CANTONS JUXTAPOSÉS OU SUPERPOSÉS
Parmi les sensations externes autres que celles dont nous venons de parler, quelques-unes sont extrêmement spéciales comme, par exemple, la sensation de température ou d'état électrique qui nous donnent évidemment une notion très limitée du monde extérieur; d'autres sont, au contraire, susceptibles de nous fournir une connaissan(^e fort étendue des objets qui nous entourent, tels sont, par exemple, le toucher et la vision des formes. Il serait même possible à un homme de vivre, dans létal actuel de la civilisation^ avec un système récepteur réduit aux deux seuls organes du toucher et de la vision des formes; cet homme serait, dans notre hypothèse, dépourvu d'ouïe, d'odorat et de goût, il serait daltonien, insensible à la température et à l'état électrique ; nous sommes cependant convaincus que, avec certaines précautions, cet homme
pourrait vivre, et cette constatation a une haute portée philosophique.
Rappelons-nous ce que nous avons dit précédemment du rôle de la sélection naturelle dans la genèse de notre connaissance du monde. Le fait que nous sommes vivants et que notre espèce n'a pas disparu suffit à nous permettre d'affirmer que notre connaissance du monde extérieur n'est pas trompeuse et qu'elle concerne tous ceux des accidents ambiants qui intéressent la conservation de notre existence.
Mais si l'ensemble de tous les documents que nous recueillons par tous les moyens possibles est certainement complet quant à nos besoins, nous n'avons aucune raison d'affirmer ou de nier a priori que chacun de nos sens, considéré seul, suffise à nous renseigner totalement.
Jja seule raison de le nier a priori pourrait être tii-ée de cette prétendue loi d'économie de la nature, qui n'a aucune base sérieuse et que nous prenons chaque jour en défaut; nous avons vu au contraire que, du moins pour connaître la position d'un objet extérieur, plusieurs moyens sont mis à notre disposition par des sens différents; à ce point de vue très spécial, un sens qui nous manque peut donc, dans une certaine mesure, être remplacé par les autres sens. Nous devons faire une enquête pour savoir si, d'une manière générale, la disparition d'un des sens d'un être n'entraîne pas fatalement la mort de cet ôlre.
Un simple coup d'œil jeté sur la nature animale pourrait nous conduire hâtivement à une conclusion peut-êlre inexacte. Les animaux des lacs souterrains vivent sans lumière et ont, par conséquent, sans le secours de la vue, une connaissance complète^ des accidents extérieurs; il serait illégitime d'en inférer que nous pouvons nous passer de la vue, car nous ne sommes pas cavernicoles
1. J'entends complète au point de vue de la conservation de leur existence comme nous l'avons vu précédemment.
ot notre éducation spécifique n'a pas été faite comme celle des vers de terre. 11 ne s'agit donc pas de savoir si une espèce aurait pu se passer d'un certain sens; l'observation des espèces qui en sont dépourvues prouve que l'usage de ce sens a pu être remplacé par le développement d'un autre sens au cours de l'évolution spécifique. Il s'agit de savoir si, dans l'état actuel d'une espèce, la suppression d'un sens chez l'un des individus de cette espèce n'entraîne pas fatalement sa mort.
A cette question nous sommes tentés de répondre par la négative, parce que nous pensons immédiatement à nos congénères de l'espèce humaine ou encore à nos animaux domestiques; nous avons tous connu des sourds et des aveugles qui étaient vivants. Mais il est évident que notre question ne présente aucun intérêt si nous ne spécifions pas à l'avance qu'il s'agit de la possibilité de vivre par soi-même, sans le secours d'individus mieux doués sous le rapport des sens.
Chez les animaux sauvages vivant isolément, nous sommes amenés à penser que la disparition de l'un. quelconque des sens entraîne un danger de mort, car tous ceux que rencontrent les chasseurs sont pouvus de leur attirail complet d'organes. Et l'on comprend aisément l'infériorité dans laquelle.se trouve un être isolé lorsqu'il est incomplet à ce point de vue ; aveugle, il peut tomber dans un trou; sourd, il n'entend pas venir son ennemi; dépourvu d'odorat, il ne sait plus trouver sa proie; privé de goût, il peut être empoisonné; ignorant les températures, il se brûlera sans s'en apercevoir, etc..
Réduit à ses moyens personnels (j'entends les moyens vraiment humains en les opposant aux moyens scientifiques dont je veux précisément faire ici l'étude), réduit à ses moyens personnels, dis-je, l'homme ne diffère pas essentiellement des autres animaux et nous devons penser que lui aussi sera incapable de suppléer complètement à
Tabsence totale d'un de ses organes des sens. Notre vision des formes nous renseigne sur la position et la forme des corps sans nous apprendre s'ils sont chauds, sonores ou pesants; notre ouïe nous fait connaître les sons sans nous indiquer la forme ou la température des corps sonores*, etc..
En conséquence , nous ne devons pas croire que chaque sens nous procure une connaissance complète de Tactivilé du monde extérieur, autrement dit, que toute l'activité du monde extérieur qui intéresse rhomme peut lui être racontée indifféremment en langage acoustique, en langage optique, en langage olfactif, etc.; autrement dit encore, que les descriptions du monde ambiant dont nous sommes redevables à notre ouïe, notre vue, notre tact, etc., sont exactement superposables quoiqu'exprimées dans des langages entièrement différents, de même que la langue annamite et la langue chinoise donnent des expressions équivalentes d'une môme page de caractères idéographiques. On peut traduire l'annamite en chinois au moyen d'un dictionnaire ; de même, dans Thypothèse dont je viens de signaler la fausseté, on aurait dû pouvoir traduire, complètement, au moyen d'une clef préétablie, le langage acoustique en langage optique ou thermique, et alors les diverses parties de la physique ne seraient que les narralions en langages variés d'un ensemble unique d'activités.
Mais cela n'est pas. Chaque sens nous procure, dans son langage spécial, la connaissance d'un certain canton de l'aclivité extérieure. Si ce canton était entièrement distinct de ceux au sujet desquels nous renseignent les autres sens, nous ne pourrions en aucune manière superposer, mais nous devrions au conivdÀVQ juxtaposer les descriptions
1. Dans un drame symbolique. Maeterlinck a dépeint Thorrcur de la situation dans laquelle se irouve une société d'aveugles privés tout à coup de leurs compagnons clairvoyants.
du monde ambiant que nous fournissent notre vue, notre ouïe, notre tact, etc. Dans ces conditions, le mauvais fonctionnement d'un sens chez un individu ne saurait être compensé par Tacuité d'un autre sens, puisque les deux sens considérés le renseigneraient sur des parties entièrement distinctes de l'activité extérieure; le son, lalumière, la chaleur seraient des qualités irréductibles du monde ambiant, et nous aurions acquis, au cours de l'évolution guidée par la sélection, des organes des sens répondant précisément à la connaissance de ces qualités. Si cela était vrai les organes des sens de toutes les espèces animales devraient, indépendamment de leurs acuités relatives, être exactement correspondants, puisque chacun d'eux serait précisément adéquat à une même qualité naturelle. On pourrait traduire le langage auditif de l'homme en langage auditif de chien, comme on traduit le chinois en annamite, mais il serait impossible de traduire le langage auditif de l'homme en langage optique de l'homme, puis* que ces deux langues raconteraient des phénomènes n'ayant aucun rapport Tun avec l'autre.
II me paraît évident que nos ancêtres d'avant la science ne se sont môme pas posé de question à ce sujet et ont naturellement cru à l'existence d'autant de qualités distinctes qu'ils percevaient de sensations différentes ; ils n'ont donc pas songé à traduire l'une dans l'autre les diverses documentations qu'ils recueillaient, mais ils ont profité de leur organe phonateur pour traduire dans un langage unique, commun à tous, l'ensemble de ces connaissances diversement acquises. Ainsi s'est créé le langage couvant qui s'est perpétué jusqu'à nous et qui est, au premier chef, le langage de la qualité. Ce qui importe à la narration humaine des choses, ce sont les qualités humaines des choses ; notre langage courant raconte les phénomènes au point de vue humain, à l'échelle humaine ; c'est ainsi qu'il est compréhensible aux hommes et utile à leurs rela-
lions. Le langage articulé a été la première science, fort éloignée du monisme, il faut l'avouer, et dont la transmission jusqu'à nous est peut-être justement le plus grand obstacle à rétablissement du monisme. scienliliquc.
En réalité, il me semble que, môme si Ton se borne îi Fusage brut de nos sens (sans aucun adjuvant permettant d'étendre leur champ d'activité, comme par exemple les instruments grossissants en optique), la vérité est entre les deux hypothèses de la superposition totale et de la juxtaposition sans ewpiètenient des cantons d'activité do nos divers organes des sens.
Aucun de nos organes des sens ne nous permet de connaître toute l'activité extérieure que nous connaissons effectivement, mais les cantons de cette activité que nous fait connaître chacun de nos sens ne sont pas simplement juxtaposés; ils peuvent déborder partiellement les uns sur les autres; par exemple, si un verre à demi ptein d'eau rend un son, je vois des ondulations se dessiner à la surface du liquide qu'il contient ; ces ondulations cessent si le son cesse et recommencent quand il recommence; je puis donc, ayant fait cette remarque, connaître que le verre rend un son, môme en me bouchant les oreilles et par le secours de mes yeux seuls ; je pourrai môme peutêtre, par une étude attentive, savoir que telle figure des ondulations correspond à tel ou tel son. Nous avons aussi remarqué précédemment que cinq de nos sens externes nous renseignent sur la position des corps extérieurs par rapport à nous.
Nous devons donc penser que les divers cantons, précédemment définis, de l'activité extérieure, peuvent déborder les uns sur les autres. Et si cela est, voici ce qui en résulte immédiatement :
Si une région est commune à tous les cantons à la fois, la connaissance des phénomènes qui s'y passent peut nous être fournie complètement par n'importe lequel de
nos sens externes; toutes les descriptions de cette région que nous fournissent notre vue, notre ouïe, etc., sont exactement superposables et nous devons arriver à les traduire l'une dans Tautre.
Si une région est commune à deux cantons seulement, la connaissance des phénomènes qui s'y passent peut nous être fournie par deux de nos sens à Tcxclusion de tous les autres.
Enfin, si une région est comprise dans un seul des cantons que nous venons de définir, son étude ne pourra être faite que par un seul de nos sens ; un homme dépourvu de ce sens spécial ne saurait aucunement ôtre renseigné sur un phénomène de cette région.