CHAPITRE V
Les phénomènes que nous ne connaissons qu'au moyen d'un seul sens, nous ne pouvons songer à les comparer à des phénomènes autres que ceux du même canton sensoriel; il y a donc autant de petites sciences distinctes qu'il y a de cantons réellement isolés et ces sciences distinctes doivent avoir leurs moyens propres et leur langage propre. Un ouvrier qui accorde un piano en comparant les sons de ses cordes à ceux d'un diapason ou d'un autre piano exploite une de ces sciences distinctes et se sert des moyens propres à cette science; de même un maître de chais qui goûte un vin pour déterminer son cru. Encore ces deux exemples ne nous donnent-ils pas une idée très parfaite de sciences vraiment distinctes, car Taccordeur pourrait obtenir son résultat en comptant les vibrations des cordes au moyen d'une méthode optique d'enregistrement ; le maître de chais pourrait, quoique plus difficilement, faire l'analyse chimique de son vin ; mais, il y a cent ans, avant les progrès de l'acoustique et de la chimie, nos exemples eussent paru tout à fait convenables.
Lorsque l'on veut raconter en langage courant les phénomènes qui ressortissent à ces sciences distinctes on est même souvent fort embarrassé ; pour raconter les phénomènes chimiques étudiés au moyen de notre seul sens des températures, on doit se borner à dire qu'un corps paraît plus chaud ou plus froid qu'un autre; pour raconter
Le Dantec. — Lois. 3
les phénomènes gustatifs ou olfactifs on est encore plus limité; quand on a dit qu'un corps est acre, amer, acide, sucré, ou salé, on a à peu près épuisé le vocabulaire gustatif, et les mesures du degré d'acidité ou de salure sont d'une précision qui laisse beaucoup à désirer ; on se borne généralement à établir une nomenclature de goûts ou d'odeurs de corpsfamiliers et Ton rapproche de ces goûts et de ces odeurs, préalablement catalogués dans la mémoire de chacun, le goût ou l'odeur que Ton découvre dans l'objet de l'observation.
Il n'y a donc pas, à proprement parler, de langage courant de la température du goût et de l'odeur. Il y en a au contraire un pour le son, et ce langage très précis se suffit à lui-même ; il peut se passer de rien emprunter au langage de la vision, car il a été créé avant que l'on sût faire l'étude optique des sons par les instruments enregistreurs ; cela est tellement vrai que ce langage a même une écriture spéciale; on apprend aux jeunes gens le langage et l'écriture de la musique, langage et écriture entièrement différents du langage et de l'écriture de la partie correspondante de la physique, la science acoustique ^ qui a pour but d'analyser les sons au moyen d'appareils empruntant le secours de sens autres que l'ouïe. En langage musical on dira : ce son est le la de tel octave; en langage acoustique on dira : ce son a tant de vibrations à la seconde, et on pourra môme l'inscrire avec toutes ses qualités, sous forme d'une ligne sinueuse sur un cylindre enregistreur. Ces deux langages sont exactement équivalents; l'un d'eux est plus complet que l'autre; par exemple n'importe quel bruit sera justiciable de l'analyse acoustique et pourra être reproduit par un phonographe, tandis qu'il sera impossible de le définir en langage musical. Le langage musical est limité à un certain nombre de sons choisis par les hommes d'après le plaisir qu'ils trouvaient à les entendre, et ayant par conséquent un rapport indéniable
avec la nature humaine; notre gamme fait hurler les chiens.
Celte science cantonnée dans les moyens spéciaux à un organe des sens, s'appelle un art ; un traité d'orchestration est un livre de science spéciale ou d'art musical; ce qui importe dans cet art c'est la sensation humaine qui accompagne l'audition des sons; au contraire la science acoustique, quoique se préoccupant de l'étude des phénomènes extérieurs dont la connaissance vient normalement à l'homme par l'oreille, analyse ces phénomènes sans savoir si leur audition est agréable ou désagréable ; un sourd peyt faire de l'acoustique. De même le traité de \ Orchestration des couleurs^ que vient de publier mon ami Jean d'Udine *, est un ouvrage de science spéciale ou
1. Paris, Joanin, 1903. Le livre de Jeaa d'Udine a pour but de donner une langue à la chromatesthétique ; cette langue est naturellement indépendante des conquêtes de l'optique chromatique, de même que la langue musicale est indépendante des conquêtes de l'acoustique ; toute la chromatesthétique pourrait s'étudier sans qu'on sût que les diverses radiations simples du spectre ont des longueurs d'ondes différentes.
L'auteur a dû donner un certain nombre de déûnitions ; il a choisi, parmi les qualités des sensations colorées celles qui sont indispensables à leur description; ce sont : 1* la hauteur ou degré; 2« la teinte; 3» la puissance chromatique substantielle ; 4» la puissance chromatique de ' teinte; 5» la puissance chromatique de hauteur; 6° la puissance chromatique d'éclairage.
* Je ne reproduis que les définitions des deux premières :
hdi. Iiauteur o\i degré Q%i l'élément chromatique qui permet de distinguer les uns des autres les divers états d'une ou de plusieurs couleurs, en faisant paraître ces couleurs plus claires ou plus foncées les unes que les autres. (Cette définition nous prouve que la langue chromatesthétique existait déjà partiellement, puisque l'auteur lui emprunte les mots claiv et foncé qui se comprennent suffisamment.)
La teinte est l'élément chromotique qui permet de distinguer les unes des autres plusieurs couleurs, alors même qu'elles sont de hauteurs égales et d'égales puissances substantielles.
Ces définitions posées, il s'agit de décrire une couleur avec des termes précis et peu nombreux, de manière à ce qu'elle puisse être reproduite ensuite au moyen des documents fournis. Jean d'Udine établit à cet effet, des gammes conventionnelles résultant des mélanges en proportions connues de couleurs fondamentales. Il étudie successivement les garntnes de hauteurs et les gammes de teintes.
En établissant ses gammes de hauteurs et de teintes, l'auteur a conventionnellement divisé en parties égales l'intervalle qui sépare les deux termes extrêmes de chaque gamme ; c'est-à-dire que, par exemple, pour les gris, il a établi, du blanc au noir, vingt-trois échelons équidistants. Pour
d'art chromatique; il s'occupe de la sensation humaine de couleur et non du nombre de vibrations de la lumière rouge ou de son indice de réfraction dans le flint-glass. L'intérêt du livre de Jean d'Udine est justement la création d'une langue précise de la couleur copiée sur la langue de la musique, et qui sera à l'étude du spectre ce que la langue musicale est à l'acoustique, ce que la cuisine est h la chimie !
Voilà deux exemples de ce que l'on pourrait appeler des langues cantonales; par le rôle prépondérant qu'elles attribuent à l'agrément des sensations humaines, elles ont, malgré leur précision, quelque chose de subjectif et de contingent; c'est pour cela que l'on doit dire qu'elles traitent de sciences cantonales ou d'arts; elles existeraient telles qu'elles sont, même si le canton optique n'avait pas empiété de plus eii plus sur les cantons acoustique et chromatique, au point même de les recouvrir entièrement et de permettre aujourd'hui l'étude complète du son ou de la couleur au moyen du sens de la vision des formes. Cet empiétement progressif du canton optique sur tous les autres cantons sensoriels présente le grand avantage de permettre de raconter dans un langage unique et de soumettre à de communes mesures des phénomènes
ma part, je n'y vois pas d'inconvénient je l'avoue, parce que je n'ai pas une sensibilité chromatesthétique bien développée, mais je me demande si des individus mieux doués que moi à ce point de vue ne trouveraient pas choquante cette division arbitraire suivant une loi arithmétique. De même que, si l'on avait divisé en parties éz/a/e* l'intervalle d'un octave pour faire les notes de la gamme, on aurait obtenu une cacophonie épouvantable, je me demande si la division arbitraire des gammes de Jean d'Udine ne donnera pas à certains privilégiés, l'impression d'une cacochromie désagréable. 11 n'y a aucune raison pour que le sens chromatesthétique s'accommode plutôt que le sens musical d'une graduation qui lire son origine de considérations mathématiques étrangères à la chromatesthétique. Kxiste-t-il un homme assez bien doué pour établir une gamme chromatesthétique basée sur des sensations choisies comme plus agréables ? En tout cas ce n'est pas moi et je parle ici comme un aveugle des couleurs; Jean d'Udine me pardonnera donc cette remarque qui lui prouve que son beau livre pose, comme il s'y attendait, des problèmes intéressant les psycho-physiciens.
qui semblaient entièrement distincts; de plus, les mesures optiques sont susceptibles de bien plus de précision que les mesures chromatiques, musicales, olfactives, gustalives, thermiques, etc.. Enfin, le langage de la vision des formes est celui qui s'applique directement au plus grand nombre des faits extérieurs connus; on peut presque dire que le langage scientifique n'est autre chose que le langage optique et que nous n'avons une idée claire des phénomènes, que quand ils se traduisent pour nous en langage optique. Aussi allons-nous voir que Thistoire de l'empiétement progressif du canton optique sur les autres^ cantons sensoriels peut être considérée comme l'histoire du progrès de la science.