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CHAPITRE XXVI

Qu'il se soit agi de manifestations mécaniques ou de manifestations thermiques, nous avons fixé le langage d'une manière particulièrement simple en supposant que nous avions affaire à des systèmes complets ou isolés.

Nous avons commencé par supposer que nous nous occupions de systèmes purement mécaniques et qui portaient en eux-mêmes leur devenir, c est-à-dire que les manifestations des mouvements étaient indépendantes, dans ces systèmes, de toute autre forme d'aclivité (thermique, etc.). Dans ces conditions, la loi de la conservation de l'énergie mécanique s'est trouvée résulter pour nous de la définition même du système isolé, La loi de la conservation de Ténergie mécanique n'a été que la traduction dans un langage qui empruntait quelques-unes de nos connaissances mécaniques obtenues expérimentalement et quelques-unes de nos conventions précédemment acceptées, de celte affirmation : le système considéré est isolé mécaniquement, ou, si Ton préfère, porte de lui-même son devenir mécanique. La loi de la conservation de Ténergie mécanique n'était donc qu'une définition retournée.

Ensuite, nous avons imaginé un système purement thermique et isolé, portant en lui-même son devenir thermique, un calorimètre idéal, par exemple. La loi de la conservation de l'énergie thermique s'est trouvée résulter

de la définition même de ce système isolé et des quantités de chaleur ; en d'autres termes, la loi de la conservation de Ténergie thermique n'a été que la traduction dans un langage qui empruntait quelques-unes de nos connaissances thermiques obtenues expérimentalement et quelques-unes de nos conventions précédemment acceptées, de cette affirmation : le système considéré est isolé thermiquement, ou, si Ton préfère, porte en lui-même son devenir thermique.

Puis, nous avons imaginé un système thermo-mécaiiique également complet ou isolé, et dans lequel se passaient uniquement des phénomènes thermiques et des phénomènes mécaniques. L'introduction du principe expérimental de l'équivalence etune convention numérique nous ont permis de tirer des deux définitions des systèmes précédents une loi nouvelle de la conservation de l'énergie totale dans un système thermo-mécanique.

Cette nouvelle loi revenait encore à l'affirmation que le système considéré est isolé, affirmation exprimée dans un langage qui se servait à la fois de nos conventions et de nos découvertes précédentes et de la découverte nouvelle de Téquivalence thermo-mécanique.

Nous n'avons pas étudié en détail les autres formes d'énergie, l'énergie électrique, l'énergie chimique, etc., mais Tcxpérience nous aurait permis d'établir entre chacune de ces formes et l'énergie thermique ou mécanique, un principe nouveau d'équivalence.

Il nous eût été impossible d'imaginer, par exemple, un système purement chimique complet ou isolé, car nous ne connaissons pas de phénomène chimique qui se produise sans s'accompagner de manifestation thermique ou mécanique, etc. Nous n'aurions donc pas pu établir, pour un tel système, la loi de la conservation de l'énergie chimique ; mais il nous eût été facile, ^en constatant l'équivalence de réactions chimiques avec des réacUoxv'?^

thermiques ou mécaniques, de faire des conventions numériques qui nous eussent permis de généraliser à un système thermo-mécano-chimique isolé, le principe de la conservation de Ténergie.

Et ainsi de suite; la constatation de la transformation d'une forme d'énergie en une autre forme d'énergie, c'est-àdire, la constatation de la généralité de l'équivalence des formes d'énergie, nous aurait amenés à généraliser le principe de la conservation de Ténergie à un système isolé quelconque dans lequel se seraient manifestées indifféremment toutes les activités connues de l'homme.

Pratiquement, nous utilisons le principe de la conservation de l'énergie pour mettre en équation, d'une manière facile, l'activité de systèmes qui ne sont pas isolés, mais auxquels uous savons ce que fournit Vextérieur. Autrement dit, de même que nous avons naguère remplacé un système purement mécanique complet, dans lequel intervenait la Terre, par un système dans lequel nous introduisons la pesanteur remplaçant la Terre, nous étudions maintenant des portions de système complet, en substituant au reste du système des soiaxes dTénergie (thermique, électrique, etc.), qui le remplacent pratiquement. Ainsi, dans la pratique courante, le principe de la conservation de l'énergie est une forme de langage très commode pour mettre les problèmes en équation.

Mais on a voulu tirer de ce principe général de la conservation de l'énergie, des conséquences philosophiques extraordinaires ; on a considéré l'énergie comme une divinité mystérieuse ou au moins comme une entité dont une divinité mystérieuse entretenait la conservation. On s'est demandé aussi si le principe de la conservation de l'énergie était l'expression d'une vérité rigoureuse, question qui ramène en réalité à celle-ci : Existe-t-il des systèmes isolés? A cette question, nous ne pouvons pas répondre.

Le seul système que nous puissions pratiquement con-

sidérer comme isolé est le système solaire ; mais est-il réellement isolé, ne reçoit-il rien des étoiles qui agissent évidemment sur nous hommes, habitants du système solaire puisque nous les voyons. Cette question n a rien à voir avec le principe même de la conservation de l'énergie, seulement, pour appliquer ce principe au système solaire dans le cas où ce système ne serait pas réellement isolé, il faudrait faire intervenir des sources /owrnissant quelque chose à ce système où lui empruntant quelque chose. Mais toutes les considérations philosophiques tirées du principe précédent au sujet de l'avenir de notre monde n'ont aucune valeur, puisqu'elles admettent forcément comme prémisses, l'équivalent de ce qu'elles veulent démontrer.

Depuis la découverte du radium, beaucoup de personnes ont annoncé que l'existence de ce corps renverse le principe de la conservation de l'énergie. C'est là une manière de parler fautive et qui provient certainement d'idées métaphysiques a priori. Le principe de la conservation de l'énergie a été établi progressivement pour un nombre croissant de formes d'énergie, par suite d'une série de conventions et aussi d'une série de découvertes expérimentales relatives à la transformation possible d'une nouvelle forme d'énergie en une autre forme d'énergie précédemment étudiée, autrement dit, par suite d'une série de découvertes relatives à des équivalences. Ce n'est qu'après avoir constaté ces équivalences que l'on a pu généraliser aux nouvelles formes d'énergie étudiées le principe de la conservation de l'énergie.

Mais, je l'ai fait remarquer plusieurs fois au cours de cet ouvrage, le bon sens de l'homme n'étant que le résultat de son expérience ancestrale, ne peut être considéré comme à l'épreuve que toutes les fois qu'il s'agit d'un corps dont nos ancêtres ont eii connaissance; c'est la même histoire que pour la chimiotaxie positive de^

microbes par rapport à certains poisons ; les protozoaires qui auraient été doués d'une chimiotaxie positive par rapport à des substances vénéneuses existaîit fréquemment dans la nature auraient forcément disparu ; la sélection naturelle a veillé à ce qu'il n'existe plus aujourd'hui que des protozoaires doués de la faculté de fuir les substances, communes dans la nature^ qui leur sont nuisibles (ce que, entre parenthèses, plusieurs philosophes ont interprété en mettant dans le protozoaire un chimiste de génie) ; mais si cela est vrai évidemment pour tous les poisons auxquels se sont frottés les ancêtres des protozoaires actuels, il n'y a aucune raison pour que ce soit vrai des poisons nouveaux que nous fabriquons aujourd'hui et que leurs ancêtres n'ont pas connus; et en effet nous savons fabriquer des corps qui attirent les protozoaires et qui sont pour eux des poisons mortels. Et ceci prouve, d'abord qu'il n'y a pas de chimiste dans les protozoaires, ensuite que notre bon sens ne nous permet de raisonner que sur les choses dont nos ancêtres ont eu une longue expérience.

Ce qui nous paraît une vérité évidente parce que jamais nous ni nos pères n y avons constaté d'exceptions, peut n'être plus vrai en présence d'un corps nouveau que nos pères et nous n'avons pas connu ; notre logique n'est pas une chose surnaturelle, mais le résultat d'expériences prolongées et réitérées.

La découverte du radium, si ce qu'on a cru de lui avait été vrai, aurait simplement montré qu'il existe des corps, autres que ceux dont les hommes ont eu connaissance, et pour lesquels, des vérités qui sont indiscutables pour notre bon sens, ne sont plus vraies ; cela aurait donc prouvé que notre bon sens n'a pas la valeur absolue que lui prêtent les métaphysiciens, mais simplement la valeur d'une expérience accumulée.

L'étude de ce mystérieux métal ne nous aurait con-

duits à aucun principe d'équivalence, puisque nous aurions vu apparaître quelque chose sans qu'il y eût disparition de rien ; par conséquent, nous n'aurions pas pu établir de conventions numériques entre ce qui aurait apparu et ce qui aurait disparu, puisque rien n'aurait disparu. Donc, nous n'aurions pas pu faire intervenir le radium dans le principe général de la conservation de l'énergie, puisque c'est seulement grâce à la constatation expérimentale des équivalences que l'on a pu généraliser cet énoncé à toutes les formes d'aclivité précédemment connues. Et cela, je le répète, eût été excellent pour rappeler aux hommes l'origine expérimentale de leur logique et l'illégitimité de Tapplication de leur logique à des choses autres que celles qui ont été connues de leurs pères.

11 est vrai qu'on n'eût pas été embarrassé ; périsse tout plutôt qu'un principe ! Si le radium avait produit de l'énergie avec rien, nous aurions dit : il produit de l'énergie sans dépenser rien de ce que nous connaissons, mais puisque le principe de la conservation de Ténergie doit être vérifié partout et toujours, il doit s'appliquer au radium; nous admettons donc que le radium, s'il n'emprunte rien à notre ambiance, emprunte quelque chose ailleurs, aux étoiles, par exemple, et que, par conséquent, le système solaire n'est pas un système isplé; c'est ce qu'on exprimait en disant que le radium pouvait transformer, en radiations sensibles à l'homme, des radiations d'une autre nature, arrivant par l'éther, et que nous n'aurions pas su mettre en évidence sans lui. Cela d'ailleurs n'eût pas été impossible...

Malheureusement, le radium produit de l'hélium ! il se désintègre et né fait que restituer l'énergie accumulée lors de son intégration. Et c'est vraiment dommage, puisque, en fin de compte, le radium était la seule découverte où nous pussions trouver réellement quelque chose de nouveau!

Lb Dantec. — Lois. ^

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