Voy. chap. xxxiv, la définition du mot aliment
flamme initiale qui a commencé le phénomène. Il y a là une succession de figures lumineuses dont chacune résulte il chaque instant de la disposition des gaz actifs. On peut donc dire en toute rigueur que la flamme fabrique de la flamme au moyen d'aliments combustibles; la petite flamme d'une allumette, nourrie au moyen d'un tas d'ajonc ou de fagots produit la flamme immense d'un vaste incendie.
De même, une bactérie vivante à laquelle on fournit des substances combustibles, des aliments^ du bouillon par exemple, se propage dans ces substances comestibles et les transforme de proche en proche en des bactéries identiques à elle-môme. La bactérie fabrique de la bactérie au moyen d'aliments comestibles; une bactérie microscopique, nourrie au moyen d'une quantité suffisante de bouillon, produit une vaste zooglée.
J'ai souligné intentionnellement le mot analogue quand il s'est agi de la flamme et le mot identique quand il s'est agi de la bactérie; il y a en eff'et une difl'érence sous cette ressemblance apparente et je reviendrai tout à l'heure sur cette différence à propos de l'hérédité; la question est importante, car certains auteurs, se payant de mots, ont prétendu que V assimilation ne caractérise pas la vie, puisqu'elle se retrouve dans la flamme; l'on se laisserait tromper en effet si l'on disait rigoureusement : la flamme fabrique la flamme, comme la vie fabrique de la vie; mais la flamme fabrique n importe quelle flamme^ tandis qu'un être vivant ne fabrique jamais que des êtres vivants de sa propre espèce; je tenais à signaler immédiatement cette particularité qui enlève toute sa précision à la plus importante des comparaisons entre la flamme et Tôtre vivant.
En même temps qu'une flamme transforme en flamme des aliments combustibles, elle produit aussi des substances chimiques nouvelles (gaz de la combustion) qui
LA FLAMME ET l'ÈTRE VIVANT 267
s'accumulent dans Talmosphère ; de même quand une bactérie transforme du bouillon en bactéries, elle produit en même temps des substances chimiques nouvelles (toxines, acide carbonique, etc.) que l'on appelle souvent à tort produits de désassimilalioîi; on comprend immédiatement l'impropriété de cette expression si Ton remarque qu'elle reviendrait à dire, dans la narration du phénomène de la llamme, que les gaz de la combustion proviennent, non de la combustion môme, mais de l'extinction du feu!
Une des différences les plus frappantes (quoiqu'elle ne soit pas la plus essentielle) entre la flamme et la vie, se trouve dans la durée relative des deux phénomènes ; il n'y a pour ainsi dire pas de limites à la vitesse avec laquelle un incendie peut se propager, dans un mélange détonant, par exemple, tandis que, même dans les conditions les plus favorables, l'assimilation par une bactérie se fait toujours avec une grande lenteur. Cela tient à ce que la diffusion dans les gaz est très rapide, de sorte que tous les éléments capables de réagir chimiquement arrivent très vite dans la flamme au contact l'un de l'autre, tandis que la diffusion est très lente dans les liquides visqueux comme les protoplasmas.
Une conséquence de cette particularité est que si, le plus souvent, une flamme s'accroît en brûlant une quantité croissante de matériaux, il peut arriver aussi que, avec un débit convenablement réglé, elle brûle successivement une grande quantité de gaz d'éclairage, par exemple, sans que sa figure lumineuse grandisse jamais; le même cas ne se produit pas pour une bactérie en train de vivre qui ne peut assimiler sans s'accroître effectivement et sans se multiplier. Gela tient à ce que l'évolution personnelle de chacune des flammes successives que cons-
tîtue la flamme, fixe en apparence, du bec de gaz est assez rapide pour que chacune d'elles ait disparu au moment où la suivante se manifeste.
C'est pour cela aussi, c'est à cause de la rapidité de la difl'usion dans les gaz que la flamme ne laisse pas de cadavre, tandis qu'une masse de protoplasma qui meurt ^arde toujours sa forme jusqu'à ce qu'un dissolvant ait eu le temps d'agir. Rabelais, qui in venta les paroles gelées, n'a pas osé parler de cadavres de flammes mortes. La flamme ne construit pas non plus de squelette, parce que les particules solides qu'elle produit sont emportées dans les airs sous forme de fumée au lieu de se précipiter au sein de sa substance comme chez les êtres vivants. A ce double point de vue, nous devons envier les flammes, car il est pénible pour nous de penser que notre forme subsistera et sera un objet d'horreur pour nos semblables, alors que noire personnalité aura disparu; la crémation rétablirait la balance...
Tant qu'il y a des aliments, la flamme dure; j'entends naturellement par aliments toutes les substances, tant comburantes que combustibles qui prennent part au phénomène de l'ignition; la flamme dure tant qu'il y a des aliments, même si les gaz de la combustion prennent dans l'atmosphère une importance croissante. Au contraire, même en présence de tous les aliments nécessaires, une cellule de levure de bière- cesse d'assimiler si le milieu contient une trop forte proportion de substances acces-^ soires, d'alcool, par exemple. Ceci tient encore à la lenteur de la diffusion grâce à laquelle le protoplasme de la cellule reste encombré d'une teneur très forte en alcool,, tandis que, dans la flamme, même en présence d'un excès
d'acide carbonique, l'oxygène el les hydrocarbures viennent toujours aisément en contact.
Autre conséquence de la même propriété ; si Ton ferme le robinet adducteur du gaz, la flamme s'éteint et ne se rallume pas quand on le rouvre; au contraire, une bactérie extraite du bouillon, recommence à assimiler si on la plonge dans un bouillon nouveau; mais ce n'est là qu'une différence de degré dans la rapidité des phénomènes; on peut imaginer un dispositif expérimental tel que le robinet de gaz s'ouvrant et se fermant assez vite^ la flamme ne s'éteigne pas.
Cette suspension provisoire du phénomène d'assimilation nous conduit au cas où elle est plus durable, comme dans une spore qui peut conserver des années son pouvoir germinatif. On dit que dans ce cas, la spore est à Tétat de vie latente^ expression fautive, qui résulte des anciennes idées sur la nature supramatérielle de la vie. Une comparaison avec la flamme fera sentir toute Tabsurdité de cette expression. Quand un morceau de phosphore est sous Teau, dites-vous qu'il est à l'élat de flamme latente? Non, n'est-ce pas? et cependant, si vous le portez à l'air, il s'enflammera de môme que la spore assimilera si vous la semez dans un liquide nutritif. Il y a lieu de distinguer la vie propriété et la vie phénomène, de môme que la combustibilité spontanée et la combustion. Il faudrait avoir deux mots diff'érents pour distinguer Tôtre en train de vivre du corps susceptible de vivre.
Pour la combustion, l'exemple du phosphore est bien spéciaf; la plupart des substances combustibles ne sont pas capables de commencer spontanément le phénomène de la combustion, à moins d'une combustion préexistante: mais n'en est-il pas de même des substances comestibles
pour le phénomène de la vie? Les spoi'esfont exception dans la deuxième catégorie comme le phosphore dans la première. On a cru pendant longtemps que le feu, ravi au ciel par Prométhée, ne pouvait que se coiitimier sur la terre et qu'il fallait l'entretenir sous peine de le perdre; nous avons aujourd'hui une croyance analogue pour la vie, mais cette croyance est-elle plus fondée? Avons-nous le droit d'affirmer que nous ne fabriquerons pas un jour des substances spontanément viables.
Dans tous les cas, entre le feu qui se serait conservé depuis Prométhée et la vie qui se serait transmise depuis la première monère, il y a une différence essentielle qiie nous allons maintenant mettre en évidence et qui est la chose la plus importante dont nous serons avertis par cette étude comparative. U'n'y a pas eu évolution Aq la llamme, tandis qu'il y a eu évolution des êtres vivants parce que dans la vie il y a hérédité, dans la flamme, pas!
Il y a hérédité dans la vie; hérédité chimique et hérédité morphologique, c'est-à-dire que si, au moyen d'une bactéridie charbonneuse vous propagez la vie dans un bouillon, vous créez, non pas la vie quelconque^ mais des bactéridies qui soniide?i(iques à la première, par leur composition chimique et leur forme. 11 y a véritablement assimilation ^ c'est-à-dire que la substance vivante d une espèce donnée fabrique de la substance vivante de la môme espèce chimique, et que cette substance de môme espèce chimique prend naturellement la môme forme spécifique par suile du rapport qui existe chez les êtres vivants entre la composition et la forme.
Rien de tout cela ne se retrouve chez la flamme : dMl n'y a pas hérédité chimique; ainsi, si vous alimentez un
chalumeau avec de l'hydrogène et du chlore, et que vous rallumiez au moyen d'une allumette, vous obtiendrez une flamme dans laquelle il y a tous les gaz de la combustion acide chlor hydrique^ au moyen d'une flamme dans laquelle n'existaient que les gaz acide carbonique, eau, hydrocarbures, — 2° 11 n'y a pas hérédité morphologique; avec une allumette vous pouvez enflammer une bougie, une lampe, un bec de gaz, un tas de paille, et obtenir des flammes dont les formes sont tout à fait difl'érentes de celle de l'allumette. — S'' Il n'y a pas de rapport entre la forme et la composition chimique d'une flamme; la flamme d'un chalumeau ne changera pas de forme si vous l'alimentez successivement avec des gaz combustibles différents dans des conditions convenables; mais ce troisième point crée une différence moins essentielle entre la flamme et la vie, car, chez l'être vivant, le rapport établi entre la forme et la composition chimique n'est pas non plus indépendant des conditions extérieures (formes d'involution, génération alternante, etc.), quoiqu'il y ait des limites beaucoup plus étroites aux possibilités morphologiques des êtres tandis qu'il n'y en a pour ainsi dire pas pour les flammes.
On peut résumer ces dernières considérations en disant que la flamme est un phénomène actuel^ qui dépend uniquement des conditions actuelles et non du passé de la flamme initiale qui a donné le branle à la combustion; pour la vie, c'est tout le contraire; ou du moins il y a intervention à la fois des conditions actuelles (éducation) et de la nature du germe initial (hérédité). Toute la biologie réside dans la recherche des importances relatives des deux facteurs hérédité et éducation*.
Il peut paraître étrange que V hérédité (\\x\ conserve les compositions chimiques ait pour conséquence Yévolution
1,'Voy. chap. xxxiii les rapports de l'hérédité et de réducation.
qui les modifie. C'est là le grand paradoxe biologique. On vient à bout de cette difficulté apparente en remarquant que rinlluence prolongée d'une éducation constante peut amener des modifications dans la nature môme du phénomène vital, et par conséquent dans la composition chimique de Tôtre vivant, dans l'hérédité; la question do
'm^ "^if
Fig. 7.
l'hérédité des caractères acquis est fondamentale dans l'étude de la vie. Cette question ne se pose pas pour la flamme puisque la flamme ne présente pas d'hérédité du tout; nous pouvons affirmer qu'une flamme d'aujourd'hui est identique, dans des conditions identiques, à ce qu'elle eût été du temps de Prométhée. Au contraire, il n'y a probablement plus de nos jours un seul être identique à son ancêtre de l'époque silurienne.
De cette comparaison avec la flamme, nous avons donc tiré surtout cet avantage, qu'il deviendra impossible désormais d'oublier le caractère provisoire et successif de toutes les manifestations vitales, d'oublier que, en bio-
logie, il n'y a pas de statique. Nous pouvons, de notre méthode cinématographique d'étude, tirer une autre conséquence qui, grossièrement, nous fera prévoir le principe fondamental de Fritz MûUer (fig. 7).
Supposons que nous connaissions tous les ancêtres d'un individu actuel R, et que pour chacun d'eux nous possédions les épreuves cinématographiques depuis la naissance jusqu'à l'état adulte, comme nous l'avons décrit pour le plant de blé en commençant. Il nous sera possible de montrer, en quelques secondes, à un spectateur, l'évolution individuelle de chacun des ancêtres, c'est-à-dire :
R^, R^, R3, Ra pour le dernier.
Q, . . . Qa pour l'avant-dernier.
Ij . . . I. pour l'un des intermédiaires, etc., etc.
Mais, supposons que nous prenions à chaque individu son terme adulte seulement et que nous fassions la
série : A,, Ba, Ca, Da, Ea... la... Pa, Qa, Ra;
La cinématographie de cette série nous donnera, non plus l'évolution individuelle^ mais l'évolution spécifique de l'individu R» et l'on conçoit que cette cinématographie ne diffère pas beaucoup de celle de son évolution indivis duelle R^, Rg, R3... R». Ceci n'est qu'une approximation grossière et nous avons heureusement des moyens plus précis d'établir le principe de Fritz Mûller : « L'évolution individuelle reproduit l'évolution spécifique. » Mais cette approximation grossière est intéressante en ce qu'elle parle à Timagination et qu'elle illustre pour ainsi dire notre affirmation du début, que l'étude de la vie est inséparable de celle de l'origine des espèces*.