‹ Les lois naturellesChapitre 12 sur 98 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

C'est la réponse à tous les pourquoi que nous nous posons encore parce que nos ancêtres ont cru, dans leur ignorance, qu'ils savaient le pourquoi de tout. Les seules choses que rhomme puisse faire, ce sont des constatations. Ces constatations sont d'ailleurs d'une extrême importance puisque, grâce à la constatation première du déterminisme naturel, Taccumulation des constatations ultérieures permet à Thomme de prévoir une partie de lavenir et de construire des machines qui décuplent sa puissance. La science la plus honnête est celle qui se borne à raconter les faits dont Thomme peut se servir sans en donner aucune explication ; la science est purement descriptive.

Mais, dans l'état actuel des choses, une science qui se bornerait à ce rôle, si fécond malgré tout, de description pure, serait encore extrêmement morcelée ; en particulier, ce qui est très gênant pour nous hommes, le langage dans lequel nous serions obligés de raconter les faits d'ordre différent manquerait d'uniformité ; il y aurait une limite aux généralisations possibles. On vient à bout de cette difficulté en faisant des hypothèses, mais immédiatement se présente un grand danger qui tient à Texistence de notre sentiment religieux ; car ces hypothèses, qui, en bonne logique, ne devraient avoir d'autre but que de permettre, autant que possible, l'unification du langage descriptif, notre besoin d'explication des choses en fait des hypothèses explicatives.

Et, à vrai dire, les premières hypothèses que l'homme ait faites ont eu un but uniquement explicatif; ce sont les hypothèses théologiques. Elles ont été suggérées à l'homme par la constatation des nombreux cas où, sans étude préalable et seulement par suite de l'expérience àncestrale ou de l'éducation normale de son espèce, il savait prévoir une partie de l'avenir ; il a naturellement appliqué à la narration de ces cas le langage finaliste et

INTIIODUCTION VII

il a dit : « J'étends le bras vers cette pomme pour la saisir et la porter à ma bouche. » Il a cru, parlant ainsi, qu'il y avait eu lui un principe capable de prévoir, et il a imaginé, sur le même modèle, une ou plusieurs providences par lesquelles il a expliqué l'activité universelle. Il a naturellement accolé à chacune de ces providences une volonté du modèle de la sienne ; il a peuplé le monde de mécanismes humains, invisibles à l'homme, et il a donné pour raison à Factivité du monde le fonctionnement de ces mécanismes prévoyants. A vrai dire, ce n'était pas là une explication et cela ne faisait que changer le mode de narration des choses ; au lieu de dire : « je constate que telle chose est, » on disait a je crois qu'il y a quelqu'un qui veut que telle chose soit » ; et cela revenait au même, avec, seulement en plus, une hypothèse qui exprimait, sous une forme anthropomorphique, l'impossibilité pour les hommes de connaître les raisons de l'activité du monde, de répondre, en d'autres termes, à une question qu'ils n'avaient pu se poser qu'après avoir cru la résoudre.

Ce qu'il y a eu de particulier dans ce système théologique anthropomorphique, c'est que les hommes ont cru qu'il contenait réellement une explication définitive des choses ; du moins ils ont attribué à des êtres invisibles et plus puissants, le pouvoir de répondre aux questions métaphysiques qu'ils se posaient, et ils se sont résignés à ne comprendre, eux hommes terrestres, que ce que leur permettaient de comprendre ces dieux chargés de la direction du monde.

Il est évident que cette explication théologique avait uniquement pour résultat de satisfaire le besoin de comprendre, ou si l'on veut, le sentiment religieux de l'homme; elle ne lui faisait pas faire un pas dans la voie de la connaissance du monde extérieur ; au contraire, elle devait lui enlever à tout jamais l'espoir de pré-

VIII INTBODUCTION

voir quoi que ce soit de Tactivité universelle; car, si nous sommes incapables de deviner ce que voudra un de nos semblables quand nous le voyons, à plus forte raison devons-nous ignorer ce que décidera dans sa toute puissance un génie supérieur et invisible.

L'acquisition progressive de la croyance au déterminisme aurait dû faire renoncer à Thypothèse théologique ; du moment que l'homme pouvait prévoir certains phénomènes, il était inutile de supposer une volonté étrangère à la sienne et dirigeant Tactivité du monde, puisque celte volonté ne se manifestait plus par le caractère le plus frappant de la volonté des êtres vivants, celui d'être impénétrable à tout individu autre que son propriétaire.

Mais on n'abandonne pas ainsi une croyance longtemps acceptée. Si chacun de nous ne peut prévoir ce que voudra son voisin, du moins peut-il prévoir comment fonctionnera une machine fabriquée par son voisin quand il aura étudié cette machine; le propre des machines est précisément de fonctionner d'une manière prévue; aussi, au dieu directeur de l'activité universelle, substitua-t-on un dieu constructeur du monde, et à partir de ce moment, le but de l'homme fut d'étudier, par tous les moyens qui sont à sa disposition, quelle structure Dieu a choisie pour le monde que nous habitons.

Dès lors, l'hypothèse théologique se trouvait frappée de stérilité, car, de dire que l'on cherche à connaître la structure du monde, ou la structure que Dieu a donnée au monde, c'est absolument la même chose. Il y eut cependant encore longtemps des phénomènes qui semblèrent échapper au déterminisme et l'on y vit la continuation de l'influence de la volonté du constructeur. Aujourd'hui il n'y en a plus, et la croyance au déterminisme le plus rigoureux est établie définitivement chez tous les hommes de science, ce qui n'empêche pas que beaucoup d'entre eux conservent l'hypothèse théologique

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