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CHAPITRE VI

J'ai tenu à exposer le plus simplement possible les considérations précédentes et c'est pour cela que j'ai parlé sans cesse et uniquement du domaine de la vision des formes. En réalité, l'homme se sert à la fois de ses mains et de ses yeux pour étudier les phénomènes extérieurs, et les mesures qu'il fait au moyen de ces deux organes différents s'expriment dans un langage unique, qui est le langage mathématique; à force de se servir à la fois de sa vue et de son toucher, l'homme est arrivé à avoir, par la coordination de ces deux instruments, une notion unique des choses; nous avons d'ailleurs remarqué précédemment qu'il n'y a aucune disparité entre les documents que nous recueillons, par l'intermédiaire de sens différents, relativement à la position des objets par rapport à nous. La documentation par le tact s'ajoute donc (à ce point de vue et à ce point de vue seul^, à la documentation par l'œil, seulement la documentation par le tact est limitée aux corps qui nous touchent tandis que la documentation par l'œil, moins précise en ce qui concerne le contact des corps étrangers avec le nôtre, a un domaine beaucoup plus vaste. 11 est indéniable que le rôle de la vue a été de beaucoup le plus important en astronomie, par exemple, mais les mains sont aussi bien commodes, il faut le reconnaître, pour manier les alidades des sextants !

Je n'ai pas à étudier ici la physiologie des organes des sens et je ne prolongerai pas une discussion stérile sur le rôle de la main ou de l'œil dans la mesure des éléments des grandeurs; constatons seulement qu'il existe un langage très précis, le langage mathématique, qui permet de parler de ces grandeurs avec clarté; je continuerai à désigner en abrégé, sous le nom de canton optique, ou canton de la vision des formes, le domaine dont l'activité est directement justiciable de mesures relatives uniquement aux positions des objets extérieurs.

Nous DEVONS PRÉVOIR IMMÉDIATEMENT QUE LE LANGAGE MATHÉMATIQUE QUI EST LE LANGAGE DU CANTON SENSORIEL DE LA VISION DES FORMES NE SERA PAS APPLICABLE AUX PHÉNO- MÈNES DES AUTRES CANTONS SENSORIELS, OU, DU 5101NS, A CEUX DE CES PHÉNOMÈNES AUXQUELS NE S^ÉTEND PAS LE CANTON

OPTIQUE. Et, même pour les parties communes au canton optique et à un autre canton sensoriel, la narration ne pourra se faire en langage mathématique que tant que les phénomènes auront été étudiés par des procédés optiques. Voici un exemple qui fera bien comprendre ce que je veux dire : Le canton acoustique, par exemple, est aujourd'hui entièrement recouvert par le canton optique, mais il a conservé sa langue propre, la langue musicale, qui se suffit à eIle-môm(^ Eh bien ! tant que Ton se sert de la langue musicale et des procédés musicaux, il est absolument illogique de vouloir y introduire l'appareil mathématique; le langage précis de la musique est, si l'on veut appliquer le mot mathématique à tout ce qui est précis, une mathématique autre que celle des phénomènes étudiés par Toeil, une mathématique dans laquelle il n'est plus question d'addition ou de multiplication, mais d'intervalles et d'accords. C'est seulement aux phénomènes sonores étudiés, par le moyen de Tœil, comme de simples phénomènes de mouvement et indépendamment de leur valeur musicale, que peut s'appliquer le

langage mathématique proprement dit. Je considère donc à priori comme illogique l'énoncé môme de la loi de Fechner* qui a prétendu établir une relation logarithmique, c'est-à-dire une relation en langage mccthématique du canton visuel^ entre les excitations et les sensations d'un canton sensoriel quelconque. Nous utiliserons celte remarque à propos de la définition des forces.

Ces considérations montrent de quelle importance esl, pour rhomme, Textension progressive du canton optique. C'est dans ce canton que sont localisés les plus nombreux des phénomènes intéressant Thomme; c'est aux phénomènes de ce canton que son étude s'est attachée avec le plus de soin, c'est dans ce canton qu'est née la science, avec son langage spécial, le langage mathématique. En énonçant le postulatum suivant : « 11 n'y a de science proprement dite dans les sciences physiques que ce qui s'y trouve de mathématique », Kant a précisément affirmé que l'extension du canton optique est le critérium du progrès de la science.

Dans tous les traités de physique, on étudie séparément l'équilibre et le mouvement des corps pesants, la chaleur, l'acoustique, l'optique, l'électricité; une telle divisioù de l'ouvrage fait naturellement naître dans le cerveau des commençants, l'idée instinctive que les divers objets de ces chapitres sont essentiellement différents les uns des autres, et cela serait vrai en effet si l'on ne pouvait les aborder que dans la langue cantonale correspondante?. Aussi les étudiants doivent-ils s'étonner quand on leur parle ensuite d'une phgsiqiie mathématique, c'est-à-dire de la narration dans une langue unique de tous ces phénomènes dissemblables. Cette langue unique ne peut être que celle du canton visuel, parce qu'elle s'applique immé-

1. Les esthésimètres dont on parle tant aujourd'hui me font penser au soulomètre imaginaire au moyen duquel le « Normand » de Mau passant appréciait en centièmes son degré d'ivresse.

(liatement à la grande majorité des phénomènes extérieurs; Textension de cette langue à toute l'activité de l'univers connu de T homme, c'est la mécanique générale. Le besoin d'unification de la langue descriptive des choses, la nécessité de cette unification pour Tintroduction de communes mesures dans l'analyse des divers phénomènes, expliquent la tendance naturelle de Thomme au MONISME. C'est pour cela aussi que la théorie atomique qui donne, de tous les phénomènes connus, des modèles empruntés au canton visuel, a immédiatement séduit les imaginations humaines. Et ce qu'il y a de tout à fait curieux, c'est que les ennemis de Tatomisme, ceux qui s'acharnent à montrer les erreurs inévitables dans lesquelles on est tombé chaque fois qu'on a voulu donner à priori trop de précision aux modèles atomiques des phénomènes, ceux qui veulent ressusciter la vieille physique de la qualité, sont, sans s'en apercevoir, d'enragés monistes; car mettre, dans les mêmes équations, de la chaleur et du mouvement, et admettre, par conséquent, une compensation entre des qualités si essentiellement distinctes, c'est accorder précisément qu'elles ne sont pas distinctes; c'est prouver que, si l'on n'est pas arrivé encore à des modèles définitifs expliquant les qualités par des mouvements, on y arrivera forcément un jour, et que l'on a le droit, en attendant, de n'admettre aucune différence qualitative essentielle entre de la chaleur et du mouvement qui se compensent l'un par l'autre.

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