‹ Les lois naturellesChapitre 64 sur 98 · CHAPITRE XXVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVll

Nous sommes maintenant à même de comprendre ce qu'il faut entendre par lois naturelles et de saisir tout ce qu'elles ont d'humain.

Beaucoup de personnes s'imaginent candidement, sur la foi du langage courant, que les lois naturelles sont, comme les lois humaines, édictées sous la forme dans "^laquelle les savants les ont exprimées après les avoir découvertes et que, par conséquent, les corps de la nature sont obligés de faire des raisonnements de la même nature que ceux que nous faisons, pour se mettre constamment en règle avec la loi qui leur a été imposée. Du moins, si les corps de la nature ne font pas ces raisonnements par eux-mêmes, quelquun doit les faire pour eux et s'occuper sans cesse de diriger chaque corps vers la place qu'il doit occuper; ce quelqu'un doit parler comme un homme et penser comme un homme ; il est naturel de supposer que c'est lui-même qui a formulé et édicté les lois sous la forme que nous avons découverte. C'est lui qui a dit à l'eau dormante : « Ta surface sera plane et horizontale » ; voilà on effet l'exemple d'une des plus anciennes lois connues de l'homme ; il est vrai que si l'auteur de cette loi a regardé les choses d'un peu loin et d'un peu haut, il a plutôt dit à l'eau dormante : « Ta surface sera une sphère dont le centre est le centre de la Terre. » Tenonsnous-en à la première formule qui a l'avantage d'être plus réellement une formule à l'échelle humaine.

Les lois étant édictées ainsi sous forme humaine, il devient impossible de nier l'existence d'un être sans cesse agissant, sans cesse surveillant, et qui dirige chaque corps vers la place qu'il doit occuper à chaque instant sous peine de contravention ; autrement, voyez un peu quel serait le malheur d'une molécule d'eau que sa fortune particulière amènerait au périlleux honneur de faire partie de la surface libre d'un liquide en équilibre 1 Songez aux efforts de cette pauvre molécule qui n'a ni yeux pour regarder, ni niveau à bulle d'air pour s'assurer qu'elle est bien dans Talignement horizontal ! Son effarement doit égaler celui du conscrit peu dégourdi qui doit exécuter pour la première fois un mouvement compliqué de conversion. Et cependant, la loi est toujours respectée par les molécules d'eau, tandis que les conscrits se font souvent punir par le sergent parce qu'ils ont rompu l'alignement. En conclurez-vous que les molécules d'eau sont mieux douées, plus intelligentes que les jeunes hommes î Evidemment, vous préférerez admettre l'existence d'un surveillant invisible, s'occupant de faire sans cesse respecter les lois qu'il a lui-même dictées à la nature en langage humain ; c'est en effet l'une des preuves que Ton donne couramment de l'existence de Dieu. Pour ceux qui raisonnent ainsi, le but de la science est de tâcher de connaître avec autant de précision que possible la formule des lois que Dieu a dictées à la nature ; les lois naturelles sont, comme les lois humaines, rédigées en langage humain (nous avons naturellement prêté notre langage au Dieu que nous avons fait à notre image), seulement elles sont mieux appliquées puisque nous n'y trouvons jamais d'exception.

Ceux que ne satisfera pas cette narration anlhropomorphique de l'activité de la nature devront raisonner autrement.

Au lieu de regarder de l'eau (\u\ d^s»ç.^\iô^ àt'âSi.^ w\^^

vasque pour y former une nappe dormante, observons des grosses pierres qui s'éboulent sur le flanc d'une montagne ; chacune d'elles roulera, sautera et finalement s'arrêtera quelque part. Nous ne pouvons pas prévoir la disposition ultime des pierres éboulées, mais nous verrons aisément que chacune d elles s'est arrêtée quand quelque chose Ta retenue; chacune d'elles tombe, suivant la pente qui lui est offerte, tant que rien ne Tempêche de tomber ; voilà une loi naturelle plus simple pour notre langage humain que celle de l'horizontalité de la nappe d'eau et cependant, en y regardant bien, nous constaterons que les molécules d'eau^ par le fait qu'elles sont des molécules d'eau et glissent les unes sur les autres, ne peuvent être on équilibre qu'avec une surface plane et horizontale S uniquement parce que, comme les éboulis de la montagne, chacune d'elles tombe lorsque rien ne l'empêche de tomber.

Je ne dis pas que l'action de tomber soit encore infiniment simple ; au contraire, c'est déjà une propriété merveilleuse que celle de tomber toujours précisément suivant la verticale du point où l'on se trouve ; l'expression tomber est d'ailleurs encore empruntée à une narration humaine des faits ; toutes les fois que nous décrivons un phénomène, nous le décrivons tel que nous le voyons, c'est-à-dire en introduisant dans cette description (juelque chose de nous, notre manière de voir.

Quoiqu'il en soit, voilà déjà une simplification, même dans le langage humain, de ce fait que la surface libre d'un liquide en équilibre est plane et horizontale ; ce fait se ramène à celui-ci que la molécule d'eau tombe tant que rien ne l'empêche de tomber et comme nous, hommes, nous pouvons tomber sans regarder et sans réfléchir, nous ne nous étonnons pas que la molécule d'eau fasse comme

1. Je laisse de côté dans cette narration les phénomènes capillaires.

nous, sans avoir du génie. Au contraire, pour dresser une surface horizontale, il nous faut des yeux et un niveau à bulle d'air.

Cette seule constatation nous montre que ce qui est, pour rhonime, un mode simple de narration des faits, peut très bien n'avoir aucune simplicité quant aux corps mêmes dont il s'agit de raconter Tactivité. Les lois naturelles que nous découvrons sont rédigées en vue des hommes qui observent les faits; ce sont des narrations à l'échelle humaine ; nous pouvons énoncer ces lois sans faire aucune métaphysique, sans avoir la prétention de rechercher les causes ; elles sont uniquement descriptives.

La première loi naturelle, sans laquelle aucune autre n'existerait, saiis laquelle il n'y aurait pas de science, c'est la loi de Tenchaînement fatal des événements, la loi du déterniinisme dont nous avons déjà parlé précédemment (voy. chap. xii) et que Ton énonce ordinairement en disant que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Cette loi est écrite dans l'hérédité de l'homme ; elle résulte d'une expérience prolongée depuis que la vie a apparu sur la Terre.

Cette loi admise, le but que se propose la scietice est d'étudier suffisamment les conditions dans lesquelles s'est produit un phénomène pour pouvoir ensuite reconnaître ces conditions quand elles seront réalisées, ou même collaborer à leur réalisation, de manière à prévoir le phénomène une autre fois. Mais si elle se bornait à cela, la science se réduirait à un immense catalogue dont chaque numéro présenterait un ensemble de données permettant de prévoir un fait. 11 y aurait autant de numéros au catalogue qu'il y aurait eu de faits étudiés, c'est-à-dire un nombre infiniment croissant.

La langue algébrique a permis de restreindre considérablement ce nombre de numéros, en unissant, dans une seule formule, ce qui est nécessaire à la ^y€.nv^\wv

âi4 LES EXPLICATIONS

il'un très grand nombre de faits analogues ; je suppose par exemple que, au moyen de la machine de Morin, on ait étudié un très grand nombre de cas de chute de corps ; chacun d'eux, catalogué, nous permettra de prévoir ce qui se passera quand un corps déjà étudié tombera d'une hauteur dont on l'a déjà fait tomber ; mais si nous pouvons réunir toutes ces données numériques dans une môme formule algébrique, cela nous permettra de prévoir le sort d'un corps quelconque tombant d'une hauteur quelconque ; la formule

e = vl+-^ gt*

remplacera pour nous un volumineux catalogue et nous permettra de résoudre le problème, môme dans des cas qui n'ont pas été soumis à l'expérience.

On donnera plus particulièrement le nom de lois de la chute des corps à ces généralisations d'observations précises, ce qui justifiera l'aphorisme célèbre : a II n'y a de science que du général. »

Ayant établi entre les différentes variables temps, masse, espace parcouru, vitesse, accélération, force, etc., des relations mathématiques qui définissent l'une quelconque de ces variables en fonction de plusieurs des autres, on pourra modifier mathématiquement, suivant le besoin de la cause, la formule précédemment établie. Un homme de génie, Newton, lui donnera une généralisation imprévue et énoncera la loi, beaucoup plus générale, de l'attraction universelle :

On a l'habitude de réserver le nom de loi naturelle à la plus générale des formules obtenues ; da^ns le cas actuel, par exemple, la loi de Newton remplace toutes les autres ; mais, dans chaque cas particulier, on peut tirer mathé-

maiiquément de cette loi générale une formule spéciale qui présente le même caractère de certitude et qui, par conséquent, est une loi aussi fatale que la première, et appliquée à un cas plus restreint. Nous avons déjà vu précédemment comment les lois de Kepler se tirent de la loi de Newton.

Il est évident que, par des transformations mathématiques et des changements de variables, on pourra donner à une loi un grand nombre de formes différentes, utilisables avec plus ou moins de facilité suivant les problèmes. Mais cette facilité même que nous éprouvons à changer la forme d'une loi prouve bien que ce que nous appelons une loi n'est qu'une formule humaine relative à la description généralisée d'une partie de la connaissance qu'a l'homme du monde ambiant. Les lois naturelles sont des formules dans lesquelles on a condensé le plus possible de l'expérience humaine.

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