CHAPITRE XXVIII
Descartes, dans son Discours de la méthode, attache une importance capitale aux idées innées : « J'ai remarqué, dit-il, certaines lois que Dieu a tellement établies en la nature et dont il a imprimé de telles notions en nos âmes, qu'après y avoir fait assez de réflexion, nous ne saurions douter qu'elles ne soient exactement observées en tout ce qui est ou se fait dans le monde. » Et il ajoute un peu plus loin : « Je fis voir quelles étaient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et à faire voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu aurait créé plusieurs mondes, il n'y en saurait avoir aucun où elles manquassent d'être observées. »
Nous avons été conduits à des résultats plus modestes en raisonnant non plus sur « les perfections infinies de Dieu », mais sur la sélection naturelle. Le langage de Darwin nous a appris que ceux qui sont morts sont morts, que ceux qui ont survécu ont survécu, et que nous descendons de ceux qui ont survécu jusqu'à l'âge de la reproduction ; et cela n'est pas indifférent parce (\vie U t^vi '5.<^>^V
de vivre implique une perfeclion particulière du mécanisme, relativement aux faits extérieurs avec lesquels cv mécanisme est en rapport.
Si Descartes n'avait pas été si profondément imbu des idées admises sans discussion à son époque au sujet du gouffre qui sépare l'homme des animaux, il aurait peutêtre été amené à raisonner comme nous le faisons aujourd'hui avec le secours du langage darw^inien, car il n'était pas ennemi de la théorie de l'évolution, du moins quant aux choses matérielles : <( de façon qu'encore qu'il ne lui aurait point donné au commencement d'autre forme que celle du chaos, pourvu qu'ayant établi les lois de la nature il lui prêtât son concours pour agir ainsi qu'elle a de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la création, que par cela seul toutes les choses qui sont purement matérielles auraient pu, avec le temps, s'y rendre telles que nous les voyons à présent; et leur nature est bien plus aisée à concevoir, lorsqu'on les voit naître peu l\ peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les considère que toutes faites. »
Mais pour Descartes, les animaux étaient des automates, c'est-à-dire des « choses purement matérielles » et par conséquent il devait considérer comme possible la fabrication progressive des animaux ; s'il avait joint l'homme aux animaux, il aurait cru aussi à la formation progressive de l'esprit humain et il aurait donné pour origine aux idées innées l'expérience ancestrale. Mais alors, il aurait été forcé de reconnaître le caractère de relativité de ces idées innées ; il aurait compris qu'elles ont rapport aux événements dont les hommes ont eu une expérience prolongée et que, par conséquent, dans un monde autre que le nôtre et dont nous n'avons aucune connaissance directe ', il n'est pas impossible qu'il y ait (ïatitres lois naturelles.