Voy. Lamarckiens et Darwiniens ^ chap. i
vidus que pour celles de leurs parties auxquelles il s'applique, on établira aisément : d'abord que les êtres vivants aujourd'hui sont une élite, mille et mille fois triée sur le volet; ensuite que ces êtres sont forcément adaptés à leur milieu. La narration darwinienne de l'histoire des générations successives met en évidence d'un manière fatale, l'adaptation progressive des espèces.
Ainsi, rien que pour avoir regardé ce qui se passe, nous comprenons que les êtres soient aujourd'hui adaptés à leur milieu, c'est-à-dire puissent y vivre, et cela nous empêche de nous émerveiller devant l'accomplissement, si étonnant a priori^ des fonctions nécessaires à l'entretien de la vie. Voilà le premier résultat d'une étude biologique superficielle.
Ce résultat est de première importance si, après avoir terminé cette étude objective, nous voulons bien remarquer que nous sommes, nous observateurs, des hommes comme ceux dont nous avons fait lobservation. Nous sommes semblables à eux, donc nous sommes adaptés, pour les mêmes raisons de sélection, au milieu dans lequel nous vivons. Nous sommes semblables à eux, mais eux aussi sont semblables à nous. Or, quand nous les avons étudiés nous avons constaté qu'ils fonctionnaient de manière à entretenir leur vie, sans nous demander comment ils fonctionnaient ; maintenant, ^en les comparant à nous-mêmes, nous pensons qu'ils fonctionnent comme nous-mêmes, c'est-à-dire qu'il se passe en eux ce qui se passe en nous ; donc ils perçoivent des impressions venant de l'extérieur, ils raisonnent sur ces impressions et en tirent des conclusions d'après lesquelles ils agissent ; or le résultat de tout cela est qu'ils vivent comme *nous vivons nous-mêmes, et que, par conséquent ils ne sont trompés ni par leurs impressions ni par leurs raisonnements. En d'autres termes, en nous occupant, dans le langage de Darwin, de raconter l'histoire de roriç^itvQ, d<i,
ces hommes, alors que nous avons établi que Tadaptation progressive de leur mécanisme est fatale, nous avons en môme temps prévu, sans nous en douter, la construction progressive de leur bon sens, puisque le bon sens est une partie très importante de leur mécanisme.
Voilà, très grossièrement et très rapidement présenté, le premier point des sciences physiques que nous devions établir ; il nous donne confiance dans notre raisonnement; il nous fait concevoir notre logique comme le résumé héréditaire de Texpcrience ancestrale, sans que nous ayons eu aucune hypothèse à faire sur les rapports qui existent entre le physique et le psychique.
En même temps que cette narratian en langage darwinien nous rassure sur la valeur de notre logique, elle nous fait comprendre aussi que le domaine de notre logique est limité aux phénomènes qui ont ou ont eu une action sur rhomme; nous nous rendons compte aussi de ce fait que notre connaissance des faits, ainsi que nous Tavons vu plus haut, est à l'échelle humaine, ce qui était d^ailleurs nécessaire pour qu'elle pût nous servir.
Une fois cette constatation faite au sujet de nous-même, nous pouvons entrer dans Tétude des faits extérieurs au moyen de nos organes des sens. Comme chacun de nos sens nous parle un langage particulier, nous ne pouvons, en commençant, comparer entre eux que les phénomènes connus de nous au moyen du môme sens, c'est-à-dire que nous divisons Tactivité extérieure en cantons sensoriels. Si nous nous limitions à ces études localisées, nous construirions autant de sciences qu'il y a de cantons sensoriels, les sciences cantonales, comme la musique qui se sert uniquement de documents perçus par l'oreille.
Et, remarque très importante, que nous ne devrons jamais oublier dans la suite, la langue propre à chaque science cantonale sera inapplicable à la narratioji immédiate de l'activité des autres cantons sensoriels, La langue
l'ordre des questions de physique 23^
de la musique, par exemple, sera inapplicable à la narration de Tactivité thermique de Textérieur ; les mots de la langue musicale n'ont aucune signification dans le canton thermique, les expressions température, quantité de chaleur^ n'ont aucune place dans le langage de la musique. Cette remarque, évidente si l'on compare deux cantons aussi différents que le canton auditif et le canton thermique, est également légitime quand il s'agit de deux cantons sensoriels quelconques, et il est bon de le savoir d'avance, car on est trop souvent tenté de n'en pas tenir compte, à cause de conventions numériques que l'on fait sans s'en douter.
Si l'on n'oublie pas cette règle, on sera au contraire conduit à ne laisser dans l'ombre aucune convention implicite, ce qui aura, au point de vue philosophique, une très grande importance. Tous les savants qui s'intéressent à la philosophie des sciences se préoccupent en effet depuis quelque temps de rechercher avec précision ce qui, dans les fondements des diverses sciences, est vérité expérimentale, convention ou définition. Les discussions à ce sujet cesseront d'elles-mêmes si Ton veut bien adopter la règle précédemment établie, savoir : que la langue propre à chaque science cantonale sera inapplicable à la narration immédiate de Tactivité des autres cantons sensoriels. Or, il est évident que la langue mathématique est le langage du canton de la vision des formes ; nous devons donc nous dire a priori que cette langue mathématique n'est pas directement applicable à la narration de l'activité du canton auditif, du canton thermique ou du canton de la sensation d'effort. Et en effet, on voit tout de suite que l'on ne peut parler d'un son double d'un autre, d'une température double d'une autre ; mais beaucoup de gens croient pouvoir parler d'une force double d'une autre, ce que notre règle précédente démontre immédiatement absurde; et c'est.ainsi que l'on établit, comme un théorème^ la ^yq-
2i0 ' LA PLACE DE LA BIOLOGIE DANS LES SCIENCES
l)ortionnalité des poids aux masses, alors que c'est on réalité une convention par laquelle on définit la mesure (lu poids, de manière à faire entrer, à partir de ce moment, dans le canton optique, des poids ou des forces, dont l'origine première était bien le canton de la sensation d'effort; mais il faut bien se rendre compte de ceci que, une fois cette convention faite, la notion de force n'est plus celle du canton de la sensation d'effort; c'est une autre notion, une fonction de variables du canton optique, fonction à la considération de laquelle nous avons été conduits, il est vrai, par le désir de mesurer une sensation d'effort, mais qui est devenue en réalité indépendante de cette sensation. El en effet, pour soulever un poids défini double d'un autre en mathématiques, nous n'avons pas la sensation d'un effort double : (Qu'est-ce d'ailleurs qu'un effort double?)
Pour le canton auditif, les choses se sont passées le plus simplement du monde, parce que nous avons pu faire directement l'étude optique des mouvements que nous connaissons d'autre part, en tant que sons, grâce à notre oreille.
Pour le canton thermique, il y a beaucoup de difficultés. La variable de ce canton que nous connaissons directement par notre sens thermique, la température, nous trouvons bien immédiatement qu'elle varie dans le môme sens qu'un phénomène optiquement constatable, et par conséquent susceptible au moins d'une mesure empirique; mais ce phénomène optiquement constatable, ladilatation, ne nous permet pas d'établir des relations immédiates entre le canton thermique et les phénomènes du canton optique. C'est petit à petit que nous sommes conduits à établir, de môme que précédemment entre la force et la masse, une relation très utile entre une fonction mathématique des variables mesurables du canton thermique, la (fuantitè de chaleur^ et une fonction mathématique des
variables du canton optique, le travail. Nous voyons qu'une quantité de chaleur peut se transformer en travail et réciproquement, et nous convenons de mesurer la quantité de chaleur par un nombre proportionnel à celui qui mesure le travail correspondant ; cette convention nous permet de définir enfin, sans lui laisser aucun caractère empirique, la variable température, qui, bien entendu, n'aura plus à partir de ce. moment qu'un rapport extrômement lâche avec la sensation humaine de température laquelle en a néanmoins été le point de départ. Enfin, le principe de Carnot nous permettra de fixer Torigine de Téchelle des températures, le zéro absolu. Et à partir de ce moment nous pourrons parler d'une température double d'une autre, ce qui, en langage du canton thermique n'avait aucune signification et qui en acquiert une du fait que nous avons substitué à notre notion primitive de température, une fonction de variables du canton optique.
Ceci peut se répéter pour tous les cantons; la langue mathématique est si commode et si féconde que, pour avoir le droit de l'appliquer, nous renonçons aux notions immédiates que nous tirons de nos sensations, dès que nous avons trouvé une fonction du canton optique qui varie dans le môme sens que Tune de ces sensations humaines; et nous définissons alors par cette fonction du canton optique, une quantité qui, avec son acception primitive n'eût pas été mesurable.
Nous arrivons donc à ne plus considérer comme connu^ dans le monde qui nous entoure^ que ce que nous éludions au moyen de notre sens de la vision des formes; nous renonçons à toutes les autres notions directes que nous donnent nos autres sens, notions directes qui nont plus dC autre intérêt pour nous que de localiser l'activité vitale de V homme au milieu de l'activité générale. C'est là le véritable monisme.
Il est donc du plus grand intérêt que iio\i^ ^>j<^\\î$. iaxss^
Le Dantec. — Lois. ^^
notre mathématique une confiance absolue. J'ai essayé de montrer dans les pages précédentes que Tarithmétique et la géométrie, sciences expérimentales, sont en môme temps parfaites ^ ; pour faire de la mécanique, il a fallu commencer par donner, dans le canton de la vision des formes, une définition du temps ; nous avons fait cette définition en nous servant d'un principe qui nous vient de l'expérience de nos ancêtres, le principe Am déterminisme : les mômes causes produisent les mômes effets. Cela fait, nous avons abandonné la notion du temps que nous procure notre sensation de durée et nous avons remplacé cette notion par celle que nous fournit un appareil mécanique.
Et nous nous sommes ainsi procuré un puissant moyen d'investigation pour Télude de Tactivitc extérieure ; en renonçant successivement à toutes les notions directes que nous fournissent nos sens, sauf celles du canton optique, nous avons réduit au minimum le coefficient humain dans la narration de l'histoire du monde. Et c'est pour cela que Ton peut mettre en parallèle les progrès de la science et ceux du canton optique débordant les autres cantons, ce qui est une autre manière d'exprimer la pensée de Kant : « 11 n'y a de science proprement dite, dans les sciences physiques, que ce qui s'y trouve de mathématique. »