‹ Les lois naturellesChapitre 30 sur 98 · L EMPLOI DES INSTRUMENTS · texte numérisé non relu

L EMPLOI DES INSTRUMENTS

ayant constaté une relation entre la proportion d'eau ajoutée à un vin naturel et la résistance électrique du mélange, a construit un appareil grâce auquel il détermine le mouillage des vins par le téléphone ! C'est en appliquant l'oreille h l'appareil que Ton connaît la fraude. Voilà donc une particularité qui semblait être uniquement du ressort du goût et qui est connue par Touïe. Cette connaissance est indirecte, c'est vrai, mais elle suffit h montrer qu'il n'y a pas d'abîme entre les qualités de la matière que connaît le goût et celles que connaît l'ouïe. Puisque les variations quantitatives d'un mélange modifient sa résistance électrique, c'est qu'il n'y a pas indépendance des phénomènes électriques et des phénomènes chimiques; puisque le son se transmet par un courant électrique c'est que les phénomènes sonores ne diffèrent pas essentiellement des phénomènes électriques.

Ce raisonnement ne manquera pas de choquer bien des philosophes; c'est, me dira-t-on, comme si vous raisonniez de la manière suivante : « La pensée de l'homme se transmet à l'homme par la parole, donc par l'ouïe et par conséquent il n'y a pas d'abîme entre la pensée et le son ! » J'atDue que je suis en effet de cet avis et que je trouve ce raisonnement excellent, de môme que la possibilité de tuer un homme d'un coup d'épée m'empêche de croire qu'il y ait entre la vie et un coup d'épée une différence essentielle: pour le moment, néanmoins, et afin d'éviter îavant Theure les considérations relatives à l'intelligence humaine capable d'apprécier des qualités différentes (?) et d'établir par suite un lien surnaturel (?) entre ces qualités, je spécifierai, pour la détermination des limites de chaque canton, que j'admets seulement des appareils de physique entre les phénomènes observés et l'organe des sens observateur ; et cela rassurera provisoirement ceux qui veulent croire que l'homme diffère essentiellement d'un appareil de physique...

Donc, au moyen de 1 appareil de M. Maneuvrier, je puis lire, avec mon oreille, le mouillage des vins; de môme, par l'intermédiaire d'un thermomètre, je puis lire, avec mes yeux, la température d'un corps, qualité qui ne semblait justiciable que du sens des températures, etc.. Ainsi, grâce à des perfectionnements qu'a imaginés Tindustrie humaine, le canton réservé aux investigations d'un sens déborde de plus en plus, empiète sans cesse davantage sur les cantons voisins. Il ne faudrait pas croire pour cela que, comme nous le supposions tout à l'heure, chaque sens nous donne une connaissance complète de l'activité du monde extérieur ; les perfeclionnements dus à la science ont réussi à élargir le domaine de chacun d'eux, mais, pour quelques-uns d'entre eux, au moins dans l'espèce humaine, ce domaine reste néanmoins bien restreint ; par exemple, le goût et Touïe nous donnent des phénomènes qui nous entourent une connaissance très peu étendue. Dans un conle breton qu'on me disait dans mon enfance, il était question comme d'une merveille incroyable, d'un héros qui entendait le blé germer !

Le sens de la vue, au contraire, empiète très largement sur les domaines de tous les autres et, de jour en jour, son efficacité s'accroît par l'invention d'appareils perfectionnés; on peut môme se demander s'il n'arrivera pas plus tard à nous donner une connaissance complète des phénomènes qui intéressent la conservation de notre existence, c'est-à-dire si le canton optique ne recouvrira pas totalement les cantons acoustique, olfactif, gustatif, thermique, etc.. Je laisse de côté le sens du toucher qui paraît devoir être indispensable aux manifestations vitales. C'est pour cela que je disais, un peu plus haut, qu'un homme pourrait peut-être vivre, dans l'état actuel de la civilisation, avec des sens réduits à la vue et au toucher. Il éviterait de se brûler en constatant avec un thermo-

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