‹ Les loisirs d'un banniChapitre 17 sur 65 · PAR J.-S.-C. BE SAIHT-ALBIN · texte numérisé non relu

PAR J.-S.-C. BE SAIHT-ALBIN

L'histoire devient de jour en jour moins amusante. Les horreurs commencent à être rares. Sur six gazettes on peut en lire trois sans trembler. Trois ou quatre misérables crimes par semaine tout au plus, et encore leur accorde-t-on à peine quelques lignes prises sur la colonne de madame Manson. Ce que la réalité nous refuse , cherchons-le dans l'idéal. Lisons des romans j lisons des contes.

Les contes sont au roman ce que les anecdotes sont à l'histoire. Tout amateur de niaiseries leur doit une attention égale à celle dont les esprits sérieux honorent ces autres contes que l'on sème par-ci par-là dans les clironiques pour en égayer l'ennui.

Nous avons dt s contes de mille couleurs. Je les croyais épuisées toutes, quand on a annoncé les Contes noirs.

Ces contes justifient assez bien leur titre. De môme (U'en dioptfiqiielenoit estreconnu oomme le produit de l'absorption de tontes les couleurs, pour Tanalyse^ les Co/z^e^ noirs sont évidemment le résultat delà confusion des contes de tous les genres.

Vous y reconnaissez tantôt un conte de Bocace , tantôt un vieux fabliau, tantôt un conte arabe , rajeunis , à la vérité, par tout le cliarme du talent de ma mère VOie.

Les personnes qui, indépendamment des émotions, cherchent l'iuslruction dans la lecture , feront bien , néanmoins , de lire les Contes noirs. De grands mystères y sont développés , de grands secrets y sont révélés, et Ton s'y instruit de choses qui ne se trouvent pas dans les livres plus graves, voire môme Y Encyclopédie. Là . sont consignés les arcanes delà sorcellerie , de la magie, de la nécromancie et de Texorcisme. Là , on apprend à connaître les rapports cachés qui lient les habitans de ce monde avec ceux de l'autre j le pouvoir du diable sur riiommc et de l'houime sur le diable. Là , on voit quelle est la propriété deschemins croisés ; la puissance de la clavicule de Salomon ei du chant du coq j relficacilé de la poule noire et du

( io3 ) manche à balai , ia vertu du pain de Saint- Nicolas 3 et sur - tout celle d'une goutte d'eau bénite , d'un signe de croix, et d'un salve 7-eL;ina , employés à propos.

Les amateurs de merveilleux ne liront pas sans un grand plaisir les histoires de Mélusine , de Gabrielle de Frovencq , des cha^ noiîies de Bayeuoc , du magicien Bobinot , du magicien Pierre dApàne , du sorcier uégrippa^ et de Raoïd-le-Hargneux , qui n'est pas sorcier , mais simplement loup-garou y espèce de renégats , qui, à la faveur dun pacte fait avec le diable, revêtent de temps en temps certaines formes, sous lesquelles ils font peur aux petits garçons (i).

Les revenans , le diable et les curés , sont les acteurs mis le plus fréquemment en jeu par le génie de M. de Saint-Albin. C'est le diable qui bâtit les granges, les châteaux, les ponts, et qui donne les trésors. Mais il ne fait rien pour rien. 11 gagne ou croit toujours gagner une âme à chaque marché. Avec bien des gens ce serait se contenter de peu. Thomas , l'ivrogne , lui vend la sienne pour trois écus. A la place de ce vil Thomas ,

(i) Historique.

( <o6) mettez un Martin vil, et voilà le diable pris pour dupe , encore qu'il ne soit pas prouvé que les écus fussent de six francs.

Le diable , au fait, n'est pas si malin qu'on croit ; il vit un peu sur sa réputation. Le moins malin des curés en sait presque toujours plus que lui. Presque tous ces traités tournent à sa confusion, ce qui me semble plus édifiant que moral ; car enfin , il tient toujours ses engagemens , et les cbrétiens avec lesquels il contracte y manquent le plus qu'ils peuvent. Devant un juge-de-paix le diable aurait toujours raison , si j'étais Tavocat du diable. Mais le diable peut-- il avoir raison depuis l'invention de l'eau bénite ? Le curé de Meudon nous apprend , dans l'histoire de Pentagruel , avec quel succès cette recette fut employée contre le diable de Pape-Figuière (i). Lisez les Contes noirs , et vous verrez qu'un curé de Sézanne ne s'en servit pas moins habilement dans une circonstance bien autrement difficile. Il n'avait pas affaire à l'un de ces pauvres diables qui ne Siwent grêler que sur le persil, ^ mais au grand diable d'enfer , mais à

(i) Hiitoi-iquc.

( 107 ) Belzébiith en personne. Ce curé est un des exorcistes les plus retors que j'aie jamais connus. Voici à quelle occasion il donna deux preuves éclatantes de sa prud'homie et de son savoir-faire.

Jean Mullin, fermier , vivait à Faise aux environs de Sézanne , quand le tonnerre , qui tombe sur les granges comme sur les églises, brûle avec sa grange toute sa récolte de l'année.

Sans perdre de temps à se désoler, cet esprit fort, h qui il restait quelqu'argent, fait rebâtir sa grange; mais l'édifice n'était pas à moitié, que les fonds lui manfjuent. Il s'adresse en vain à ses parens , à ses amis même, et se voit menacé d'une ruine complète , si avant la moisson il n'a pas terminé les bâtimeiis nécessaires pour la recueillir.

Il y rêvait un soir, tout en se promenant sur un chemin croisé ,- tout^h-coup se présente à lui un grand homme vêtu de noir, et dont les pieds difformes étaient emboîtés dans des bottines j comme les mains cachées dans des gants rouges. « Veux-tu , lui dit celui-ci , que ta grange soit rebâtie cette nuit avant le chant du coq .^livre-moi l'en-

( 'o8) fant dont ta femme est grosse , car faime particulièrement les petits enfans (i).

Jésus Maria ! s'écrie le fermier, qui les aimait aussi. Aces mots , appuyés d'un signe de croix (2) , l'homme noir disparaît en grommelant. Le fermier vit à qui il avait affaire: il s'en retourna, bien déterminé à ne Jamais traiter avec un tel fripon [Z.

Cependant juillet arrive, et la grange ne s'achevait jias. Jean jMullin , plus embarrassé que jamais , revient encore , sans trop y* penser, au chemin croisé. Nouvelle apparition de Ihommenoir, nouvelle proposition.

Sur six enfans qu'a le fermier, le diable n'en demande qu'un , et à ce prix il se charge de faire la fortune de tous les autres. « Le diable ( c'est Thistorien qui parle ) tient à Jean Mullin de si beaux discours sur l'état de ses affaires, que ce bon père se laisse séduire. » Il s'engage à livrer son enfant dès qu'il sera né, et signe cet engagement de son sang . comme cela se pratique toujours en pareille occasion.

(1) Historique.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

La nuit est à peine venue que le diable se met à l'œuvre. Quantité de petits diables travaillent sous sa direction à la construction du bâtiment , et ils y allaient d'un tel train que l'ouvrage aurait été infailliblement terminé avant l'époque fixée. Les remords commencent h saisir Jean Mu llin. Que deviendra son enfant ? Comment rompre le marcbé ? Inspiré par son bon ange [i) , il court cliez le curé.

» Encore un tour de ce renégat de Belzébutli» , s'écria ce saint homme , qui au reste se moquait du diable et de ses cornes (2). Il s'habille à la hâte , et trouve qu'en effet les diables ont travaillé avec une telle activité qu'il ne reste plus que dix pieds de la couverture à achever. Si la grcaige est Unie avant le chant du coq^ le contrat est obligatoire : sans perdre un moment, le curé court au poulailler (3) , en secoue fortement la porte ; le coq s'éveille , ciiante, et la troupe infernale disparaît en hurlant.

Cela fait . le curé va se coucher. Cette

(1) Historique, (a) Ihid.

(5) liid.

expéclilioli douna cejjenfiant piesqu'autant de crédit au diable qu'au curé , car les paroissiens, en apprenant l'histoire de Jean MuUin , regrettaient de n'avoir pas eu affaire comme lui à un entrepreneur qui travaillait si vite et à si bon marché.

Telle qu'elle était , la grange servit. Il est irai qu'on ne put jamais venir à bout d'en achever la toiture. Ce qu'on faisait le jour était détruit la nuit suivante j si bien que le trou n'était pas encore bouché il y a quarante ans (i).

Jean MuUin se croyait débarrassé du diable. Mais il se trompait , comme la suite de cette histoire vous l'apprendra. La femme de ce fermier accouche et meurt en mettant au monde une petite filh^ qu'on se hâta de baptiser, comme de raison., et qu'on nomma Antoinette. Depuis cette époque jusqu'à celle où Jean Mullin songea à marier sa fille , rien d'extraordinaire, sinon que tous les ans on entendait un sabbat d'enfer autour de la grange, à l'heure oii les diables avaient été mis en déroute.

A quinze ans, Antoinette ^ qui était de-

(i) Historique.

venue fort jolie , et dont plusieurs jeunes gens se disputaient le cœur, rêve qu'un jeune homme plus aimable et mieux fait qu'aucun de ceux qui s'occupaient d'elle , lui baisait la main. Elle s'éveille , le rêve était une réalité. Un jeune homme était auprès de son lit et lui faisait les aveux les plus tendres. En fille vertueuse , elle demande au galant par oïl il était entré; celui-ci ne répondant à la question que par de nouvelles protestations , Antoinette lui ordonne de se retirer; ce qu'il fit en sortant par la fenêtre (i). Mais il laissait le jeune cœur brûlé d'un feu qui croissait de minute en minute. Huit jours de suite il revient à minuit sonnant, entrant et sortant toujours par la même porte, c'est-à-dire par la fenêtre (2). Le neuvième jour ou la neuvième nuit, cet amant , toujours mystérieux , cesse d'être discret. Mais il se montre si tendre, si air mable , qu'Antoinette ne peut lui refuser le serment de V aimer toujours. Bref l'amant devient époux. Le lendemain il le prouva , car il manqua l'heure du rendez-vous. An-

(i) Historique.

(a) Ibid.

(nî)

ioinede qui s'était couchée beaucoup ])lus tôt qu'à l'ordinaire (i) , désespérait de voir arriver son bien-airaé ^ quand, vers les deux heures , se t'ait entendre uti bruit lointain , mais effrayant , et qui le devient davantage à mesure qu'il s'approche. La fenêtre s'ouvre , non plus à petit bruit , mais avec fracas; et au lieu d'un beau jeune homme, paraît le monstre dont Piron a tracé ainsi le portrait :

Il a le teint d'un rôt qui brûle ,

Le front cornu ; Le menton comme une virgule ,

Le pied fourchu (2) j Le fuseau dont filait Hercule

INoir et crochu ; Et pour comble de ridicule ,

La queue au eu.

Tu es à moi pour toujours , tu en as fait l^serment y dit-il à la fille de Jean Mullin , en lui passant la griffe sous le menton ; puis il s'évanouit, et laisse dans la chambre une odeur empoisonnée.

(1) Historique.

(2) C'est pour cela que le diable porte toujours des bottines, quand il se met en bourgeois.

Le diable renouvelle plusieurs fuisses visî^ les sous cette forme moins séduisante que îa première , rappelant chaque fois à la pau- Tre fille qu'elle s'était donnée à lui pour r éternité.

On a recours de nouveau au cure. 'Assisté du vicaire , et muni de l'attirail nécessaire , l'intrépide exorciste vient dès dix heures du soir. Rien d'héroïque comme l'attitude qu'il prend. Campé sur une chaise , le bréviaire en main , le bénitier entre les jambes , il déclare fermement qu'il ne désemparera de là qu'après eu avoir expulsé l'ennemi de Dieu et des hommes (• ).

Tant de résolution inspire une telle confiance, qu'un quart - d'heure après tout le monde dormait dans la chambre , à commencer par le curé lui-même, i^lais l'ennemi veillait. A minuit le beau jeune homme reparaît ; il se disposait à sceller sa paix avec Antoinette, plus séduite que jamais ^ quand le ])rctre s'éveille en sursaut , se frotte les yeux, et reconnaît dans celui que la pauvre fille trouvait beau comme un ange , un ange de ténèbres qu'il a déjà exorcisé deux ou

(i) Historique.

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