‹ Les loisirs d'un banniChapitre 15 sur 65 · II · texte numérisé non relu

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lions, le lecleiirla consulte moins j3oiir savoir comment il faut juger des choses , que comment elle en aura jugé.

S'il n'eût été question que du premier ministère de M. Necker , le système adopté par madame de Staël eût été plus conven djlc. Alors son père était le centre d'où tout émanait; alors tout s'était rattaché à cet homme dont Thabileté , en rétablissant les finances, avait donné au crédit public une nouvelle vie, et presque fermé des plaies qui, ouvertes sous Louis XIV, s'étaient accrues et envenimées pendant la dernière moitié du règne de Louis XV; alors le déficit était prêt h disparaître ; alors le retour de la confiance avait suspendu ces dangereux débats du gouvernement et des parlemens , débats dont la pénurie avait toujours été le principe et dont la révolution fut enfin la conséquence. Si la durée du premier ministère de M. Necker eût été prolongée , l'époque de la révolution eût été probablement indéfiniment reculée , non que les causes qui devaient la produire n'existassent, mais parce qu'elle n'eût pas eu l'occasion d'éclater. •

Tant que les étals-généranx ne furent pas convoqués, le ministre qui permettait de

( 83 ) ne p:îs recourir à ce grand remède, élait tout. Mais l'importance de ca ministre a dû tomber , dès que les états ont été convoqués. C'est des étals alors , et non plus du ministre, que la France a espéré son salut. Aussi, depuis l'ouverture des états,M.Necker ïi'a-t-il plus joui que d'une popularité de reflet, elFet de la bonne intelligence qu'où croyait voir exister entre lui et l'assemblée, effet qui cessaaussilot que cette illusion. Delà ces impressions si différentes, produites à un an de distance par les deux retraites de M. Necker. Celle du i4 juillet 1789 fut le signal de la puis terrible des insurrections, tandis que celle du 8 septembre de Tannée suivante fut à peine remarquée.

La véritable idole des Français^ à cette époque, étaitlaFrance même, etîeurunique passion, la liberté. Le règne des hommes avait cessé pour faire place à celui de la révolution ; l'histoire de cette époque devait donc être celle de la révolution , dont le second ministère de M. Necker n'est qu'un court épisode.

il est fâcheux que madame de Staël, qui se sentait entraînée à écrire cette histoire, n'ait pas eu la force de s'élever à la hauteur

des obligations qu'elle lui imposait , et n'ai employé tant de connaissances et tant de talent qua faire un éloquent Mémoire à consulter.

Mais une âme si ardente , si passionnée , pouvait-elle rester impartiale en écrivan! de son père, quand elle n'a pas pu s'affraucisir des préventions moins fortes qui naissent de Pamitié, ou même des simples relations de société ?

Dans cette asserablée constituante si féconde en grands talens et en grands caractères, et que madame de Staël loue assez volontiers en masse , quelques individus en obtiennent une estime particulière ; mais quels sont-ils , et a quel titre ?

Avant d'en venir à eux, commençons par dire qu'il est un homme auquel elle ne peut refuser le tribut de son admiration. Subjuguée par l'ascendant du génie , elle le reconnaît dans ce Mirabeau (i), à qui elle

(i) Mirabeau ( Honoré-Gabriel Riquetli, comte de ), fils du mc'ji(inis Victor Riquelli, né à Arles en Provence , en «7/19, publia quel(|ues ouvrages assez estimés. Aprè-s avoir servi quelque temps en Corse, il se maria à vinjjt ans. A vingt-ci nq il se vit forcé

(85) accorde tout , hors le génie pou riant , car ce don n'appartient qu'à M. Necker. Elle rend aussi un hommage plus juste, j)uisr{u'il est plus complet , à la constance héroïque avec laquelle le compagnon de Washington a rempli les pénibles fonctions qui lui furent confiées dans ces difficiles circonstances , où ses devoirs se trouvèrent si sou venten opposition avec ses affections ; mais ces deux éloges exceptés, madame de Staël n'en accorde plus de gratuits, les opinions qu'elle énonce sur les individus ne sont plus dictées que par l'affection qui la domine, et la rendent ia-

defuir de Manosque, où il s'était retiré, ayant eu une querelle particulière; mais il fut arrêté. Il fut renfermé au château d'If en 1774» et de-là transféré dans celui de Joux , en Franche-Comté. Condamné à mort pour rapt, il voulut fuir en Hollande; mais il fut arrêté et ramené en France, où il fut enfermé au donjon de Vincennes en 1777, et y resta jusqu'au mois c'e décembre 1780. Ce fut le 2 avril 1791 que Mirabeau expira. 11 fut enlevé par une maladie qui ne fut point de longue durée; on crut même qu'il avait été empoisonné ; mais l'ouverture de son corps prouva le contraire. Il avait .toujours mené une vie très - déréglée , et pouvait ;^passer pour le premier libertin de son temps. A. I.

dulgente ou rigoureuse , suivant que ceux qui en sont l'objet se sont montrés favorables ou contraires aux principes de l'unique objet de son culte.

Malouet, Meunier et M. de Lalli, qu'elle honore de sa prédilection , sont présentés par elle , à plusieurs reprises, comme les premiers liommes entre tant d'hommes supérieurs. D'où vient cela ? C'est que tons trois étaient partisans des systèmes de M. Necker ; c'est qu'ils avaient secondé de tous leurs moyens le désir que ce ministre avait eu d'établir en France la constitution anglaise; c'est que le dernier, surtout, dans une grande circonstance, avait solennellement psalmodié un long cantique à la louange de leur commune idole.

Madame de Staèl proclame, à cette occasion, M. de Lalli un grand citoyen. Gela rappelle un j)eu l'enthousiasme de madame de Sévigné pour Louis XIV. Le roi, quiavait dansé avec elle, était par cela même un grand roi.

Nous sommes loin de méconnaître, dans M. de Lalli, de véritables droits à la considération ; mais ces droits ne sont -ils pas

exagérés par madame de Staël? C'est ce qui ne serait pas dillicile à prouver.

M. de Lalli est un de ces liommes ù qui tout a profité, jusqu'au malheur. L'atroce injustice dont son })ère avait élé vicliine, appela sur lui un grand intérêt. Son premier soin fut de faire réhabiliter la mémoire de ce père, et ce succès ^ préparé par l'opinion publique, fut attribué tout entier à son lalent; ce talent, qui consiste en quelque faconde, fut dès-lors qualifié d'éloquence. M. de Lalli passait pour un orateur, quand il parut aux états généraux; il passait même pour un homme d'état ^ et presque pour un philosophe. Il y fit preuve de quelque sagesse en s'y prononçant pour la réforme ; mais l'humeur qui le porta à se détacher des affaires et à tromper la confiance de ses commettans, dès quil vit que ses opinions ne prévalaient pas, ne prouve-t-elie pas plus de vanité que de longanimité dans son caractère ? Et les scènes sanslanles au luiîieu desquelles il fit sa retraite, ne donnent-elies pas lieu de croire qu'il partit plus alarmé sur son sort que sur celui de la patrie?

Depuis cette désertion , quelle a été enfin l'existence de ce grand citojen, anglais ou

( cS) français a volonté, et toujours en temps utile? Il a été anglais tant que la noblesse française a campé ^ et s'est retrouvé français dès que la restauration a ouvert un conseild'état à son imj)or tance, et une chambre des pairs à son ambition.

Mounier a eu une partie des torts de M. de Lalli. Comme lui d quitta son peste au () octobre. Ivjais il est évident que ce publiciste , bien supérieur, {)ar ses connaissances et sa capacité j à M. de Lalli , fit, par désespoir , la faute que celui-ci avait faite par dépit. Mounier n'a jamais cessé d'être français. Dès que la France lui a été r'ouverte, il y a rapporté le tribut de ses talens et de son expérience. Mounier, rentré dans l'administration , dans laquelle il n'a pas moins servi Tétat par ses lumières que par la droiture et la fermeté de son caractère, a expié , en mourant dans ses fonctions en i8o.... la faute qu'il avait faite en les abandonnant en 1789. Voilà un citoyen.

Ce fut aussi un citoyen que Malouct . Resté ferme à sa place et dans ses opinions jusqu'à la fui de sa mission , il ne s'est jamais détacbé de la France , et n'en est sorti que lorsqu'il en a été chassé par la subversion de l'ordre.

Rappelé depuis par un ordre meilleur, quoique dans un ago fort avancé, il n'a pas hésité à reulrer dans les affaires publiques; l'on sait avec quelle inconcevable activité il dirigeait les immenses constructions qui se faisaient dans les chantiers d'Anvers, activité qui redoubla dans ce vieillard, quand les Anglais entrèrent dans l'Escaut. Napoléon ^ qu'il a servi, mais qu'il n'a pas flatté^ a trouvé peu d'administrateurs aussi actifs €t de conseillers aussi indépendans. Malouet et Mounier seront toujours placés par Testime publique avant M. de Lalli. Mais encore n'étaient-ce pas les premiers hommes de l'Assemblée Constituante !

Dans le parti opposé à Mirabeau, et qui pour cela n en était pas moins opposé à M. Necker, se trouvaient aussi des hommes dont le talent avait conquis l'estime même du parti qu'ils combattaient. A leur tête étaient Gazaiès et Maury. Quel jugement madame de Staël porte-t-elle de ces orateurs célèbres? Maury ne défendait que ses bénéfices ; Cazalès, noble depuis i>ingt^ci?iq ans ^ dit-elle à plusieurs reprises, semblerait, en. défendant la cause de la noblesse , n'avoir eu pour but que de s'ennoblir.

Ces traits, dictés par une partialité visibfe, affligent réellement pour madame de Staël. La cause cmbrassfie par ces deux orateurs était déplorable sans doute, mais l'ont-ils défendue sans talent? CazalèSj en qui l'éloquence devait d'autant plus étonner, qu'elle n'était pas, comme dans Maury , le fruit de longues éludes, mais un pur don de nature, Cazalès n'avait il pas en plusieurs occasions enlevé le suffrage de Mirabeau lui-même ? Je crois voir en eux deux braves , combattant en désespérés pour la conservation d'une bicoque qui tombe en ruine sous leurs pieds. Je plains l'emploi malbeureux de tant d'iiéroïsme, je le blâme même ; mais je ne puis na'empêcher d'y applaudir.

Tel est, à ce qu'il me semble, le rapport sous lequel madame de Staël, pour être juste j pour être digne d'elle-même, aurait dû considérer ces deux champions de l'ancien régime. Cazalcs particulièrement avait droit à ])Ius d'indulgence vis-à-vis d'elle. Ce capilaine ne fut pas, au fuitj aussi intraitable que l'abbé sur les principes. Son aristocratie n'était j)as tellement inaccessible a toute idée de modification dans la constitution française , qu'il n'ait reconnu Us

( 9' ) avantages de la constitution anglaise ; de plus, il avait hautement avoué le principe de la souveraineté du peuple, ce qui était peut-être la plus grande concession qu'un défenseur de l'ancien régime pût faire aux partisans du nouveau , puisque ce principe renverse de fond en comble le système féodal établi sur un principe tout opposé, le droit de conquête.

Madame de Staël porte enfin la légèreté jusqu'à reprocher à Cazalès d'être rentré en France sous le gouvernement consulaire.

Cazalès est - il plus coupable en cela que M. de Lalli? Est-il plus coupable que Mounier et Malouet , auxquels elle ne reproche pas non-seulement d'y être rentrés, mais d'y avoir pris de l'emploi ? Pourquoi avoir ainsi deux poids et deux mesures? Nous le répétons, c'est que madame de Slaèl ne peut jamais oublier qu'elle est fille ; la véritable épigraphe qu'elle aurait dîi mettre en tête de son livre est : Iti nomine patris.

Pardonnez-moi , messieurs , ces critiques qui ne portent j après tout, que sur des accessoires et fortifient en définitif les éloges qu'on ne peut refuser h la masse de Touvrage. Nulle part , j'aime à le répéter, madame de

Stacl n'a déployé avec plus^ d'éclat les qualités du penseur et de l'écrivain. Les plus grands esprits ne sauraient exprimer avec plus de bonlieur les principes que les meilleurs esprits se font honneur de professer. Ce que j'admire^ surtout , dans les Considélations sur la 7v\>olution française , c'est la noble constance avec laquelle madame de Staèl reste attachée à la cause de la liberté , qu'un si grand nombre de sesamis a désertée , que plusieurs de ses héros ont trahie, mais qu'elle a défendue toute sa vie, et pour laquelle elle élève, du sein même de la tombe , une voix plus puissante que jamais.. J'ai l'honneur d'être^ etc.

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