LE CANTON INTIME ET L'INTUITION
Si j'en crois Tétymologie, rintuition est une opération qui consiste à regarder au-dedans de soi. Mais avec quoi regarde-t-on ? Thomme n'a pas d'œil qui lui permette de s'observer intérieurement ; il est vrai que le mot regarder s'emploie volontiers au figuré dans le sens de prendre connaissance, parce que c'est au moyen de nos yeux que nous recueillons, sur le monde extérieur, les documents les plus nombreux et les plus exacts ; on dit d'ailleurs également : lire dans sa conscience, et il y a des gens qui entendent des voix intérieures. De telles images proviennent de comparaisons avec le sens de la vue et le sens de Touïe; aucune de ces expressions n'est vraiment propre à la narration de l'activité de notre sens intime.
Quand nous nous servons de notre sens interne, nous ne pouvons l'appliquer qu'à l'observation de nous-même ; nous sommes, à la fois, observateur et observé. Le mot réfléchir quoique emprunté au langage optique, rappelle assez exactement cette particularité ; son usage est donc légitime et nous dirons que, si notre organe de la vision voit, si notre organe de l'audition entend, notre sens intime ou organe de la réflexion réfléchit.
Voir et entendre sont des opérations entièrement distinctes ; non seulement ces deux opérations nous renseignent le plus souvent sur des événements extérieurs différents, mais encore les documents qu'elles nous fournissent sont de natures différentes ; nous ne pouvons
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établir entre ces documents -aucun rapport direct. Nos deux sens ne nous parlent pas le même langage ; l'un nous apprend des sons, Tautre des formes, mais nous possédons, ainsi que nous Tavons vu précédemment, un dictionnaire qui nous permet de traduire une langue dans Tautre, le phonographe.
Et il devient bien difficile de prétendre, par conséquent, que la vue et Touïe nous font connaître des qualités essentiellement différentes du monde ambiant, ce qui eût, au contraire, paru tout naturel sans les progrès de la phy* sique moderne.
Pour Torgane de la réflexion, nous n'avons pas encore trouvé l'équivalent du phonographe et c'est pour cela que tant de psychologues veulent placer en dehors du cadre des phénomènes matériels les données de notre conscience ; la forme des documents que nous fournit notre sens interne est trop différente de celle des documents que nous fournissent nos autres sens, mais il y avait, en apparence, autrefois, le même abîme entre les ^données de la vue et celle de l'ouïe. Le phonographe a comblé le gouffre ; qui sait si Ton ne trouvera pas un jour le phréno* graphe ?
Nous avons déjà remarqué que, même avant Edison, il y avait des phonographes et que ces phonographes (moins parfaits !) c'étaient les hommes eux-mêmes ; au moins pour les sons de la parole articulée, ils avaient su établir, par une convention que l'habitude transformait rapidement en mécanisme, un rapport entre les sons de la voix et les caractères de l'écriture. Ce phonographe, tout imparfait qu'il fût, avait un grand avantage, c'est que la langue qu'il parlait était précisément aussi celle dans laquelle notre sens interne nous communique ses documents; bien plus, la même langue s'applique aussi, quoique bien plus grossièrement, à la narration des impressions de tact, dégoût, d'odorat...
Ainsi, le langage articulé, se trouvant commun à lous les cantons, a réalisé le premier monisme ; car il n'est peut-être pas bien légitime de considérer comme essentiellement différentes des données qui peuvent se traduire dans une même langue. Et cependant, il faut bien se rendre compte que la différence établie naguère entre les qualités essentiellement distinctes dans la nature, cette différence dont la survivance est aujourd'hui le plus grand obstacle au monisme, a été une chose purement verbale ; de sorte que ce langage qui, par son unité, peut être considéré comme rappelant la première tentative monisto, a été en même temps lé plus formidable instrument contre le monisme. Cette contradiction s'explique par le peu de précision de ce langage qui permettait à Thomme de raconter à sa manière l'activité universelle. Ce langage se servait de la notion de qualité, mais il mettait les différentes qualités dans une même phrase, comme les énergétistes mettent aujourd'hui, dans une même équation, la chaleur et le mouvement.
Le langage humain, qui raconte les faits à l'échelle de l'homme, ne peut être d'ailleurs que le langage de la qualité, puisque les qualités résultent précisément du fait que la vie de l'homme occupe, dans l'échelle des dimensions de l'activité universelle, une place absolument fixée. Pour éviter la considération des qualités, il faudrait une langue qui ne fût à aucune échelle et qui pût considérer en même temps, la chute des corps et la lumière comme des mouvements (voy. plus haut, chap. xxiii).
Bien des psychologues veulent mettre la conscience en dehors des phénomènes matériels. Il y a de ce fait deux raisons :
D'abord l'activité cérébrale, les mouvements cérébraux que, dans sa langue particulière, nous fait connaître notre sens interne, nous n'avons aucun autre moyen d'en prendre connaissance. Depuis quelque temps, nous avons
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fait des progrès considérables dansTétude deranatomie et de rtiistologie du cerveau, mais, d'une part, nous ne pouvons étudier cette histologie que sur un cerveau mort, d'autre part, môme si nous pouvions observer directement, objectivement, un cerveau vivant en train de penser, il est probable que les mouvements qui s'y produisent passeraient pour la plupart inaperçus, car s'il y a, bien probablement, des contractions de la chevelure des neurones, il y a aussi des mouvements d'ordre chimique, qui sont certainement d'une grande importance et que le microscope ne pourrait pas saisir. Il ne faut cependant pas désespérer ; les rayons N que dégage la circonvolution de Broca pendant son fonctionnement ont pu être rendus visibles ; peut-être arriverons-nous à tire directement leur signification au moyen d'un dictionnaire qui sera le phrénographe ! Pour le moment, nous devons nous résigner à ne lire dans notre cerveau qu'au moyen de notre sens interne ; Tétude de notre cerveau reste une science cantonale, la psychologie. Nous, savons bien que cette psychologie n'est que la lecture, dans une langue cantonale particulière, des modifications de notre cerveau ; mais tant que nous n'aurons pas trouvé \e phrénographe ou le phrénoscope^ le canton de notre sens interne ne sera pas recouvert par notre canton optique. Et comme notre sens interne ne peut lire que les mouvements de notre cerveau, comme il lui est impossible d'étudier quelque chose d'extérieur à nous, une activité du monde ambiant tombant sous nos autres sens, comme d'autre part la langue qu'il nous parle est cantonale, et que, par conséquent, les comparaisons de l'activité ainsi observée de notre cerveau avec une autre activité ne pourraient se faire qu^ dans cette langue, il s'ensuit que nous ne pouvons comparer à rien d'autre, notre activité mentale. Et comme expliquer, c'est comparer, notre activité mentale pourra être dite inexplicable tant que le canton optique n'aura
pas entièrement recouvert notre canton interne, ce qui n'est encore que bien partiellement réalisé par les rayons N. Mais précisément, le fait que la langue de notre sens interne est une langue cantonale suffit à nous faire prévoir que la langue d'un autre canton quelconque ne pourra pas ôtre applicable aux documents qui nous procure ce sens interne; c'est là en effet la règle générale que nous avons essayé d'établir dans ce livre et qui nous a guidés dans l'élude de tous les cantons; il nous sera impossible d'introduire les mathématiques dans la psychologie. Or, chose imprévue et tout à fait amusante, c'est précisément là la seconde raison pour laquelle les spiritualistes veulent mettre la pensée en dehors du monde matériel. J'emprunte à ce sujet le passage suivant à un article publié pour répondre à un de mes ouvrages : «... l'observation scientifique nous contraint d'affirmer que la matière est incapable de produire la pensée. Nous savons en effet ce que c'est que de la matière et nous savons aussi ce que c'est que de la pensée; l'observation externe nous renseigne sur le premier point, l'observation scientifique sur le second \ La matière nous apparaît étendue, pondérable, divisible, on peut la mesurer et elle est localisée dans le temps et dans l'espace. La pensée n'est ni pondérable, ni étendue, ni divisible; elle exclut le mouvement et la mesure. Quelles seraient les dimensions d'une pensée, la force mécanique d'une volilion, le côté droit d'un désir? 11 serait aisé de développer dans le détail ces caractères absolument irréductibles de la pensée et de la matière, tels que l'observation nous les fournit. Cela a élé fait cent fois. Je me contenterai de conclure : entre la pensée et la ma-
1* Il serait plus exact de dire : l'observation interne, car rien n'est plus scientifique que l'observation de la matière par la vue ; et justement tout le désaccord vient de là; on ne peut pas comparer la matière observée par l'organe de la vision avec la matière observée par le sens interne, puisque les deux langues cantonales correspondant à ces deux sens ne sont pas encore traduites l'une dans Tautre.