848, le Parlement de Francfort, le véritable représentant des vœux de la nation Allemande, a proposé à la Prusse de réunir sous sa domination, en un seul Empire, tous les États de l'Allemagne. Le Parlement avait fort bien choisi le moment pour accomplir ce grand acte politique, car la République Française, occupée de son état intérieur, ne songeait pas à s'y opposer. D'un autre côté, l'Autriche attaquée par les Hongrois était dans l'impossibilité de résister au mouvement national de toute l'Allemagne. Il en était de même des Princes des différents États Allemands qui étaient tous cernés par la révolution et réduits à l'impuissance par la guerre civile. Quant à la Russie, si elle est intervenue en faveur de l'Autriche contre les Hongrois, il est certain qu'elle ne serait pas intervenue contre la Prusse qui aurait eu toute l'Allemagne avec elle. Par conséquent, il reste démontré que, si la Prusse avait exécuté le vœu du Parlement de Francfort, l'unité de l'Allemagne se serait faite en 1848, non seulement avec moins de sacrifices qu'en 1871, mais encore d'une manière plus complète, car elle aurait englobé dans l'Empire aussi les provinces Allemandes de l'Autriche et aurait supprimé tous les petits Souverains sur lesquels s'appuient encore aujourd'hui les
éléments réfractaires à l'homogénéité de l'Empire Allemand, et ce grand acte national se serait fait avec l'assentiment unanime et le concours enthousiaste de toute la nation Allemande.
Au lieu de cela, la Prusse a fait, sous le régime autoritaire, l'unité de l'Allemagne un quart de siècle plus tard, au prix d'une guerre fratricide contre la moitié de l'Allemagne et au prix d'une guerre de cinquante ans contre la France.
Le Prince de Bismarck lui-même a dit : « Je sais bien que j'ai commencé avec la France une guerre de cinquante ans. »
C'est égal, nous dira-t-on, TAllemagne est devenue aujourd'hui l'État le plus puissant grâce au régime autoritaire.
Voyons ce qu'il en est aussi de cette assertion.
Jules Jamn a dit avec raison : « Rien ne réussit « comme le succès. » C'est surtout applicable aux succès militaires.
Dès qu'un État a remporté de grandes victoires, on le glorifie et on associe sa cause à la sienne. Jusqu'ici on est assez logique; mais là où la logique commence à faire défaut, c'est lorsqu'on vient vous dire : « Puisque l'Allemagne a battu la France en « 1871, il en résulte que l'Allemagne est plus forte « que la France en 1891. »
Au lieu de faire à la légère de pareilles affir-
mations, on devrait se rendre compte que la France a été vaincue par l'Allemagne en 1871 parce que celle-ci a eu à la tête de ses armées un grand génie stratégique, le maréchal de Moltke. Mais la France a aussi battu l'Allemagne lorsqu'elle a eu à la tête de ses armées Napoléon I". Il en sera de même à l'avenir et c'est celle des deux Puissances qui aura à sa tête un grand capitaine qui vaincra l'autre. Par conséquent, on ne peut pas décider d'avance lequel de ces deux États l'emportera sur l'autre lorsque commencera la lutte.
Lorsqu'on veut établir une comparaison entre la France et l'Allemagne, on doit prendre en considération aussi les faits suivants :
D'abord, la France a un seul adversaire sérieux sur sa frontière orientale, c'est l'Allemagne. Mais l'Allemagne est entre deux téux, entre deux adversaires : Tun sur sa frontière occidentale, la France, et l'autre sur sa frontière orientale, la Russie. Il est certain que, sous ce rapport, la situation de la France est meilleure.
Ensuite, la France a accompli l'unité de son État, de telle sorte qu'aucune de ses parties ne songe à s'en détacher sous aucune forme, tandis que l'Empire Allemand est composé de plusieurs États avec des dynasties différentes et avec un esprit de particularisme qui n'a pas encore disparu. Il nous semble
que, sous ce rapport encore, la situation de la France est meilleure que celle de l'Allemagne.
Une troisième considération, c'est que toute la France n'a qu'une seule religion, tandis que l'Allemagne est divisée entre deux religions rivales, division qui suscite des difficultés graves à l'Empire Germanique et s'oppose à son homogénéité.
Une quatrième considération, c'est que la France, par sa grande Révolution, a fait sa transformation et le tiers état, la bourgeoisie, est arrivé au pouvoir, tandis que l'Allemagne a encore devant elle cette transformation inévitable, laquelle soit qu'elle se fasse pacifiquement, comme une évolution, soit qu'elle se fasse violemment, comme une révolution, dans les deux cas l'Allemagne a devant elle une crise qui ne menace plus la France.
Une cinquième considération, c'est que le socialisme est faible et déprécié en France, tandis qu'en Allemagne il compte près d'un million de votants dans le corps électoral dont soixante et quelques mille socialistes votent dans la capitale même de l'Empire Allemand, à Berlin. De plus, dans le Reichstag Allemand sont entrés environ trente députés socialistes, tandis que dans la Chambre des députés française il n'y en a eu que trois.
Enfin, un point encore très important à considérer, c'est que la France est plus riche que l'Aile-
magne, et c'est là un argument très puissant aujourd'hui où l'on a besoin de faire d'énormes dépenses en préparatifs de guerre pour assurer la paix conformément au dicton latin : Si vis pace?n, para hélium.
Si maintenant nous voulons considérer les situations respectives de la Russie et de l'Allemagne, nous devons nous rappeler les paroles adressées par l'Empereur Guillaume P' au Prince de Bismarck, lorsque les relations de ces deux États étaient tendues. Voici ce qu'il lui a dit : « Laissez-moi mourir « en paix, car la Russie peut supporter plusieurs « défaites sans périr, tandis que nous, si nous per- « dons une bataille, notre Empire se défait. » Paroles profondes, bonnes à méditer. Le Prince de Bismarck a reconnu lui-môme aussi qu'il serait fort dangereux pour l'Allemagne d'attaquer la Russie, car cette guerre ne pouvant pas être terminée en peu de temps, l'Allemagne finirait par être attaquée aussi par la France et on ne peut pas prévoir toutes les conséquences d'une pareille situation. En effet, la lutte contre deux grandes Puissances militaires comme la France et la Russie peut amener des résultats inattendus, elle peut même modifier les conditions des alliances existantes.
Dans une polémique qui a eu lieu entre un officier d'État- Major Prussien et un officier d'Etat- Major Russe, celui-ci a dit au premier : « Vous avez
« des armes plus perfectionnées que nous, des offi- « ciers plus instruits, de meilleurs généraux et une (( administration parfaite qui vous permet de faire (( une mobilisation plus rapide, mais nous avons sui' « vous une supériorité qui consiste dans le tempé- « rament de notre soldat. »
Ici, nous devons nous rappeler les paroles de Napoléon P"" « qu'il ne suffit pas de tuer le soldat Russe, « qu'il faut encore le pousser pour le faire tomber ».
L'officier d'État-Major Russe aurait pu ajouter dans sa polémique aussi la réponse que l'Empereur Alexandre Va faite à l'envoyé de Napoléon, lorsqu'il lui a déclaré la guerre : « Allez, et dites à votre Sou- « verain que j'ai pour moi l'espace et le temps. » Et en effet, avec l'espace et le temps la Russie a brisé la puissance colossale du conquérant de l'Europe, qui était le plus grand génie militaire du monde.
Un diplomate Allemand a publié une dissertation politique fort remarquée, dans laquelle il prouve qu'il n'y a aucune Puissance au monde assez forte pour pouvoir attaquer la Russie, sans que cette Puissance soit à la fin brisée.
Cela n'a d'ailleurs rien d'étonnant si l'on prend
en considération l'étendue immense de cet Empire,
sa population d'environ cent vingt millions d'àmes et
la force de résistance sans pareille de son armée.
Mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'il suffit
4i8 LES LOIS FONDAMENTALES DE L'UNIVERS.
de Tamitié ou de rinimitié de la Russie pour rendre bonne ou mauvaise la situation d'un Etat, quelque puissant qu'il soit.
Voici à ce sujet quelques exemples très concluants :
L'Autriche a souffert du temps de Napoléon P' les revers les plus cruels, et malgré cela, grâce à son alliance avec la Russie, elle est sortie de ces dures épreuves plus forte qu'auparavant.
En 1848, la Russie, fidèle à son amitié traditionnelle pour l'Autriche, l'a aidée à étouffer la révolution de Hongrie. En 1854, le Chancelier de l'Empire Autrichien, le Prince de Schwartzenberg, a déclaré que l'Autriche étonnera le monde par son ingratitude, et il a pris une attitude menaçante vis-à-vis de la Russie pendant que celle-ci faisait la guerre à la Turquie et à ses alliés sur le Danube et en Crimée. Voyons maintenant les conséquences de cette ingratitude de l'Autriche.
Pendant que le Prince de Schwartzenberg gâtait ainsi les relations de l'Autriche avec la Russie, la Prusse a envoyé à Pétersbourg le Comte de Rismarck comme ambassadeur et celui-ci s'est appliqué pendant plusieurs années à gagner la bienveillance de la Russie. C'est alors que la reine d'un grand État, à son passage par Paris, a écrit sur ses tablettes : « .l'ai vu aussi Rismarck, tout à fait Russe et Kreiz-
<( Zeitung. » Peu de temps après, la Prusse a attaqué l'Autriche, Ta battue à Sadowa et l'a expulsée de la Confédération Allemande pour prendre sa place.
Maintenant une question : la Prusse pouvait-elle faire une transformation aussi considérable à côté des frontières de la Russie, si celle-ci ne le lui avait pas permis ? si la Russie n'avait pas voulu se venger de l'Autriche? Certainement que non.
Ainsi, il est prouvé que l'Autriche a perdu sa position dans la Confédération Allemande parce qu'elle s'est attiré l'inimitié de la Russie, et que c'est grâce à l'amitié de la Russie que la Prusse a pu conquérir la suprématie en Allemagne.
Voyons maintenant ce qui est arrivé à la France sous Napoléon III, parce qu'elle s'est attiré en 1854 l'hostilité de la Russie par la guerre de Crimée. En 1871, la France a été, à son tour, attaquée, battue et lacérée par l'Allemagne ayant à sa tète la Prusse. Nous demandons de nouveau : La Prusse pouvaitelle bouleverser ainsi l'équilibre Européen sans que la Russie y ait donné son consentement? Certainement que non; pas plus qu'elle n'a pu le faire en 1875 lorsqu'elle a voulu attaquer de nouveau la France, pas plus qu'elle ne peut le faire aujourd'hui, parce qu'elle ne jouit plus de la bienveillance de la Russie, comme elle en jouissait avant le traité de Rerlin.
4o0 LES LOIS FONDAMENTALES DE L'UNIVERS.
Ainsi, il est certain que la situation de l'Allemagne est aujourd'hui moins bonne que lorsqu'elle était assurée de l'amitié de la Russie, et on peut prévoir que l'avenir lui réserve de dures épreuves.
D'un autre côté, il a suffi, dans ces dernières années, de l'amitié de la Russie pour la France, pour améliorer sensiblement la situation internationale de celle-ci et pour rétablir, jusqu'à un certain point, l'équilibre Européen, troublé par la guerre Franco- Allemande de 1871.
Il est curieux d'observer le revirement opéré par le Prince de Rismarck lui-même dans cet ordre d'idées. A en juger par le langage de la presse qu'i inspire, la principale préoccupation de l'ex-Chancelier serait maintenant de détacher l'Allemagne de l'alliance Autrichienne, pour la remplacer par celle de la Russie.
Il est par conséquent démontré que la situation créée à l'Allemagne par le régime autoritaire n'est pas précisément aussi bonne qu'on se plaît à le croire .
Enfin, voici encore quelques considérations qui peuvent compléter l'idée qu'on doit se faire de la situation de l'Allemagne :
Après la conclusion du traité de Francfort, dans les premiers temps de l'établissement de la République en France, le Prince de Rismarck a dit aux
députés qu'il avait conviés à un banquet parlementaire, que la France républicaine dégoûtera de la république les républicains de rAllemagne, comme les ilotes ivres dégoûtaient les Spartiates de l'ivrognerie. Quelques années plus tard, lorsqu'il a été manifeste qu'avec le régime républicain, la France a une meilleure politique extérieure que sous les régimes antérieurs, une armée plus nombreuse et mieux organisée que sous l'Empire, enfin moins de troubles à l'intérieur que les États monarchiques, le Prince de Bismarck a vu que. à l'encontre de ses prévisions, la France républicaine, au lieu de dégoûter de la république les républicains de l'Allemagne, comme les ilotes ivres dégoûtaient de l'ivrognerie les Spartiates, leur présentait au contraire un exemple contagieux qui fortifiait leurs convictions républicaines.
C'est alors que le Prince de Bismarck, en parlant des Français, a dit avec humeur à un reporter : « Eh! qu'ils se donnent un Gouvernement comme nous « tous, » bien qu'il ait mis quelques années auparavant le Comte d'Arnim sous jugement et l'ait fait condamner à la prison , pour avoir eu cette même opinion.
Ainsi, il reste certain que le spectacle de l'état florissant de la République Française exerce, en faveur de ce régime, une puissante propagande parmi les libéraux de l'Allemagne.
D'un autre côté, il est tout aussi certain que le prestige du principe monarchique est considérablement-diminué en Allemagne par le spectacle de toutes ces dynasties réduites à des ombres de souveraineté et vivant comme des pouvoirs déchus qui n'ont plus de raison d'être.
A côté de cela, l'Allemagne voit que la Confédération républicaine Helvétique est, en comparaison de sa population, militairement plus forte que l'Allemagne : considération importante, puisqu'elle démontre à celle-ci qu'elle serait en état de défendre son unité sous le régime républicain tout aussi bien et même mieux que sous le régime monarchique.
Ajoutez à cela que la Suisse offre le spectacle extraordinaire d'Allemands, de Français et d'Italiens vivant si bien ensemble dans le même État et sous le même gouvernement qu'ils n'ont aucune envie de se détacher de cette Confédération républicaine pour se réunir à l'Allemagne, à la France ou à l'Italie.
Ensuite, l'Allemagnevoitqu'ungrandÉtat, comme la France, peut aussi bien qu'un petit État, comme la Suisse, être mieux gouverné et être militairement plus fort que ce même État ne l'était sous le régime monarchique.
Observons aussi que l'avènement au pouvoir du tiers état, de la bourgeoisie, introduira nécessaire-
ment en Allemagne le régime parlementaire qui est le précurseur du régime républicain.
Enfin, si Ton considère que les catholiques de l'Allemagne supportent à contre-cœur le pouvoir central protestant qui les absorbe et les froisse, on peut prévoir, sans trop s'exposer à se tromper, que le régime politique définitif que l'avenir réserve à TAllemagne est la Confédération républicaine.
Il nous reste maintenant à démontrer que le droit de dissolution des Chambres est nuisible dans tous les pays constitutionnels sans exception.
En France, lorsque le 16 mai le maréchal de Mac-Mahon a tenté son coup d'État par la dissolution de la Chambre, les institutions républicaines n'ontelles pas été mises en péril de ce fait? Et si la République Française a réussi à écarter ce danger, en est-il moins vrai qu'après la suppression de la Constitution, le droit de dissoudre les Chambres est le moyen le plus puissant pour frapper les institutions parlementaires? Vouloir le soutenir serait tout aussi logique que de prétendre qu'il n'est pas dangereux d'être jeté par la fenêtre^ car un tel à qui cela est , arrivé ne s'est rien cassé.
Considérons maintenant l'Angleterre.
Dans cet État, qui est une république sous la forme monarchique, le roi règne, mais ne gouverne pas. Il doit en être ainsi dans tout État constitutionnel
4o4 LES LOIS FONDAMENTALES DE L'UMVERS.
avec un régime vraiment parlementaire. Dans cette situation, ce n'est pas le roi qui peut être autoritaire, mais 'les hommes politiques qui détiennent le pouvoir. Maintenant nous demandons : Le droit de dissolution rend-il autoritaires les hommes politiques qui sont à la tète du gouvernement anglais ? Nous répondons : oui ! Et en voici la preuve : Si M. Gladstone n'avait pas eu le droit de dissoudre la Chambre alors^ au lieu de chercher à imposer au pays son projet de loi pour rirlande tel qu'il lui plaît, il aurait fait à la Chambre les concessions nécessaires pour obtenir son approbation et le résultat pour l'Angleterre aurait été beaucoup meilleur, car le parti libéral ne se serait pas divisé en Gladstoniens et en dissidents et il ne serait pas tombé du pouvoir. Il en est de même du premier ministre-conservateur lord Salisbury : il persiste dans sa voie de sévère répression vis-à-vis de l'Irlande et pour imposer au pays sa manière de voir, il est prêt à dissoudre à son tour la Chambre. S'il n'avait pas ce droit de dissolution, il est évident qu'au lieu de s'obstiner dans son système de répression, il ferait des concessions à la Chambre et ce serait la volonté de la représentation du pays qui prédominerait, au lieu de celle d'un seul homme. Ainsi, il est démontré que le droit de dissolution rend aussi, en Angleterre, autoritaires les hommes politiques qui sont à la tête de l'État.
En Belgique, après les dernières élections, qui ont donné la majorité au parti clérical-conservateur, ce Gouvernement s'est mis à changer la loi de rinstruction publique faite par le parti libéral. On a vu alors le mécontentement du pays se tourner contre le roi et le menacer de remplacer la monarchie par la république. Si le roi de Belgique n'avait pas eu le droit de dissolution, il n'aurait pas été exposé à ce mouvement inconstitutionnel.
En Danemark, bien que le corps électoral élise après toutes les dissolutions toujours la même opposition, le roi maintient au pouvoir le ministre Estrup contre la volonté du pays. Cela prouve que, avec le droit de dissolution, le Gouvernement peut établir le régime autoritaire, malgré le corps électoral qui donne ses suffrages à l'opposition.
En Allemagne, le droit de dissolution est le moyen le plus puissant par lequel le Gouvernement impérial maintient le régime autoritaire. Le corps électoral a beau choisir la même opposition, le Gouvernement continue à dissoudre les Chambres. Ainsi, il est évident que le régime autoritaire ne peut être désarmé en Allemagne qu'en lui enlevant le droit de dissolution. Alors le grand Chancelier sera forcé, ou de céder à la volonté du pays, ou de se retirer. Un grand nombre des membres de l'opposition ont demandé, par une proposition faite au Beichstag et
signée par quarante-cinq députés, la suppression du droit de dissolution que possède actuellement le Gouverneriient impérial.
Parmi beaucoup d'autres arguments plausibles pour soutenir cette proposition, figure comme le plus puissant l'argument suivant : « Que le droit de « dissolution est seulement un moyen de faire des « coups d'État déguisés. »
Que dire enfin de la Serbie où le roi Milan a dissous consécutivement quatre Chambres pour établir sur le pays un régime autoritaire?
Tous ces faits prouvent que le droit de dissolution est partout et sans exception le moyen le plus puissant pour établir le régime autoritaire, et que par conséquent cette prérogative de la couronne est abusive, nuisible et doit être nécessairement supprimée.
Ainsi, pour que le pays puisse exercer réellement son contrôle sur les actes du Gouvernement, il faut enlever à celui-ci le droit de faire les élections et le droit de dissoudre les Chambres.
Alors on aura un Gouvernement vraiment parlementaire, et à ceux qui le redoutent, nous rappelons le mot de Cavour que : « La pire des chambres « vaut mieux que la meilleure des antichambres. »
En effet, il est préférable pour la dignité morale et pour le progrès de l'humanité qu'elle ait à lutter
L'ORDRE iMORAL. 4o7
avec les difficultés inhérentes au régime libéral, plutôt que de se corrompre sous l'action démoralisante du régime autoritaire. C. q. f. d.
9"" Le droit de demander compte au Gouvernement de remploi des deniers publics.
L'homme a ce droit puisque c'est lui qui fournit ces fonds comme contribuable.
Lorsque le Gouvernement est, quant à ses dépenses, sans un contrôle sérieux, il en résulte les plus grands abus qui non seulement empêchent le progrès de l'État, mais compromettent même sa défense. C. q. f. d.
10" L'homme a le droit de demander qu'il ne soit établi aucun impôt, ni promulgué aucune loi qui n'aient été approuvés par ses représentants.
Ce droit découle de ce que c'est lui qui paie l'impôt et c'est à lui qu'on applique la loi.
Le droit de voter les impôts est le droit constitutionnel le plus important, car c'est au moyen de ce droit que les peuples se sont fait octroyer des constitutions par leurs Gouvernements, et c'est au moyen du vote ou du refus de voter le budget que les Parlements obligent leurs Gouvernements à tenir compte du pouvoir législatif.
Lorsque ce droit était refusé aux citoyens, sous
le régime absolu, les impôts étaient devenus tellement vexatoires, que les peuples ont été obligés de recourir 'à la révolte pour mettre une borne à ces exactions. C. q. f. d.
11° La liberté d'élire pour ses représentants ceux qui ont sa confiance.
Ce droit, dont dépend l'existence même du régime constitutionnel, est foulé aux pieds par la plupart des Gouvernements. Ils emploient pour cela, vis-à-vis des électeurs, selon les circonstances, la corruption ou les menaces. Dans la plupart des Etats constitutionnels, les Gouvernements parviennent ainsi à réduire ce régime à une simple apparence et à gouverner selon leur bon plaisir. Nous avons indiqué ci-dessus (8°) les moyens d'assurer la liberté des élections et d'empêcher le Gouvernement de se soustraire au contrôle du pays.
Cette manière hypocrite de se soustraire à la responsabilité en viciant les élections corrompt de haut en bas et le Gouvernement et le Corps électoral. C'est une décomposition morale qu'il faut extirper si l'on ne veut qu'elle déprave toute la nation.
12° Le droit d'être soutenu et défendu par l'État, dans tous ses intérêts légitimes.
L'ORDRE MORAL. 4o9
L'individu a ce droit par la raison que c'est dans ce but qu'il institue un Gouvernement. Néanmoins les dénégations de justice par suite d'une magistrature qui dépend du ministère, les vexations administratives exercées par des fonctionnaires assurés de l'impunité, couverts comme ils le sont par leur chef, les calomnies et les diffamations que la lâcheté du Gouvernement laisse impunies pour se rendre populaire, au détriment de l'honneur des citoyens, tous ces abus font que le droit de l'individu à être protégé par l'État est souvent remplacé par le droit que s'arroge l'État de persécuter l'individu. O régime inique est dangereux. Il pousse les individus à des vindictes personnelles, jusqu'à ce qu'arrive le grand jour où la nation entière se venge de ce Gouvernement odieux. G. q. f. d.
Nous avons énuméré jusqu'ici les principaux droits de l'homme. Il en est de même de tous les autres. Chacun de ces droits est une conséquence rigoureuse de la liberté, qui est leur base fondamentale.
Voici maintenant les principaux devoirs de l'homme qui découlent de \^ justice :
i" L'homme doit respecter la vie d'autrui.
Ne pas respecter la vie de l'individu, c'est lui
faire la plus grande injustice possible, puisque c'est anéantir du même coup tous les droits de l'homme rattachés, à la vie. Aussi, n'est-ce que dans les pays les plus barbares de l'Asie et de l'Afrique que les Souverains ont encore aujourd'hui droit de vie et de mort sur leurs sujets. 11 en résulte pour ceux-ci le dernier état d'abjection, parce qu'ils se soumettent à une pareille tyrannie.
Les assassins, à quelque degré social qu'ils appartiennent, doivent être punis avec la plus grande sévérité : ce n'est pas aux meurtriers, mais à leurs victimes qu'il faut accorder sa compassion.
2" L'homme doit respecter la liberté d'autrui.
Celui qui ne respecte pas la liberté de quelqu'un donne droit aux autres de ne pas respecter la sienne. Or toute liberté qui empiète sur celle d'un autre est une licence, une injustice et doit être réprimée comme telle.
Le plus mauvais état social que peut avoir un pays, c'est celui où le Souverain ou bien une classe privilégiée réduisent au servage une partie de la nation. Un pareil état social doit fatalement aboutir à la dernière dégradation de la nation ou à sa révolte. L'histoire le prouve péremptoirement.
3° L'homme doit respecter la famille d'autrui.
Porter le déshonneur dans les familles, c'est commettre une lâcheté, parce qu'on compromet des femmes et on rend malheureux des enfants. Les romans et le théâtre traitent souvent ce sujet avec beaucoup de légèreté et contribuent ainsi à démoraliser la Société.
Les auteurs dramatiques et les romanciers, en étalant les appétits et les passions qui viennent du corps de l'homme, telles que l'égoïsme, l'avidité, rintempérance, l'envie, la jalousie, la haine, la vengeance, contribuent à augmenter le trouble de l'ordre moral, en éveillant et en surexcitant les mauvaises passions. Lorsqu'au contraire ils mettent en lumière les élans et les aspirations sublimes qui viennent de l'âme, telles que la générosité, le pardon, Tabnégation, le dévouement, le courage, l'honneur, ils élèvent les âmes et ennoblissent l'humanité.
4" L'homme doit respecter le bien d'autrui.
Vouloir enlever à quelqu'un son bien, c'est vouloir le priver du résultat de son activité et de sa liberté.
Le vol, sous quelque forme qu'il se présente, doit être sévèrement réprimé, sans (juoi il n'y a pas de Société possible.
Il en est de même des attentats faits contre la propriété, au nom de n'importe quelle théorie sociale. Ces attentats doivent être réprimés avec rigueur, car ils menacent la base même de la Société comme nous l'avons démontré ci-dessus, en traitant des droits de l'homme.
L'expropriation pour cause d'utilité publique, avec dédommagement, faite par l'État, est seule admissible pour les cas prévus dans la loi. En dehors de là, toute expropriation est un acte injuste et violent que l'on doit repousser par la force.
5° Lorsque l'homme exprime sa pensée, il est de son devoir de ne pas calomnier ses adversaires.
Calomnier quelqu'un, c'est commettre une grande injustice et une infamie , puisqu'on lui attribue sciemment des méfaits qu'il n'a pas commis. Il y a des pays où la presse est tombée si bas que les journaux sont remplis des diffamations et des calomnies les plus éhontées à l'adresse de leurs adversaires politiques. Le Gouvernement, dont les organes font les mêmes excès, a peur de poursuivre ces calomniateurs, conformément à la loi. Pour dissimuler sa lâcheté, il dit qu'il est trop libéral pour faire des procès de presse. Il en résulte que les citoyens sont frappés dans ce qu'ils ont de plus précieux, dans
leur honneur, et qu'ils en sont réduits soit à se laisser outrager, soit à se faire justice eux-mêmes. Si le jury ne punit pas les calomniateurs, il faut modifier la loi et envoyer les diffamateurs devant les tribunaux correctionnels, en laissant au jury tous les autres délits de presse. C. q. f. d.
6*^ Lorsque l'homme use du droit de réunion, il a le devoir de ne pas en faire un instrument de désordre.
La loi doit être précise à cet égard, et le Gouvernement a le devoir de l'appliquer.
Il ne doit pas tolérer un seul instant que des ouvriers qui se sont mis en grève en empêchent d'autres de travailler, et il doit arrêter ceux de leurs meneurs qui les poussent à ces excès. Transiger avec le désordre, c'est se rendre son complice pour devenir ensuite sa victime. - C. q. f. d.
7" Lorsque l'homme use du droit d'association, son devoir est de ne pas en faire un moyen d'exploitation. Tous les jours nous voyons le public dupe d'entreprises véreuses. La loi doit être prévoyante à ce sujet, afin de donner à l'exercice du droit d'association toutes les garanties nécessaires, et le Gouvernement doit poursuivre avec énergie tous les abus de confiance.
L'association des ouvriers est très à désirer dans toutes les industries qui la comportent.
Les Gouvernements doivent encourager et protéger ces espèces d'associations par tous les moyens légaux, puisque c'est un moyen d'assurer à ces ouvriers, outre leurs salaires, aussi le bénéfice de leurs produits.
Mais qu'on n'aille pas se faire l'illusion de croire que l'association des ouvriers est applicable à toutes les industries. Une étude détaillée, faite par des experts compétents et impartiaux, pourra seule déterminer les industries qui se prêtent à l'association des ouvriers et indiquer ainsi la voie à suivre.
L'association des patrons avec les ouvriers sous le patronage et avec le concours du Gouvernement pour assurer aux vétérans du travail et à ses invalides une pension, comme le propose le projet de loi que M. de Freycinet a présenté à ce sujet aux Corps législatifs de la République Française, est aussi une excellente mesure et un devoir imposé à la Société par l'équité.
L'association des ouvriers à une quote-part des bénéfices du patron est aussi une mesure fort bonne à prendre dans toutes les industries qui la comportent.
8" Lorsque l'homme combat les actes du Gouver-
nement ou qu'il les soutient, il doit le faire de bonne foi, mais nullement dans un but égoïste.
Malheureusement la plupart des hommes politiques sont loin de remplir ce devoir. La plupart attaquent de parti pris le Gouvernement lorsqu'ils sont dans l'opposition, et le soutiennent quand même lorsque leur parti est au pouvoir. Cette démoralisation des caractères politiques discrédite le régime parlementaire et donne des armes contre lui aux partisans du régime autoritaire. La seule sanction pénale applicable à ces politiciens, c'est qu'ils perdent leur autorité morale, qui est la plus grande force de l'homme politique. Personne ne les croit plus, et leur influence sur l'opinion publique diminue avec la confiance qu'ils inspirent. Ces politiciens troublent Tordre moral politique de leur pays et sont nuisibles aux institutions libérales. Le mal arrive à son comble lorsqu'à la mauvaise foi ils ajoutent la corruption.
Avec la division acharnée des partis politiques et avec le maintien an pouvoir xle l'un d'eux, avec exclusion absolue des autres, on arrive facilement à la guerre civile, et celle-ci aboutit fatalement à la dictature.
A rencontre d'un Gouvernement autoritaire, dans lequel domine une seule volonté, le Gouvernement parlementaire doit être le résultat d'une
transaction des partis politiques et de concessions réciproques sur les questions qui les divisent. En vertu d'e cette entente, au lieu d'un ministère pris exclusivement dans un parti, on pourrait avoir un ministère dans lequel les principaux partis politiques seraient représentés en rapport de leur importance.
Sous un pareil Gouvernement, les réformes se feraient progressivement, sans secousses violentes, et les affaires publiques ne souffriraient pas journellement des entraves que lui apporte l'animosité des partis politiques.
Il est curieux d'observer avec quelle irréflexion beaucoup de Souverains constitutionnels font usage de leurs prérogatives pour envenimer la haine des partis politiques les uns contre les autres. En faisant cela, ils s'imaginent être très fins et ils croient appliquer la règle de Machiavel : « Divide et impera. »
Un pareil Souverain, loin d'être fin et au lieu de diviser pour commander, il divise pour se mettre à la merci d'un seul parti et pour finir par les avoir tous contre lui. Ainsi, dès qu'un de ces Souverains, mal inspiré, voit qu'un homme politique marquant veut se faire son instrument, il lui donne pleine latitude de faire les élections à sa convenance et de s'assurer ainsi une majorité servile. Il en résulte que le Souverain est complice du chef du parti politique au pouvoir, et, comme tel, il est condamné par le pays.
non seulement au même titre que son Premier Ministre, mais bien plus sévèrement encore, car on se dit avec raison que c'est l'usage qu'il fait des prérogatives de la couronne qui amène ce résultat.
Si, au lieu d'agir d'une manière aussi inconsidérée, le Souverain laissait faire les élections libres, sous la surveillance d'une Haute Cour de Justice, son Premier Ministre n'aurait pas dans les Chambres une majorité servile qui écrase tous les autres partis politiques, et il serait par conséquent mis dans la nécessité de s'entendre avec eux pour pouvoir gouverner. La situation qui en résulterait pour le prince serait meilleure sous tous les rapports; mais, pour pouvoir agir ainsi, il faut que le Souverain n'ait pas d'autre but que le bien du pays qu'il est appelé à gouverner. C. q. f. d.
9** Lorsqu'il élit ses représentants, l'homme doit respecter les droits électoraux de ses adversaires politiques, comme il veut qu'on respecte les siens propres.
Ce devoir est, pour la plupart du temps, foulé aux pieds, non seulement par les partis politiques, mais, ce qui est beaucoup plus grave, par le Gouvernement lui-même, qui a cependant le devoir de garantir à chaque citoyen le libre exercice de ces droits légitimes. Des désordres pendant les élec-
tiens, la haine des partis entre eux et contre le Gouvernement et, en définitive, un régime représentatif vicié, voilà le résultat de ce déplorable état de choses. Nous avons indiqué le remède à ce mal dans l'article ci-dessus, où nous avons traité du droit de contrôler les actes du Gouvernement.
10° Tout habitant doit supporter sa part des charges de l'État, puisqu'il jouit des garanties que l'État lui offre.
Ge devoir des citoyens découle de l'équité, mais lorsqu'un Gouvernement autoritaire en abuse pour satisfaire ses caprices, il est du devoir de la nation de lui résister, et l'histoire nous montre que par cette résistance beaucoup de libertés publiques ont été conquises.
Les radicaux, les socialistes et les Gouvernements Gésariens, qui veulent à tout prix s'appuyer sur les masses pour échapper au contrôle et à la direction des classes cultivées et aisées, mettent en avant, pour se rendre populaires, toutes sortes de projets d'impôts plus ou moins progressifs, dans le but de soulager, disent-ils, le peuple, mais en réalité pour abattre les classes dirigeantes qui les gênent. Ils devraient d'abord se rappeler le mot du grand tribun Gambetta : « Qu'un Gouvernement qui a contre lui
« les classes aisées et cultivées ne peut pas durer. » Ainsi, à bon entendeur salut!
Ensuite, ils devraient se rendre compte qu'ils veulent une chose inique, car, de ce que quelqu'un s'est fait une fortune par son travail et ses économies, ni l'État ni personne n'a le droit de lui extorquer son bien par des spoliations.
Enfin, leur entreprise n'a aucune portée pratique, car ce n'est pas en ruinant les hommes aisés qu'on peut enrichir un État et composer un bon 'budget à ce Gouvernement.
L'histoire nous montre que lorsque les masses populaires ont voulu établir dans la république des Pays-Bas des impôts vexatoires sur les commerçants riches de cet État, ceux-ci ont transporté leurs comptoirs dans d'autres États, dont ils ont fait le centre de leurs opérations commerciales, ce qui a eu pour résultat immédiat la décadence de cette belle République qui auparavant couvrait de ses bâtiments toutes les mers et était riche et florissante.
Aujourd'hui les classes aisées et cultivées, en face de pareilles tentatives de spoliation, au lieu de se transporter elles-mêmes dans d'autres États, y enverraient plutôt leurs spoliateurs. C. q. f. d.
11° Tout citoyen a le devoir de se dévouer à la défense de son pays.
Car il est juste qu'il fasse pour ses compatriotes les mêmes sacrifices que ceux-ci font pour lui, et ce serait la' plus grande injustice de dispenser les uns de l'impôt du sang pendant que les autres y sont soumis.
Aussi le service militaire obligatoire pour tous les citoyens d'un État, sans exception, est-il l'expression la plus puissante de l'égalité devant la loi.
C'est aussi la loi démocratique par excellence de notre siècle. Lorsque dans les siècles passés les Princes tenaient à leur solde des troupes racolées un peu partout, ces Souverains pouvaient, jusqu'à im certain point, s'imaginer que l'armée est à eux aussi bien que les provinces conquises qui quelquefois étaient données en dot aux Princesses lorsqu'elles se mariaient. Aujourd'hui que toute la nation est en armes, une pareille idée serait absurde.
Le service militaire obligatoire est encore essentiellement démocratique dans ce sens qu'il mêle tous les citoyens d'un État, sans exception, dans les rangs du peuple et donne à celui-ci une éducation qui, dans le passé, était réservée seulement aux classes privilégiées.
11 en résulte qu'aujourd'hui les guerres ne peuvent plus être, comme autrefois, des entreprises personnelles d'un Souverain, mais doivent répondre à un grand intérêt national. Ce nouveau caractère de
l'armée a une bonne influence aussi sur la politique étrangère des Souverains, qui ne peuvent plus se lancer aussi facilement dans les aventures et sont obligés de tenir compte de la volonté du pays.
12" Lorsqu'un patron fait travailler pour lui un ouvrier toute la journée, son devoir est de donner à cet ouvrier un salaire qui suffise à son entretien.
Il serait injuste d'affirmer que l'avidité des patrons est la seule cause qui empêche que cette justice ne soit rendue aux ouvriers.
11 y a une cause beaucoup plus puissante qui produit ce mal : c'est la concurrence illimitée. Ainsi, la première condition pour assurer à l'ouvrier un salaire suffisant, ce serait de pouvoir arrêter la concurrence à la limite où le patron serait mis dans l'impossibilité de remplir ce devoir envers l'ouvrier.
Prenons un exemple : Voici deux États qui produisent chacun tant de centaines de millions d'épingles par an. Ces deux États se^font concurrence à qui donnera à meilleur marché ses épingles, afin d'en débiter davantage. Cette concurrence profite au consommateur qui achète ces épingles à un si bas prix qu'il en devient prodigue dans leur emploi.
A cause de ce bas prix, les patrons, les entrepreneurs de cette industrie, pour rentrer dans leurs
frais et pour s'assurer quelque Ijénéfice, sont obligés de surmener leurs ouvriers et de ne leur donner que des salaires insuffisants.
Cet état de choses inique expose un pays à de graves désordres, car il n'y a pas pire conseiller que la faim.
Ainsi la limite où la concurrence devrait être enrayée est celle où l'objet produit ne pourrait plus être vendu à un prix tel qu'il assure les moyens d'existence de l'ouvrier et les bénéfices légitimes du patron. Alors seulement on pourrait réglementer en conséquence les salaires et les heures de travail.
Mais, pour y arriver, il faudrait que les différents États qui se font concurrence puissent tomber d'accord sur la réduction des heures du travail et sur Taugmentation des salaires. Or cette entente internationale est si difficile à établir qu'on peut la regarder comme une utopie impossible à réaliser.
On doit par conséquent avoir recours à un autre moyen pour remédier au mal. L'exécution de la mesure à prendre ne doit pas dépendre de l'entente de plusieurs États, puisque cette entente est impossible à obtenir, mais seulement de la volonté de l'État qui juge convenable de prendre une mesure dans ce but.
Le tarif autonome protecteur de l'industrie nationale n'est efficace qu'en partie, puisqu'il ne peut
avoir de l'effet que pour les produits industriels consommés dans le pays même qui les a produits, tandis que pour les produits exportés la concurrence est exactement la même que celle d'où provient le mal auquel on veut remédier.
Le régime protecteur est encore impuissant à remédier à ce mal, parce que. les entrepreneurs industriels profiteront des taxes qui frapperont l'importation, sans être tenus en même temps d'augmenter les salaires des ouvriers.
Le Gouvernement doit par conséquent avoir recours à une autre mesure. La voici :
L'État n'a pas le droit de s'immiscer dans les transactions commerciales et industrielles des hommes, parce que, par là, il porterait atteinte à leur liberté, mais il a le devoir d'empêcher, comme un acte immoral, toute injustice faite à quelqu'un.
En vertu de ce devoir, le Gouvernement peut fixer, par disposition législative, le minimum de salaire que le patron est tenu de donner à l'ouvrier qui lui donne toute sa journée, salaije déterminé pour chaque localité par des commissions composées d'experts compétents nommés ad hoc par le Gouvernement et d'un nombre égal de représentants des patrons et des ouvriers. Ces commissions devront évaluer, pour chaque localité, le minimum de salaire indispensable à l'existence d'un homme.
Une fois le minimum de salaire déterminé pour chacune des parties du pays, l'Etat, avant de le mettre £n application, donne un certain délai aux industriels pour prendre leurs mesures en conséquence.
Par suite de cette disposition, plusieurs industries qui, à cause de la concurrence, ne permettent pas à leurs entrepreneurs de donner aux ouvriers des salaires suffisants à leur existence, seront forcément abandonnées. Pour cette raison, il est nécessaire d'accorder aux fabricants et aux industriels un délai afin de leur donner le temps de clore leurs entreprises et de reporter leur activité et leurs capitaux sur d'autres branches de l'industrie qui comportent le minimum de salaire.
En même temps le Gouvernement devra ouvrir ses frontières à l'importation des produits industriels dont la fabrication aura été abandonnée dans son pays par suite de cette mesure.
Il en résulte que les consommateurs du pays auront ces produits au même prix qu'auparavant, mais la nation n'aura plus à en souffrir, puisque ce sont les États étrangers qui fourniront ces produits. Ce sont ces Etats qui auront chez eux la crise ouvrière à l'état chronique : ce sera là leur sanction pénale parce qu'ils n'auront pas pris dans leurs pays la même mesure concernant le minimum de salaire.
Lorsque ces États étrangers auront pris aussi la même mesure, alors les industries abandonnées pourront être reprises sans que l'ouvrier ait à en souffrir.
Enfin voici encore une observation concernant le sort des ouvriers :
Imposer des taxes onéreuses à l'importation des céréales, pour donner aux propriétaires ruraux un bénéfice illégitime, en forçant les classes pauvres et laborieuses à payer le pain nécessaire à leur existence plus cher qu'il ne vaut en réalité, est une des mesures les plus iniques que peut prendre un Gouvernement.
Tous les autres devoirs de l'homme découlent de la justice par la même raison que les quelques devoirs élémentaires que nous avons énumérés ici à titre d'exemples, et l'ordre moral ne peut exister que si l'homme exerce ses droits et observe ses devoirs.
Des démonstrations ci-dessus, il résulte que les droits de l'homme découlent de la liberté et ses devoirs de la justice. ^ G. q. f. d.
§ 153. — La Société a le devoir de faire respecter les droits de chaque homme sans distinction et de le garantir contre toute agression et toute diffamation, c'est-à-dire que la Société a le devoir d'empêcher qui que ce soit de léser les droits de quelqu'un.
Preuve. — A l'état sauvage, l'homme fait respecter ses droits par sa propre force.
Une. fois en Société, l'homme ne renonce pas à ses droits, il renonce seulement à se faire justice lui-môme, il remet ce soin à la Société qui a par conséquent le devoir de faire respecter les droits de l'homme.
Si la Société n'accomplit pas ce devoir, si elle ne réprime pas l'iniquité, l'agression, la calomnie, l'homme est forcé de se faire justice lui-même. Alors l'état social retourne à l'état sauvage et à la place de la justice règne le droit du plus fort, à la place de l'ordre moral règne l'anarchie. Par conséquent, pour empêcher l'homme de se faire justice lui-même, la Société doit lui garantir tous ses droits.
La protection du citoyen et l'application de la loi pour tous sans distinction, c'est-à-dire l'égalité devant la loi, est un des résultats les plus importants obtenus par la grande Révolution Française.
On voit qu'ici encore c'est toujours la justice qui dicte à la Société ses devoirs.
§ 154. — La liberté et la justice sont les bases fondamentales des droits et des devoirs internationaux.
Preuve. — Puisque toute nation est composée
d'êtres humains, il en résulte que les nations ont, vis-à-Yis les unes des autres, des droits et des devoirs qui découlent, comme pour les hommes, toujours de la liberté et de la justice.
Ainsi, toute nation a les droits essentiels suivants :
1° Le droit de vivre comme nation.
Toute nation a, comme tout homme, le droit de vivre. Attenter à la vie d'une nation est un crime bien plus grave encore que d'attenter à la vie d'un homme, puisqu'on foule aux pieds les droits les plus essentiels d'un grand nombre d'êtres humains et qu'on outrage et on blesse les sentiments qui leur sont les plus chers. De là l'iniquité des Gouvernements qui veulent détruire des nationalités et la résistance légitime de celles-ci.
Le réveil des nationalités est la plus grande force de notre siècle. Tout Gouvernement qui a contre lui cette force, a à lutter contre un adversaire qui est une Hydre à dix-sept tètes. Il- a beau les couper, elles repoussent animées d'une haine et d'un esprit de vengeance qui croissent dans la mesure de l'oppression exercée sur la nation subjuguée.
La révolution de 1848, en France, au lieu de se borner à être une révolution politique, a eu le tort de vouloir se donner des airs de révolution sociale.
Par cette raison elle a abouti à la dictature impériale, au lieu de donner à la France, comme on l'avait espéré, des institutions plus libérales qu'auparavant.
Aussi, dans la République actuelle, les Français se sont-ils bien gardés de se donner des airs socialistes et ce fait seul suffit pour démontrer que l'esprit public a fait en France, depuis 1848, des progrès immenses.
Ainsi, le Prince de Bismarck a eu tort de dire, en plein Reichstag, que si, lors de la première République, la France a voulu étendre sur l'Europe les principes politiques de la Révolution, aujourd'hui, si on la laissait faire, elle l'inonderait de ses principes socialistes.
Dans tous les autres États de l'Europe, les révolutions faites en 1848, à l'instar de la France, ont eu un caractère purement politique, et, qui plus est, un caractère essentiellement national. Aussi ont-elles donné partout des résultats immenses.
Le réveil des nationalités a éclaté dans tous les pays avec une force foudroyante. C'est à cette force morale que sont dues l'unité de l'Italie et l'unité de l'Allemagne, les deux plus grands faits politiques de notre siècle et des temps modernes. C'est encore à cette force morale que sont dus l'émancipation, le relèvement de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et la constitution en État autonome de la
Bulgarie. Le sentiment national domine partout, et, quoi que fassent ses adversaires, l'avenir lui appartient, parce qu'il constitue une force plus vivace et plus grande que toutes celles qui lui sont opposées. Ainsi, lorsqu'un grand État entreprend de détruire un petit État en le dénationalisant, non seulement il fait un acte inique, mais il se crée à lui-même des embarras graves et s'expose à des dangers continuels.
La Confédération est la seule forme politique sous laquelle les grands États peuvent grouper autour d'eux des petits États de nationalités différentes et s'assurer leur concours loyal pour la défense de toute la Confédération.
Du nord au sud de l'Europe orientale, de la mer Baltique à la mer Adriatique et à la mer Egée, il y a plus de cinquante millions d'àmes qui aspirent toutes à la vie nationale. C'est là une grande force latente, et il faudrait être aveugle pour ne pas la prendre en considération.
Les Roumains, les Polonais^ les Tchèques, les Hongrois, les Croates, les Dalmates, les Serbes, les Bulgares, les Monténégrins, les Herzégoviniens, les Bosniaques, les Albanais, les Macédoniens et les Grecs, toutes ces nations veulent vivre chacune dans son pays avec son autonomie. Il n'y a pas de force au monde capable d'anéantir ces nationalités, en.
leur imposant des gouverneurs étrangers et en prohibant leur langue nationale.
Pour s'opposer efficacement à un grand État qui voudrait les détruire, ces nations doivent prendre, au moment de la lutte, les deux mesures suivantes :
La première , c'est de déclarer d'un commun accord, toutes à la fois, la guerre à l'État qui voudrait subjuguer l'une d'elles et de se mettre, chacune dans son pays, en état de défense contre toute invasion, en concentrant ses forces sur un point stratégique bien choisi et en préparant la résistance dans les terrains coupés qui menacent les communications de l'envahisseur. De cette manière l'envahisseur, au lieu d'avoir pour lui les troupes de ces petits États, les aurait contre lui et l'invasion de ces États ne serait pas pour les troupes du grand État une simple promenade militaire, car, au lieu d'être accueillies sur leur passage avec des rafraîchissements, ces troupes d'invasion seraient accueillies avec des balles.
La seconde mesure indispensable à prendre, c'est que toutes ces nations s'allient d'un commun accord avec celui des grands États voisins qui sera en guerre avec l'État envahisseur et qui lui offrira le plus de garanties que leur autonomie et leur vie propre nationale seront respectées.
Malheureusement les petits États de différentes
nationalités^, au lieu de se soutenir réciproquement pour garantir leur existence nationale et leur autonomie, ont les unes vis-à-vis des autres l'attitude de rivaux prêts à en venir aux mains et leurs divisions sont exploitées à leur détriment par les grands États voisins. C'est ainsi que la Serbie a fait à la Bulgarie une guerre insensée. La cause en est que les Princes des petits comme des grands Etats cherchent dans les entreprises militaires le moyen d'établir sur leurs pays le régime autoritaire avec un gouvernement personnel. Ces visées de ces petits Princes sont d'autant plus nuisibles qu'elles ne peuvent produire aucun résultat, car si les grands Etats peuvent quelquefois conquérir une province au moyen de grands sacrifices, les petits États ne le peuvent pas. La dernière guerre entre la Serbie et la Bulgarie en est une nouvelle preuve. Bien que les Serbes aient été vaincus, les Bulgares ont été empêchés par l'Autriche de profiter de leur victoire.
Une nouvelle preuve des divisions de ces petits États, c'est la rivalité de la Bulgarie et de la Grèce pour la possession de la Macédoine. Mais la Macédoine doit recevoir, d'après le traité de Berlin, une organisation autonome. Qu'on lui donne d'abord cette organisation et si les États Balcaniques sont assez sages pour se liguer en une Confédération, la
Macédoine pourra en faire partie, sans léser pour cela la suzeraineté de la Turquie. De cette manière cette province n'appartiendrait exclusivement ni à la Bulgarie ni à la Grèce et leur appartiendrait cependant à toutes les deux, dans ce sens que, la Macédoine faisant partie de la Confédération Balcanique, la Bulgarie et la Grèce en tireraient un égal avantage pour leur défense mutuelle.
Aussi les cercles politiques sérieux de Vienne et de Pétersbourg ont-ils observé que, pour montrer combien l'idée d'une Confédération Balcanique est illusoire, il suffirait de soulever la question de la Macédoine pour que les Confédérés en viennent aux mains.
L'obstacle principal qui s'oppose à l'établissement d'une Confédération des États de la presqu'île Balcanique, ce sont les Princes de ces petits États, teurs dynasties, leurs rivalités de familles, leurs complaisances dans un but personnel pour les volontés de l'un des grands États voisins, enfin toutes les misères princières qui sont d'autant plus grandes que l'État est plus petit.
La Hongrie, de son côté, oubliant les principes en vertu desquels elle a reconquis son existence nationale, cherche à dénationaliser les Roumains de la Transylvanie et à restreindre l'autonomie des Croates. Ce n'est pas de cette manière que les Hon-
grois peuvent se préparer des soutiens lorsque ariivera l'heure des épreuves.
C'est aux hommes politiques de ces différents États qu'incombe le devoir de se consulter, d'aviser aux moyens de changer ce triste état de choses.
Quant aux grands Etats qui veulent grouper sous leur influence les petits États voisins, voici les enseignements qui ressortent de l'expérience :
Par une ingérence tracassière dans les affaires intérieures d'un petit pays, le grand État qui l'a émancipé et lui a rendu sa vie nationale perd les sympathies de ce pays. La Russie a pu se convaincre de cette vérité d'abord en 1848 en Moldavie et en Valachie et en dernier lieu en Bulgarie.
La seconde vérité, c'est qu'un Gouvernement, quel qu'il soit, même le gouvernement improvisé d'un tout petit pays, peut faire chez lui, à l'État le plus puissant, une résistance si sérieuse qu'il en résulte pour le grand État plus qu'une situation désagréable, une situation difficile. La Russie en a fait l'expérience en Bulgarie.
L'Autriche a fait aussi son expérience en Serbie. Après s'être servie du Prince de ce pays pour y établir son influence, il a suffi d'un seul jour pour renverser tout cet échafaudage factice. Avec la chute du Prince qui s'était fait son instrument, a disparu aussi l'influence Autrichienne. Tant il est vrai que, pour
avoir sur un petit État une influence durable, le grand État doit avoir les sympathies de la nation et elle ne peut les obtenir qu'en la défendant dans ses intérêts internationaux et en s'abstenant de toute immixtion dans ses affaires intérieures et de toute exploitation sur le terrain économique.
2° Toute nation a le droit de s'organiser chez elle selon sa propre volonté.
Si le principe : « Charbonnier est maître chez lui, )^ est vrai pour l'individu, il est encore plus vrai pour toute une nation qui offre plus de garanties qu'un simple individu, qu'elle ne fera pas de sa liberté un usage nuisible à ses voisins.
L'histoire nous montre d'ailleurs que l'intervention dans les affaires intérieures d'un État n'a jamais donné le résultat qu'on voulait obtenir. Ainsi, lorsque les Puissances Monarchiques sont intervenues contre la République Française, issue de la grande Révolution, cela n'a fait qu'envenimer la situation sans donner aucun des résultats poursuivis par ces Puissances. C. q. f. d.
3" Toute nation a la liberté du commerce et de
avigation.
Toute entrave apportée à ce droit constitue une
L'URDRE MORAL. 485
grande lésion, qui doit nécessairement aboutir à des conflits internationaux. Aussi voyons-nous, dans l'histoire des peuples, beaucoup de guerres issues de ce chef, surtout entre les Puissances maritimes. Lorsqu'une de celles-ci veut dominer les mers au détriment des autres en lésant leurs droits, elle s'expose à voir se liguer tôt ou tard contre elle les flottes des États lésés. C'est ainsi que l'emploi de la force au mépris du droit provoque dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique, la réaction d'une force égale et contraire qui vient rétablir l'équilibre troublé. C. q. f. d.
i° Toute nation a droit sur son territoire.
Elle a ce droit au même titre que l'homme a droit sur sa propriété. Dépouiller une nation d'une partie de son territoire est la plus grande injustice qu'on peut lui faire et celle qu'elle subit le plus difficilement. Aussi en résulte-t-il un état d'animosité continuelle qui donne lieu aux conflits internationaux les plus graves. " C. q. f. d.
0° Toute nation a le droit de défendre que l'équilibre international soit troublé à son détriment.
Car alors sa sécurité est compromise.
Un Gouvernement prévoyant, et qui a une bonne politique extérieure, prend dans ce but les mesures
nécessaires avant que le fait ne se soit réalisé, c'est-àdire avant que l'équilibre international n'ait été troublé à son détriment, car il est bien plus difficile de remédier à une mauvaise situation que de la prévenir.
L'exemple le plus frappant sous ce rapport est la conduite de Napoléon III en 1866. Si alors il avait défendu à la Prusse d'attaquer l'Autriche, la Prusse aurait été forcée de se tenir tranquille et elle n'aurait pas conquis à Sadowa sa suprématie sur l'Allemagne. Pour avoir voulu ensuite remédier à la mauvaise situation qui lui était faite, Napoléon III est tombé à Sedan.
Inutile de multiplier les exemples; l'histoire en est remplie. C. q. f. d.
6" Toute nation a le droit de s'allier à d'autres États pour garantir son existence, mais elle ne l'a pas pour menacer l'existence d'un autre État.
Il en est ainsi pour la même raison pour laquelle il est permis à un homme de s'armer pour sa légitime défense et il lui est défendu de le faire dans le but d'attenter à l'existence d'un autre.
Ainsi les alliances défensives sont toujours légitimes, tandis que les alliances offensives constituent déjà par elles-mêmes un attentat international, un acte d'hostilité que l'État visé par ces alliances a toujours le droit de réprimer.
Les alliances offensives qui menacent la sécurité (Fun État, créent une situation internationale anormale, imposent aux nations des charges militaires exagérées et aboutissent fatalement à la guerre.
7° Une nation a le droit de s'opposer par la force à tout ce qui porte atteinte à sa dignité, à sa sécurité ou à ses intérêts légitimes.
Tant qu'un arbitrage supérieur n'est pas établi pour trancher les différends internationaux des Etats, toute nation lésée est mise dans le cas de légitime défense et a le droit de se faire justice elle-même par la force. Les nations opprimées ont ce droit d'autant plus que l'injustice qu'on leur fait est plus grande.
Tous les droits internationaux, de même que ceux que nous avons énumérés ci-dessus à titre d'exemples, découlent par les mêmes raisons de la liberté, qui est leur base fondamentale.
Voici maintenant les principaux devoirs internationaux qui découlent de la justice :
1° Une nation doit respecter les droits d'une autre nation comme elle veut qu'on respecte ses droits à elle.
Tous les Gouvernements prétendent qu'ils observent l'équité dans leurs relations internationales, et c'est vra-i tant qu'ils ne peuvent pas faire autrement; mais dès qu'ils trouvent une occasion favorable pour léser impunément à leur profit le droit d'un autre État, ils ne manquent pas de le faire. Ce manque de moralité dans les relations internationales finit toujours par avoir des conséquences funestes pour celui qui s'en rend coupable. Ainsi, la conduite déloyale de Napoléon I" avec la famille régnante d'Espagne lui a fait un grand tort et a commencé la série de ses revers.
Le Prince de Bismarck n'a pas non plus à se féliciter de ses procédés vis-à-vis de l'Espagne dans l'affaire des îles Carolines.
L'Angleterre a fait aussi la même expérience avec le Portugal dans un conflit récent d'une nature analogue, et dans le Transvaalles Boërs lui ont montré comment une petite nation peut résister à un État puissant qui veut lui faii'o une injustice.
Ce qu'un Gouvernement a de mieux à faire, c'est d'être toujours juste et honnête dans ses relations internationales : sa position en sera meilleure et son profit plus grand. C. q. f. d.
2° Une nation ne doit pas chercher à en spolier une autre.
D'abord parce que c'est injuste, et ensuite parce que le spoliateur doit toujours s'attendre à la revendication et à la vengeance de la nation spoliée. Et si cette nation n'est pas assez forte pour se venger elle-même, étant seule elle le sera à la première occasion en se joignant à l'État qui fera la guerre à son spoliateur. Ce droit est imprescriptible et se transmet de génération en génération, et il arrive toujours un moment où le droit dispose d'une force quelconque pour réparer une injustice. C. q. f. d.
3" Un État ne doit pas fomenter des intrigues et des troubles chez une autre nation.
Ces procédés déloyaux, au lieu de procurer des avantages durables, finissent toujours par déconsidérer l'État qui les pratique, et lui attirent la haine et la vengeance de la nation lésée et de ses alliés.
4° Un État ne doit pas chercher à dominer les autres États, car tôt ou tard une 1:*éaction se produit parmi les États opprimés et une coalition finit par renverser le dominateur et par rétablir violemment l'équilibre international aux dépens de celui qui l'a troublé.
C'est ainsi qu'est tombé Napoléon I"'. L'histoire nous en donne encore beaucoup d'autres exemples
et nous en réserve clans l'avenir de tout aussi instructifs que ceux du passé.
Gela se passe d'ailleurs d'une manière tout à fait analogue dans l'ordre matériel : lorsque la pression de l'Éther est troublée par une tension électrique, l'équilibre de cette pression se rétablit par une formidable décharge.
Nous avons démontré (§ 148) que la volonté des corps éthérés, c'est-à-dire des âmes, régit le monde moral comme l'Éther régit le monde physique. Or, lorsqu'un oppresseur comprime les volontés de plusieurs nations, celles-ci se coalisent, c'est-à-dire qu'elles réagissent contre l'oppresseur pour rétablir l'équilibre moral, et leur foudre c'est le canon.
Ainsi, les avides de domination peuvent être sûrs de finir par être foudroyés. G. q. f. d.
o" La meilleure politique internationale, c'est une politique loyale qui entretient de bonnes relations avec les autres États, sans chercher à les exploiter dans un but égoïste, car il arrive immanquablement un jour où les États ainsi exploités s'aperçoivent que l'amitié qu'on leur offre coûte plus qu'elle ne vaut. G. q. f. d.
6** Lorsqu'un Gouvernement manifeste ses vues sur les relations internationales, soit par la presse.
soit par des notes diplomatiques, soit par des discours ministériels, son devoir est de ne pas dénigrer ses adversaires et de ne pas mettre en avant des allégations fausses.
Car par là il se discrédite lui-même, inquiète les intérêts de ses nationaux, irrite inutilement ses adversaires et trouble ainsi l'ordre moral international. C. q. f. d.
7" Un Gouvernement doit bien se garder d'avoir un double jeu dans ses relations avec les autres États.
Jouer au plus fin, en employant la duplicité, est une mauvaise politique qui finit toujours par discréditer un Gouvernement et par éloigner de lui les autres États en leur inspirant de la méfiance.
Il en est de même de tous les devoirs internationaux. Ils découlent tous de la justice qui est leur base fondamentale, et l'ordre moral international ne peut exister que si les nations jouissent librement de leurs droits et observent équitablement leurs devoirs réciproques.
Des démonstrations ci-dessus, il résulte que la liberté et Injustice sont les bases fondamentales des droits et des devoirs internationaux.
Remarque. — Lorsque l'équilibre entre les
différents États est troublé et qu'aucun arbitrage supérieur ne peut leur imposer le respect de leurs droits respectifs, alors les nations, comme les individus à l'état sauvage, tranchent le litige par la force et ne parviennent par là à rétablir Tordre moral international que si la nation qui avait pour elle le droit est victorieuse et si le vainqueur use de sa victoire dans les limites indiquées par l'équité.
Personne ne saurait nier que l'ordre moral international est aujourd'hui profondément troublé en Europe. Si l'on remonte aux causes qui ont amené ce mauvais état des choses, on voit aussitôt que ce ne sont pas les nations elles-mêmes qui en sont fautives, mais seulement leurs Gouvernements.
Ainsi, les ravages des troupes de Louis XIV dans le Palatinat ont nécessairement dû implanter une haine vivace et un ardent désir de vengeance dans la nation Allemande.
Malgré cela, lorsque les premières colonnes de la République Française sont apparues en Allemagne, les villageois venaient à leur rencontre avec des rafraîchissements et les saluaient comme des libérateurs, parce qu'ils voyaient en eux les propagateurs des principes de 1789. Pour se rendre compte de cet enthousiasme, on n'a qu'à lire les idylles du temps.
Il a fallu que Napoléon P'' fasse subir à l'Aile-
magne toutes les oppressions et toutes les humiliations consignées dans l'histoire, pour que toute la nation Allemande se soulève comme un seul homme, se coalise avec la Russie, l'Autriche et l'Angleterre et se venge d'une manière éclatante en renversant Napoléon I".
En 1870, c'est Napoléon III qui menace l'Allemagne et lui déclare la guerre.
Cette fois l'Allemagne, étroitement unie à la Prusse, préparée de longue main pour cette lutte et conduite par un génie militaire d'une grandeur extraordinaire, remporte sur la France des victoires éclatantes et renverse Napoléon III.
Maintenant, une question : Est-ce que la nation Française, sous Louis XIY, sentait le besoin de guerroyer en Allemagne et d'y faire des dévastations? Nullement. C'est Louis XIY qui l'a voulu, et comme il disposait d'un pouvoir absolu, il l'a fait.
Seconde question : Est-ce que la nation Française, sous Napoléon I", voulait absolument fouler aux pieds tous les États de l'Europe^ pour s'en faire des ennemis implacables et pour succomber à son tour sous leur coalition? Nullement. C'est Napoléon I" qui l'a voulu, et il l'a fait parce qu'il avait le pouvoir absolu et était doué d'un grand génie militaire.
Enfin, dernière question : Est-ce que les Français, sous Napoléon III, avaient bien envie de se jeter
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sur r Allemagne? Nullement. Car personne n'a pris au sérieux la comédie plébiscitaire qui devait donner à eette entreprise la consécration nationale.
Ainsi, il est bien démontré que ce n'est pas la nation Française qui est coupable, mais ses Souverains investis d'un pouvoir absolu. Aussi l'Empereur Guillaume F', lorsque ses armées sont entrées en France, a-t-il fait avec raison cette distinction dans sa proclamation, car il a dit : « Ce n'est pas à la « nation Française que je fais la guerre, mais à son Empereur. » Ces faits montrent combien se trompent ceux qui méconnaissent l'action de la volonté humaine sur les événements historiques, et qui cherchent à tout expliquer seulement par l'influence du climat et de l'alimentation.
Après avoir vaincu la France, le Chancelier de l'Allemagne lui a imposé la cession de l'Alsace et de la Lorraine. La cession de l'Alsace, avec la tète de pont de Strasbourg, est nécessaire à l'Allemagne pour mettre ses provinces Rhénanes à l'abri de nouvelles agressions de la part de la France. Mais la cession de la Lorraine avec Metz, qui s'avance comme un coin dans le corps de la France, c'est pour elle une menace et un danger continuels. Que gagne l'Allemagne de prendre cette attitude agressive vis-à-vis de la France? Le Prince de Bismarck ■ a déclaré dans le Reichstag que, selon l'avis de
militaires compétents, la possession de Metz équivaut pour rAllemagne à cent mille hommes. Soit! Mais si la France, à cause môme de cette raison, organise contre l'Allemagne deux cent mille hommes de plus, on voit que l'avantage pour l'Allemagne de posséder Metz est sensiblement diminué.
Mais les inconvénients de cette menace perpétuelle faite à la France ne s'arrêtent pas là, et prennent au contraire un caractère de gravité extraordinaire. La France, dans cette situation, est obligée d'armer à outrance et de préparer sa revanche. L'Allemagne, de son côté, est obligée d'armer sur le même pied pour s'assurer la possession de cette position avancée, et voilà les deux nations les plus civilisées du continent Européen qui se ruinent en dépenses d'armements, et qui guettent le moment de se jeter l'une sur l'autre pour se faire une guerre d'extermination. Une pareille guerre, quelle qu'en soit l'issue, serait fatale à l'Europe, car et la France et l'Allemagne sont également nécessaires au progrès de la civilisation. Ceux cpii croient qu'une guerre Européenne mettrait fin à l'état de malaise actuel se trompent, car cet état est précisément le résultat de la dernière guerre Franco-Allemande et une nouvelle guerre ne ferait que l'empirer. Le seul remède rationnel à cet état de choses, c'est que l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie mettent
leur politique extérieure sous le contrôle immédiat du Parlement, comme cela a lieu en France et en Angleterre. Lorsque la paix du monde ne dépendra plus de la volonté d'un seul homme, l'Europe sortira de l'état précaire actuel, parce que les surprises et les coups de tête ne seront plus possibles. Alors la sécurité des États Européens ne sera plus menacée et troublée par des alertes et des alarmes continuelles.
Les partisans du régime autoritaire soutiennent que la politique extérieure, pour être bonne, doit être réservée exclusivement au chef de l'État.
Cette assertion est contredite par l'expérience, car Napoléon III s'est aliéné la Russie par la guerre de Crimée pour faire, au prix d'énormes sacrifices, les affaires de FAngleterre en Orient. C'est encore à cette politique étrangère personnelle du chef de l'État que la France doit d'avoir fait l'expédition insensée au Mexique.
Tandis que, sous le régime républicain actuel, la France a refusé de se faire l'instrument de l'Angleterre en Egypte et n'est pas allée guerroyer pour elle au Soudan.
Quant à la politique étrangère de l'Angleterre qui est sous le contrôle du Parlement, personne ne peut nier qu'elle ne soit très pratique et très utile aux intérêts britanniques.
Inutile de multiplier les exemples.
La Norddeutsche Allgemeine Zeitung a dit, dernièrement, que si un homme intelligent faisait comprendre à la France qu'elle doit renoncer à la revanche, elle gagnerait beaucoup dans d'autres directions. Cela est facile à dire, mais mettez-vous à sa place avec la forteresse formidable de Metz enfoncée dans vos côtes et alors vous changerez de langage.
Une feuille officieuse de Vienne a fait à cette boutade de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung une réponse fort juste. Elle lui a dit : « La preuve que la « France est dirigée pardes hommes intelligents, c'est « qu'elle a payé facilement les cinq milliards de con- « tributions de guerre ; elle a formidablement ren- « forcé son armée; elle a acquis le protectorat sur « Tunis; elle a conquis un grand empire dans l'Indo- « Chine ; elle a renversé Mac-Mahon qui menaçait ses « institutions républicaines, elle a remplacé à la « Présidence Grévy par Carnot, elle a condamné le « général Boulanger, elle a fait l'Exposition univer- « selle de 1889 et elle a élevé la tour Eiffel. »
Cette feuille aurait pu ajoutei" que depuis vingt ans que la France est en république, sa politique extérieure a été très sage et très suivie, malgré les fréquents changements de ministères, et que par cette politique loyale elle s'est attiré des sympathies qui rétablissent, jusqu'à un certain point, l'équilibre Européen, si profondément troublé par la dernière
guerre Franco-Allemande. L'Angleterre est avec la triple alliance contre la France, parce que celle-ci est tacitement alliée à la Russie, la rivale dangereuse de l'Angleterre en Asie et dans l'Europe orientale. C'est tout naturel, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Si la France recommençait la politique de Napoléon III et si elle se montrait hostile à la Russie, l'Angleterre serait aussitôt avec et pour la France, dans ce sens qu'elle chercherait à en faire son instrument contre la Russie comme en 1854, quitte à regarder ensuite tranquillement, comme en 1871, comment l'Allemagne et ses aUiés se jetteraient sur la France pour la lacérer.
Et d'ailleurs que peut faire l'Angleterre pour la France dans une guerre continentale? Lui donner le concours de ses flottes? Mais la guerre Franco-Allemande de 1871 a bien mis en évidence combien est de peu d'effet Faction des flottes dans une guerre continentale, et cela surtout aujourd'hui, où il y aurait de chaque côté trois à quatre millions de combattants.
La France a, par conséquent, parfaitement raison de préférer l'alliance de la Russie à celle de l'Angleterre. C'est pour elle une question de vie ou de mort, et c'est le seul moyen qu'elle a à présent pour rétablir l'équilibre Européen et pour se garantir contre les attaques de la triple ou de la quadruple alliance.
Ces véritéspolitiques sont tellementélémentaires, que nous aurions jugé superflu de les énoncer, si Ton ne voyait pas tous les jours des publicistes avoir Tair de s'étonner qu'il en soit ainsi, ou bien mémo des hommes d'État Français conseiller à la France, comme Ta fait dernièrement un de ses anciens diplomates, de rompre avec la Russie et de s'allier à l'Angleterre.
Ce diplomate Français a soutenu que si la France gardait la neutralité, elle n'aurait rien à craindre de la quadruple alliance, qui serait dirigée exclusivement contre la Russie.
Comment peut-on admettre un seul instant que l'Allemagne serait assez insensée pour entreprendre une croisade contre la Russie dans le but de servir les intérêts de l'Angleterre en Asie?
Et si cette quadruple alliance parvenait, ce qui est peu probable, à vaincre la Russie dans son immense Empire, est-ce que la déchéance et même le démembrement de la France n'en seraient pas la conséquence immédiate?
Aussi est-il certain que le jour où la France romprait avec la Russie, celle-ci contracterait une alliance avec l'Allemagne, qui alors se jetterait sur la France, pendant que la Russie attaquerait l'Autriche qui serait soutenue par l'Angleterre.
Quant à l'Italie, conduite par son Gouvernement
oOO LES LOIS FONDAMENTALES DE L'UNIVERS.
gallophobe, elle attaquerait la France de concert avec l'Allemagne et elle profiterait en môme temps de la protection des flottes anglaises pour tenter de mettre à exécution ses projets concernant le littoral africain de la Méditerranée.
Dans cette situation, l'Allemagne poursuivrait un double avantage.
D'abord, celui de réduire la France, en cas de victoire, à ne plus être qu'un État inoffensif de second ordre, et cela en lui enlevant ses provinces du Nord avec une dizaine de millions d'habitants, pour les incorporer à la Belgique qui ferait partie de la Confédération Germanique.
Ce projet, dont le Prince de Bismarck a parlé déjà en 1871 à Versailles, se trouve consigné dans l'ouvrage publié par son secrétaire M. Busch. Le second avantage que retirerait l'Allemagne de cette situation, c'est que si la Russie battait l'Autriche, l'Empire Germanique s'incorporerait les provinces Autrichiennes-Allemandes.
Voilà ce qui pourrait arriver si la France préférait l'alliance de l'Angleterre à celle de la Russie.
Ainsi, le plus grand danger qui menace la France dans l'avenir, c'est l'alliance éventuelle de l'Allemagne avec la Russie. 11 en résulte que le grand but politique que doit poursuivre la France, c'est d'empêcher cette alliance.
Il est juste de reconnaître que sous ce rapport les hommes d'État de l'Empire Allemand, tels que le Prince de Bismarck au traité de Berlin et l'Empereur Guillaume II dans ses voyages en Angleterre, ont servi à souhait les intérêts de la France.
Mais l'Empereur Guillaume II est plus excusable que le Prince de Bismarck, car il a trouvé la situation déjà gâtée par son ex-Chancelier, et avant de se jeter dans les bras de l'Angleterre, il a fait toutes les avances possibles à l'Empereur de Russie qui, heureusement pour la France, n'oublie rien et ne pardonne à ses adversaires qu'après qu'ils ont été punis.
Cet aperçu de la situation* politique actuelle de l'Europe est une preuve de plus que l'ordre moral international est toujours troublé, lorsque ses bases fondamentales, la liberté et la justice, sont foulées aux pieds.
§ 153. — Le progrès intellectuel, moral, politique et social de l'humanité consiste dans la connaissance de l'Idée Absolue et dans la pratique de la liberté et de la justice.
Preuve. — Nous avons démontré (§ 134) que l'Idée Absolue, c'est l'ensemble des lois de l'espace, qui se réalisent éternellement dans l'Univers, et (§ 140) que l'Idée Absolue est la cause première et
coefficiente de tous les phénomènes de TUnivers. Arriver à la connaissance de ces phénomènes, soit par déduction géométrique, soit par Texpérience, c'est là ce qui constitue les connaissances humaines, la Science.
Tout fait de l'expérience est de la géométrie réalisée, puisque c'est le produit des lois de l'espace (§ 134).
Par conséquent, le progrès intellectuel de l'humanité consiste dans la connaissance des lois de l'espace, ou, en d'autres termes, dans la connaissance de l'Idée Absolue.
Nous avons également démontré (§ 154) que la liberté et la justice sont les bases fondamentales de l'ordre moral, politique et social.
11 en résulte que c'est dans la pratique de la liberté et de \h justice que consiste le progrès moral, politique et social de l'humanité.