‹ Les loisirs d'un banniChapitre 11 sur 65 · LES ÉTRENNES · texte numérisé non relu

LES ÉTRENNES

Ce mot n'a pas besoin d'être défini. Il n'y a pas d'ignorant , de «(uebjueàge et de quelque condition qu'il soit, qui ne le comprenne. C'est le plus beau mot de la langue ])0(ir les domestiques et les j)elits enfans , et pour quchpies dames aussi.

Cet usa^e d'ouvrir l'année en se fiiisant des cadeaux réciproques^ est des plus anciens. Il

(55) remonte presque à l'époque de la fondation de Rome.

Tatius, roi des SabinSj qui régna sur les Romains con joiutemen t avec Romul us , après la fusion des deux peuples , ayant regardé comme de bon augure qu'on lui eiit fait présent , au premier jour de l'an, de quelques branches coupées dans un bois consacré k Stvenna^ déesse de la force , il cenverlit en coutume ce qui n'avait été que Teffet du liasardj et donna aux présens qu'il reçut depuis, au renouvellement de chaque année, le nom de Strennœ , dont nous avons fait Etrennes.

A des branches d'arbres les Romains substituèrent des figues, des dattes, du miel , symboles, comme nos confitures et nos dragées, de toutes les douceurs qu'ils souhaitaient à leurs amis pendant le cours de Tannée nouvelle. Les cliens joignaient une pièce d'argent aux eire/zwe^^qu'ils donnaient à leur patron. N'était-ce pas en signe de tribut ?

Les trois ordres de l'état donnaient à Auguste des etrennes, dont il employait le prix h l'achat de la slalue de quelque divinité. Il pensait que les deniers du peuple devaient être dépensés pour des objets d'uli-

( 56) lité publique , et que l'argeat des citoyens ne devait pas entrer dans l'épargne de l'empereur. Ce tjran-lh avait du bon. L'usage de recevoir des étr'efines , tantôt imité , tantôt négligé par ses successeurs, ne s'est définitivement conservé qu'entre particuliers.

Les cbrétiens, après avoir réprouvé les étrennes comme une institution du paganisme^ ont fini par les rétablir, probablement lorsque les empereurs^ qui n'en acceptaient plus , commencèrent à leur en donner. Le pape Sylvestre a reçu d'assez belles étrennes de l'empereur Constfîntin , si tout ce qui se dit à Rome est article de foi.

Ce tribut , aussi souvent payé parla vanité que par l'atTection , a été assez exactement acquitté depuis ce temps-là. Chacun s'y soumet, quoi qu'il en coûte: les uuspourparaître magnifiques, les autres pour ne pas paraître vilains; mais les laquais et les fdles exceptés , il n'y a guère que les marchands qui gagnent réellement à cela.

C'est entre leurs mains que va tout l'argent ({ui sort à celle époque de toutes les bourses. Que donnent-ils en échange? des bonbons, des joujous , ou des bijoux , ce qui est à-pjeuprès la même chose?

Cesobjels,quin'ont pour la plupart qu'une faible valeur intrinsèque , ont ^ en revai^be, une grande valeur relative, celle que leur donnent la mode et la nouveauté. Cette valeur , qui tient tout à la forme , semble augmenter en raison du peu de prix de la matière première.

Les étrennes ([ne Von donne pargalanterie doivent être de cette nature. La perfection en ce genre est d'offrir des objets qui coûtent fortcher et valent fort peu. C'est ainsi qu'on flatte l'amour-propred'unefemmesansblesser sa délicatesse. Car quelle honnête femme ne serait pas blessée qu'on osât lui offrir la valeur réelle de la dépense qu'en secret elle est flattée d'occasionner?

Ptien n'est plus propre à faire comprendre ces effets contradictoires que le fait suivant : a Un très-grand seigneur était éperduraent amoureux d'une dame extrêmement délicate sur cet article. Jamais il n'avait pu la détermineràaccepterlemoindre présent. Il obtint enfin , à l'occasion des étrennes , la permission de faire faire en miniature le portrait d'un serin qu'elle aimait beaucoup , et de le lui donner monté sur une bague de la forme la plus simple. La convention semble observée;

( 58 ) rien de plus siaiple en effet que la loague , qui*n't!Ût été que de peu de valeur , si , au lieu d'un cristal, on n'avait pas rais sur la peinture un large diaraant plat. La dame s'en aperçoit, se fâclie, et renvoie le diaraanten gardant le portrait. Que fait le prince? Mettan tau tant d'amour-propre a ne pasrejyendre son cadeau qu'on en mettaità nepas l'accepter, il fait réduire le diamant en poussière, et le répand ainsi sur l'écriture du billet où il sollicite son pardon , qu'on ne refusa pas à une si ingénieuse galanterie. »

Toutes les dames, à la vérité, n'ont pas une si grande rigidité de principes ; mais encore avec celles quiaimentla valeur réelle , t'aut-il y mettre des formes, et savoir donner l'apparence de la bagatelle aux objets du plus grand prix.

Il fut un temps oîi la mode était àeparjiler, c'est-à-dire , de mettre en charpie des galons, d^s ganses, des étoiles d'or et d'argent, qui dans cet état avaient encore du prix chez l'orfèvre. Dans ce temps-là, il était de mode aussi de donner aux dames, en étrennes, sous les formes les plus l«zarres, des pièces de toile d'or qui n'était bonne qu-à parfilet: L'or n'était jamais refusé sous cette forme ; et

(59) quand , tout en parlant du prochain , on avait parjilé quelques aunes pendant quelques soirées, on finissait par s'apercevoir que tout en caquetant et coquetant , on n'avait pas perdu son temps.

S'il est des gens qui, disposés à recevoir, ne veulent pas qu'on ait l'air de leur donner: il en est , en revanclie , qui , bien qu'on ne soit pas disposé à leur donner , sont toujours prêts à demander.

C'est moins avec des paroles que par des démonstrations muettes, qu'au jour de l'an l'inférieur met le supérieur à contribution. Allez-vous chez l'homme en place , voyez comme toutes les figures y sont riantes j a commencer par celle de ce portier ou de ce suisse qui est si maussade tout le reste de l'année ! Voyez avec quelle promptitude il tire le cordon,, avec quelle p^cipitalion les valets vous ouvrent la porte, avec quel empressement les huissiers vous annoncent , avec quelle politesse les secrétaires vous reçoivent! Rien déplus poli que toute Idi^aletaille pour vingt- quatre heures. Ce jour-là, en dépit des ordres de Monseigneur, elle vous introduirait jusque dans son cabinet. Mais Monseigneur que vous ne voudriez pas

trouver, ny est pas; et pour la première et la dernière fois de l'année, ce mot est vrai dans toute son acception. Monseigneur à qui vous venez faire votre cour, est allé faire sa cour aussi , et répand ailleurs les étrennes que vous prodiguez chez lui.

C'est avec de l'argent qu'on répondà toutes ces civilités. Après tout ^ que peut-on trouver d'injuste dans cet usage ? Il ne pèse, au fait, que sur les gens auxquels il est utile. Ce solliciteur qui vide sa bourse dans les antichambres , paye ou les services qu'il a reçus, ou les services qu'on lui rendra. C'est une espèce de droit de passe qu'il solde une fois l'année par abonnement.

Il paraît qu'autrefois ce droit de l'antichambre se payait aussi dans plus d'un cabinet. 31. Perrin Dandin dit à son fils :

vi « Compare prix pour prix , Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis. AUends que nous soyons à la fin de décembre. »

Aujourd'hui les marquis ne reçoivent plus d'efre?ines j c'est dommage pour eux, si toutes les étrennes qu'ils recevaient valaient celles que Louis XIV donna un jour au marquis de Cavoie, quand il réunit au domaine

( 6i ) que ce courtisan possédait à Luciennes , une quantité assez considérable de terres dont les propriétaires avaient jusqu'alors opiniâtrement refusé de se défaire. On ne dit pas comment ce grand roi sy prit pour triompher de l'attachement de ces bourgeois pour leur patrimoine ; mais le fait est que le marquis fut fort content, que la cour célébra la galanterie du prince , et que beaucoup de monarques, sans être plus justes, ont été moins obligeans.

Economiquement parlant , les étrennes données dans la maison ne doivent pas être considérées par le père de famille comme un surcroît , mais comme un complément d'appointemens. Il doit statuer d'après cette vèole^ et se dire qu'il aurait augmenté d'un douzième sa dépense de chaque mois, si les étrennes ne devaient pas doubler sa dépense de janvier.

Ce don , au reste , par cela même qu'il est gratuit, peut avoir de très-bons effets et tourner au profit de la maison ou de Tadministration , quand le chef sait en flure un moyen de récompense ou de punition.

C'est ainsi que le cardinal Dubois en usait avec son intendants (jui n'apportait guères

plus (le probité diuis la gestion des affaires de Son Eminence , que Son Eminence n'en mettait à gérer les affaires de l'état. Au jour de Tan, ce fidèle serviteur ne manquait jamais de venir^aluer Monseigneur , qui, au lieu de lui donner des étrennes , comme à ses autres dome.tiques, lui disait : «t Quant à vous , je vous donne ce que vous m avez i'ole'. » Libéralité dont l'intendant paraissait toujours satisfait. Sans le dire, le régent en usait ainsi lui-même avec cet insatiable ministre.

Que le maître donne des étrennes au domestique, rien d'étonnant à cela; mais que le domestique donne des étrennes au maître , cela est un peu moins ordinaire, sur-tout quand il le fait par un senfnnent tout~à-fait étranger à ce calcul , qui raj)[)orte cent pour un.

M. de Curj , intendant-général de l'armée d'Italie, sous Louis XV, avait vécu de la manière la plus splendide à l'armée, oîi il tenait table ouverte. De retour à Paris ^ il donne un grand dîner le jour de l'an. Quel est son étonnement de se voir servi en vaisselle neuve et marquée h sis armes ! Sorti de table, il fait venir eu [larticulier son

maître- d'hôtel et lui demande pourquoi cette ridicule ostentation? pourquoi il s'est avisé d'emprunter, à grands frais, cette argenterie , qui ne reparaîtra plus? Elle n'était pas empruntée j mais achetée , cette argenterie. Le domestique , regardant comme prises sur le bien de son maître les remises qui , pendant toute la campagne , lui avaient été faites par les fournisseurs de la maison , R avait employé le montant à l'acquisition de cette vaisselle , qu'il offrait en étrennes à monsieur.

Peu de maîtres ont été aussi véritablement généreux que ce domestique. Il se nommait Bronssin,

Les rois de France ont reçu des t'tremies. On lit dans les Mémoires de Sully , que ce surintendant ayant été porter les étrennes à Henri IV, le trouva au lit avec la reine. L(? roi voulut néanmoins qu'il entrât et qu'il lui fît voir ses étrennes. C'était des jetons d'or et d'argent, tant pour leurs majestés que pour les dames du palais et les fillesd'honneur. Rosny^ dit Henri, leur donaezvous ainsi les étrennes sans les venir baiser ?

— Vraiiiient, Sire , depuis que vous le leur avez commandé, je n'ai que faire de les en prier. — Laquelle embrasserez-vous de meilleur courage et trouvez-vous la plus belle?

— Ma foi , Sire, je ne saurais dire ; car j'ai bien autre chose à faire que de penser à l'amour, ni de juger quelle est la plus belle. Je les baise comme des reliques , en leur présentant mon étrenne.

La fameuse guirlande de Julie fut donnée eu étrennes j le i^'^ janvier 1640, à Julie d'Angennes , par le duc de Montausier.

C'était une collection des plus belles fleurs peintes en miniature sur vélin par le plus habile artiste du temps. A chaque peinture était jointe, un madrigal adressé à la beauté pour qui le recueil était fait. Tous les beauxesprits de l'hôtel de Rambouillet furent mis en réquisition pour la conlection de cette œuvre galante, à laquelle le duc lui-même a fourni un contingent raisonnable. Ses y ers 3 il est vrai, sont fort au-dessous de ceux de Coitin et de Chapelain ; ce qui prouve qu'il ne suffit pas d'être honnête homme et loyal amant , voire même garçon d'esprit, pour faire des vers supportables.

C'est dans la Guirlande de Julie qu'on trouve cet heureux quatrain sur la violette :

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, Franche d'ambition , je me cache sous l'hei lie ; Mais si sur votre front je puis me voir un jour, La plus humble des (leurs sera la plus si'iperbe.

Ces vers sont de Desmarest St.-Sorlin, l'un des poêles que Boileau a le plus justement ridiculisés. Ils prouvent qu'un sot peut bien faire, quand il se trompe.

Quoique tous les madrigaux de la Guirlan( , soient loin de valoir celui-là , ces étrennes me semblent plus ingénieuses encore que celles qu'on a saupoudrées depuis avec du diamant.

Nous avons parlé plus haut à'etreuîies reçues du peuple par les rois. Parlons d'etvennes données par un roi au peuple. Le premier janvier i^35.^ Louis XV fit remise du dixième. Il est vrai qu'il a depuis exercé ses reprises, et largement, par un premier, un second et un troisième vingtième.

Il j a des gens que le premier jour de l'an fait trembler, au point qu'il peut être pour eux le dernier jour de leur vie.

ti-gît dessous ce marbre blanc Le plus avare homme de Rennes , Qui trépassa le jour de Tan , De peur de doiin"r des élixnnes.

Page 1