L'ÉTHER ET LES ENTRAVES DU BON SENS
C'est, m'a-t-il semblé, Tétude mécanique du son qui nous a conduits k imaginer un modèle mécanique pour les autres activités physiques; or, le son se propage dans l'air, dans l'eau ou dans les solides, d'une manière que nous avons pu étudier; la propagation du son dans les milieux pondérables élastiques est un mode de mouvement que nous connaissons. Du moment que nous sommes amenés, par le principe d'équivalence, à imaginer un modèle analogue pour les phénomènes thermiques par exemple, nous devons penser que le mouvement ainsi défini se propage d'une manière analogue.
Mais le son ne se propage qu'à travers des corps pondérables ; une expérience fort célèbre prouve qu'il ne se propage pas dans le vide obtenu au moyen de la machine pneumatique. Au contraire, la chaleur et l-a lumière peuvent nous venir du soleil à travers les espaces interplanétaires et peuvent traverser un récipient clos que l'on a privé artificiellement de son contenu gazeux.
Aussi Newton imagina que la lumière est constituée par de petits projectiles que les sources lumineuses lancent avec une très grande vitesse. Une telle hypothèse n'est pas a priori en désaccord avec ce que nous savons des phénomènes d'ensemble de l'optique. Ces petits projectiles beaucoup plus petits que tous les corps pondérables connus, ne pourront jamais être vus de l'homme çiii?.-
que ce sont eux qui rendent les corps visibles; ils ne pourront pas ôtre directement connus de nous ; nous devrons donc chercher à leur assigner des propriétés qui s'accordent avec les différents phénomènes que nous constatons àTéchelle humaine; rien ne nous limite dans les hypothèses que nous pouvons faire à leur sujet; il faudra seulement que ces hypothèsesnous permettent de raconter, au moyen du même langage, toute Toptique physique.
Reprenant une idée soutenue d'abord par Descartes et Huygens, Young, puis Fresnel, montrèrent qu'il est plus commode d'imaginer, non plus des projectiles comme ceux de Newton, mais un milieu également hypothétique. Téthcr, à travers lequel se propage le mouvement lumineux, comme le son se propage à travers les corps pondérables. Ici encore, l'hypothèse avait libre carrière; il fallait chercher à assigner à Téthcr des propriétés telles que tous les phénomènes de l'optique pussent, une fois ces propriétés choisies, se raconter dans un langage unique.
Fresnel songea à des vibrations transversales^ perpendiculaires à la direction de propagation et cette hypothèse lui fit faire un pas immense ; mais si les phénomènes connus permettaient de calculer la vitesse de ces vibrations et leur longueur d'onde, il restait encore une grande indétermination quant à la nature de Vohjel du mouvement vibratoire.
Dans Tétude du son, nous avons rencontré deux sortes de vibrations, le déplacement pendulaire d'un corps solide, ou la variation périodique d'un état\ et nous avons vu d'ailleurs que la première sorte de vibration faisait naître la seconde dans le gaz ambiant. L'étude de la lumière seule ne permettait pas de choisir entre ces deux formes de mouvements.
Ayant constaté une relation entre les phénomènes lumineux et des phénomènes plus récemment étudiés, les phénomènes électro-magnétiques, Maxwell eut l'idée de
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considérer la vibration lumineuse comme une variation périodique de Yétat électro-magnétique du milieu transmetteur, et les expériences de Hertz ont permis de constriiire une lumière sur ce modèle particulier.
Les études actuelles de chimie physique, tendent à préciser de plus en plus le modèle microcosmique destiné à raconter dans un langage unique toute Tactivilé du monde connu de Thomme ; il y a, naturellement, de grandes divergences de vues entre ceux qui travaillent à cette œuvre de synthèse, et personne n'a encore le droit de croire qu'un modèle définitif est trouvé ; mais il est possible qu'on y arrive sans trop tarder.
Même si Ton y arrive, la narration totale des faits sera moins simple qu'on ne l'avait espéré d'abord, en ce sens que, probablement, il faudra admettre des modes de mouvement de plusieurs natures ; par exemple, certaines lumières récemment découvertes, comme les rayons cathodiques, les rayons a et ^ du radium, etc.. semblent devoir se rapportera des mouvements balistiques analogues à ceux que Newton avait imaginés pour la lumière solaire, tandis que d'autres radiations se laissent plus facilement comparer à des propagations de mouvements vibratoires...
Il ne faudrait pas, évidemment, que le modèle microcosmique auquel on s'arrêtera fût aussi compliqué que le monde connu de l'homme, sans quoi, son invention ne présenterait pas grand avantage ; ce serait pourtant déjà un pas sérieux dans la voie de l'unification du langage, dans la voie du monisme, par conséquent, si l'on arrivait, mêmeavecdes modèles très compliqués, à rapporter toutes les manifestations de l'activité connue de l'homme à des mouvements comparables à ceux qu'étudie notre mécanique du mouvement visible.
Ce que nous connaissons de notre monde doit nous faire penser qu'il y a des mouvements aux échelles V^'s^^Vw^i ^v
Le Dantbc. — Lois. ^^
verses. Nous connaissons des mouvements macroscopiques, ceux de la mécanique; des mouvements plus petits, déjà fort difficiles à voir et que nous percevons par Toreille ; et enfin d'autres mouvements desquels il nous est impossible de reconnaître la nature de mouvement autrement que par les principes d'équivalence. Les rayons cathodiques et les rayons lumineux semblent devoir être, pour Thomunculus que nous avons supposé dans le monde des atomes, ce que sont pour nous les phénomènes balistiques et les phénomènes vibratoires, etc..
Outre cette difficulté qui provient de la complication vraisemblable du microcosme dont nous cherchons le modèle, il y a un inconvénient dans la méthode même que nous suivons pour la détermination de ce modèle.
Par le fait même que nous essayons de chercher un microcosme auquel nous puissions appliquer notre langage courant, le langage de notre bon sens, nous restreignons par avance les possibilités du microcosme en le supposant formé d'éléments qui, à une échelle plus petite, se comportent comme le font, à Téclielle humaine, les éléments du monde humain.
Autrement dit, nous supposons que notre bon sens, qui résulte de l'expérience qu'ont eue nos ancêtres des phénomènes à Téchelle humaine, est applicable aux éléments du microcosme, et c'est là une hypothèse que rien ne justifie a priori; ce sera seulement l'avenir qui nous apprendra si un microcosme, dont aucune activité ne heurte notre bon sens, pourra suffire à raconter toute l'activité du monde humain.
Il s'est déjà produit, à ce sujet, un fait très remarquable. L'éther étdint plus subtil {^) que les gaz, on avait' pensé qu'il ne pouvait transmettre que des vibrations longitudinales, comme le gaz. Le génie de Fresnel s'affranchit des entraves du bon sens et supposa que l'éther pouvait transmettre des vibrations transversales comme