‹ Les loisirs d'un banniChapitre 18 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

trois fois (i). Et vite il s'arme du goupillon, force le tentateur à reprendre sa forme , puis il le conjure au nom du Dieu vivant 12) de dire ce qu'il demandait. Celle qui par serment s'est donnée à moi pour une éternité , répond Satan , qui se disposait à emporter sa femme. Le curé sentait toute la valeur d'un serment; il aurait bien pu , comn>e ses conIVères le font tous les jours, contester la validité d'un mariage qui n'avait pas été béni par l'église ; mais il aima mieux user de ruse. Quittant donc le ton impérieux, il représente au ravisseur « qu'il avait agi avec fraude ; qu'il n'était l'époux d'Antoinette que par surprise ; que la surprise était condamnée par les lois dii>ines et humaines } que , néanmoins , on ne le tourmenterait pas plus long-temps j s'il consentait seulement à différer un peu son enl-èvenieut ; qu'on ne lui demandait que de laisser Antoinette en paix pour faire au moins ses adieux , jusqu'à ce que la bougie qui était allumée dans la chambre fût consumée (3).

(i) Historique.

(2) Ibid.

(3) lUd.

Le diable, convaincu par tant de logique, et d'ailleurs, plnscvpablt' de procédés <ju'on ne le croit, accordé le délai. Le curé iiussi tôt se jette sur îa bougie , lasouîïle, l'enveloppe dans trois serviettes dûment trempées d'eau bénite , et enferme le tout dans une armoire qu'il prend la précaution de bénir, et met la clef dans son gousset qui était béni aussi. Voilà , il faut en convenir, deux tours bien habiles pour un curé champenois ; un curé normand n'aurait pas fait mieux.

Ce conte j que nous n'avons peut-être pas assez abrégé , donne une idée de la plus part de ceux qui composent ce recueil, et de l'esprit dans lequel il est écrit. Ils sont tous aussi ingénieux , mais non pas aussi amusans. Remarquons, avant de finir, qiie^ comme le jeu de l'oie , le conte que l'on vient de lire est renouvelé des Grecs. Les amours du diable et d'Antoinette ont quelque ressemblance avec ceux de Cupidon et de Psyché. C'est le même fonds modifié par les ressources particulières à deux religions différentes ; preuve que le génie du christianisme n'est pas aussi anti-poétique que l'affirment Boileau et certains adversaires opiniâtres de la doctrine du vicomte de Chàleaubriand.

■ ("6) î»îous laissons aux gens de pjoûl à décider ^ui remporte de la fable milésienne ou du conte champenois ; mais nous osons déclarer que nous préférons le style d'Apulée à celui de M. de Saint-Albin, qui avoue au reste assez franchement , dans sa préface , n'avoir pas de style h lui. Il écrit sous la dictée de la circonstance , triste ou gai , sentimental ou folâtre , suivant son sujet ; quelquefois même , dit-il , je trempe ma plume dans les larmes : il la trempe plus souvent ■encore dans le bénitier, et malheureusement pour lui il y a plus d'eau que de sel dans l'encre qu'il j trouve.

FAUT-IL FAIRE DES FABLES APflÈS LA FONTAINE.

Un nouveau recueil de fables paraît il , les arbitres du goût de s'écrier, sans l'avoir lu : Pourquoi des fables après La Fontaine ?

S'il avait été défendu de fiùre des tragédies après Corneille j et des comédie^ après Molière , Iç Théâtre-Français serait-il le premier de tous? Racine, Crébillon, Voltaire , Regnard, Destouches^et d'autres , l'auraientils enrichi de nouveaux chefs-d'œuvre ?

( ri7 ) n y a plus d'une manière de bien traiter un genre et de s'y montrer original.

Pour b'amer un poète de s'être exercé dans un genre où un génie singulier occupe la première place, il faudrait, ce me semble, s'être assuré que, destitué d'originalité, il ne peut que mal recommencerce qui a été bien fait avant lui; ou que, plutôt bizarre qu'original, il a fait ce que le bon gont et le bon sens ont dédaigné de faire.

Mais si 5 en s'ouvrant une route nouvelle, il y a trouvé des^ ressources qne ses devanciers n'ont pas connues ; s'il ne difiere d'eux que parce qu'il plaît par d'autres moyens / sachons lui gré de son audace justifiée par cette dissemblance même.

Ge tte dissemblance est celle que v ous seriez bien fâché de ne pas trouver entre Racine etCorneille. Né préféreriez-vous pas Racine, qui ne ressemble pas à Corneille, à tout poète qui lui ressemblerait? et ce qui détermine votre préférence, n'est-ce pas cette disserriblance même qui varie vos plaisirs?

Cela est conformé à la nature. Elle se plaît à varier les beautés dans les mêmes espèces» Que de belles femmes , d'ailleurs si différentes entre elles î Àimerions-nous mieux

( "8) qu'elles se ressemblassent toutes? Non, certes, dussent-elles être toutes modelées sur la Vénus de Praxitèle ! Variété , cest ma devise, 2i dit La Fontaine. C'est celle de tout le monde. La femme que nous sommes portés h aimer le plus , inconstans que nous sommes, n'est- elle pas celle qui ressemble le moins à*^ la femme que nous avons plus aimée?

Pardonnons donc aux poètes d'oser faire des fables après La Fontaine, s'ils ont le bon esprit de ne pas l'imiter. La gloire de ce genre, dans lequel il est inimitable , peut être augmentée par des hommes qui ne l'imiteront pas. Le bonhomme annonce lui-même qu'il laisse encore à faire après lui.

' La feinte est un pays plein de terres désertes ; Tous les jours nos auteurs y l'ont des découvertes (i).

Florian, Aubert, Ginguéné, pour ne citer que des morts, ont déjà prouvé par des fables excellentes j qu'en émettant cette opinion le bonhomme ne s'était pas trompé. Il faut oser le dire aussi , le fabuliste, si admirable dans ses narrations, n'est pas irréprochable dans ses compositions, et dans cette partie

(i) La Fonh>ine, Fab. i , liv. 5.

C "9) permet de mieux taire que lui. Les rapports qui doivent se trouver entre la fnble et Taffabulation, par exemple^ ne sont pas toujours établis chez lui de la manière la plus exacte, ses raoralitéspourraient être quelquefois aussi plus conformes à la saine morale. C'est avec peine qu'on lui voit terminer une de ses plus jolies fables par ce vers ;

Le sage dit, suivant les temps, f^ive le roi ! «y/ic la ligue !

Plus d'un heureux du jour doit , Je le sais, à- la pratique de cette maxime le bonheur dont il jouit aujourd'hui , comme celui dont il jouissait hier, comme celui dont il jouira demain. C'e&t ainsi qu'on se perpétue dans les honneurs et dans la fortune; c'est ainsi qu'on est successivement ministre de la monarchie et de la république , et pair sous l'empereur et sous le roi. L'honneur mis à part, cette règle est, sans contredit , de l'observation la plus salutaire pour l'intérêt privé. Mais en est-il de plus pernicieuse à l'intérêt public? Et n'est-il pas affligeant de voir le génie, dans ses distractions, consacrer un principe que la vertu réprouve? '

Le charme qu'il a répandu dans les apo-

îogues qui terminent une moralité inexacte ou fausse , peut racbeler ces défauts, mais il ne saurait les eifacer. Le fabuliste qui les évitera , aura donc un avantage sur La Fontaine. C'est, à la vérité, le seul qu*ilsoit pos-^ sible de prendre sur lui. Cepeadant , si le nouveau fabuliste sait imprimer à ses apologues un caractère particulier ; s'il sait être original aussi , on ne peut que le féliciter d'avoir eu , non pas la présomp'ion, mais le courage de faire des fables après LaFontaine.

Ce dont un bomme de bon sens ne s'avisera japiais , c'est de refaire un des sujets traités par le maître ^ lors même que le bon: goût le lui permettrait. Il y aurait à cela imprudence dans rborame de talent , et dans riiorame sans talent impudence.

Un grammairien que je voudrais pouvoir accuser d'imj)rudence , a fait cette faute , il y a une douzaine d'années. La fable du Cygne et (^u Cuisinier ne lui paraissant pas assez, parfaite , il a cru devoir la refaire, et, qui mieux est, la publier (i;. On n'en saurait disconvenir , la fable nouvelle ne ressemble

(i) Voyez la Dccadô Philosophique de je oesaiii. «tuelle année.,

( r'2i ) pas à l'ancienne , on n'y trouve rien de La Fontaine; notre grammairien débute ainsi :

Un manant nourrissait un cygne avec une oie.

IN'est-cepas dire que le 'manant donnait l'oie à manger au cj'gne ? Nourrir un enfant avec un dindon ne signifie pas la même chose qu'élever un eiifant avec le dindon. La Fontaine avait dit tout uniment :

Dans une ménagerie De volatiles remplie , Vivaient le cvgne et Toison.

Il n'y a pas lieu là à équivoque.

Après avoir peint d'une manière aussi vive que gracieuse les jeux de ces deux compagnons nourris pour un sort bien différent ^ le bonhomme dit plus bas :

Le cuisinier, ayant trop bu d'un coup , Prit roison pour le cygne , et , le tenant au cou , Il allait l'égorger , puis le mettre en potage.

Le rival de La Fontaine donne une cause différente à l'erreur du cuisinier. Le sien , homme très- sobre, n'y voit pas trouble, mais n'y voit goutte. C'est de nuit qu'il procède à l'exécution , c'est de nuit que

Trompé par la couleur du plumage,

il prend le cygne pour l'oie. Le proverbe dit:

Quà la nuit tous chats sont gris. La cou- Îeu7' du plumage ne peut donc influer en rien dans une pareille méprise. D'autre parh, comme la différence que les yeux auraient peine w apercevoir en cette circonstancCj ne saurait échapper au touclier; si noire que soit la nuit , un cuisinier ne peut pas long-temps prendre pour une oiele cygne qu'il lient par le cou , à moins qu'il ne soit saoul ^ à moins qu'il nait trop bu d'un coup, comme le cuisinier de La Fontaine que le grammairien a très-grand tort de dégriser. 11 est difliciie de rassembler plus de bévues en moins de mots. Le reste de la pièce est digne de ces éclianlillons; mais eût-elle été meilleure, mais fût-elle pieiileure même que celle de La Fontaine, c'eût été une faute que d'avoir refait le sujet , que de heurter de front un préjugé qui approprie à tout grand maître tout sujet sur lequel il s'est essayé; préjugé justifié sur-tout par le génie de La Fontaine , qui imprime son cacliet sur les sujets mêmes qu'il a traités le moins heureusement, et quij si négligemment qu'il ait travaillé, les a toujours enrichis de quelques beautés.

Il n'y a rien a gagner li lutter contre un

( >23 ) pareil adversaire. Evitons donc de traiter les sujets qu'il traite, et dans cet intérêt, aussi , connaissons- bien quels sujets il a traités. Belle recommandation , dira-t-on ! Un fabuliste pourrait- il ne pas connaître cet auteur, cet ami de tous les âges avec qui Tenfance elle-même est familiarisée , et que tous les écoliers savent par cœur ?

Un fabuliste s'est trouvé pourtant à qui La Fontaine était inconnu j et c'est dans l'ayertissement qui précède son recueil, que cet hoiiîrae , unique en France , fait l'aveu naïf de son ignorance. Il y dit en substance : « Au moment oii je livre ces fables à l'impression, j'apprends qu'un M. de la Fontaine a traité quelques-uns des sujets sur lesquels je me suis essayé. J'affirme que , jusqu'à ce jour , j'ignorais qu'il existât un M. de La Fontaine, et je prie le public do croire que sil se trouvait quelque ressemblance entre les fables de ce M. de La Fontaine et les miennes , ce n'est pas moi qui suis le plagiaire. »

Il ne s'en trouva aucune ; et personne n'a jamais moins été coupable de plagiat que l'auteur de cette déclaration^ qai l'a fait plus

connaître que ses fables (i). Il y a entre lui et La Fontaine toute la distance quise trouve entre J'alpha et l'oméga. De même que toutes les lettres de l'alphabet sont comprises entre ces deux termes, de même tous les fabulistes bons ou mauvais, y compris même le grammairien , se rangent entre ces deux extrêmes.

Il est encore un avantage queLa Fontaine a dédaigné ou plutôt négligé, car le dédain n'était pas dans sa nature , celui d'inventer ses sujets. Il n'avait pas besoin d'inventer , lui, pour être original; ou plutôt seS sujets deviennent sesinventions dès qu'illesa mises en œuvre. Mais si ce n'est pas pour prendre un avantage sur La Fontaine, avec qui personne ne peut entrer en concurrence, inventez pour ne pas laisser prendre avantage sur vous à vos concurrens.

Indépendamment de ce qu'il y a un mérite quelconque, si petit qu'd soit, à inventer le fond de vos fables, vous évitez par-là l'inconvénient de vous trouver en rivalité avec

(i) Elles ont été'imprimées, je crois , chez {ionien, rue T.iranne, en 3801 ou 180a. La Décade a parlé aussi de ce ùngulier avertissement. A. I.

trente fabulistes modernes , ce à quoi sont exposés les poètes qui empruntent aux étrangers le fond de leurs apologues. Ces richesses étant du domaine public, chacun se croit en droit de s'en saisir. C'est ce <|ui fait que les trois quarts des recueils publiés depuis quarante ans, sous le titre de Fables nouvelles, n'offrent que des vieilleries traduites et retraduites de Lessing, d' YiiaiHe ou de Pignotti.

Si, dans vos imitations, vous avez mieux fait que vos devanciers , le mal n'est pas grande mais si vous avez fiiit moins bien , quel intérêt pourra déterminer le lecteur à reprendre votre livre ? Il n'a pas même pour sa curiosité le mérite de la nouveauté. Cet oubli absolu menace moins le fabuliste inventeur; il ne doit pas le craindre niême, s'il a su créer d'ingénieuses fictions. C'est ain?i que Lamotte , décrié depuis si long-temps , ne s'en fait pas moins lire de ceux-là même qui le décrient. L'invention seule l'a sauvé. Il était mort à jamais, s il eût traité les mêmes sujets que La Fontaine avec lequel ni J.-B. Rousseau, ni Despréaux lui-même , moins prudens que Lamotte, n'ont pu soutenir la comparaison.

Fabulistes, inventez donc vos sujets. IXi

( ,=6 ) plus, traitez de préférence des sujets d'intérêt général , emprisonnez-vous le moins souvent possible dans des intérêts de circonstance ou de localité, [écrivez pour tous les temps et pour tous les lieux. Les grands principes de la morale sont les mômes partout. C'est en vous élevant à leur hauteur, a l'exemple d'Esope et de Pilpai, que vous pourrez vous faire un domaine égal en étendue à celui de la nature, que vous écrirez , non pas pour des Indiens ^ des Grecs ou des Français , mais pour les hommes; que vous serez fabulistes pour le monde entier.

Les questions de politique générale sont aussi d'intérêt général ; et quoi qu'on en dise, la politique n'est pas moins à la portée de l'intelligence commune que la morale ellemême, comme laquelle aussi elle ne devient obscure quelorsqu'ellese déprave. Ne craignez donc pas de faire des fables politiques , ne fiit-ce que pour divulguer les mystères de la politique dépravée. Quel que soit le moyen qu'on emploie, c'est bien mériter de l'humanité entière, que d'éclairer l'homme sur ses droits et sur ses devoirs. C'est par la crainte seule qu'ils ont de voir les hommes sortir de l'enfance, que les professeurs d'un

("7 ) certain parti voudraient que les fables et d'autres ouvrages encore , tels que la comédie et la tragédie même , ne fussent propres qu'à divertir des enfans sans les former.

Les anciens ne pensaient pas ainsi. Les intérêts politiques sont peut-être lespremiers qu'ils client débattus dans leurs apologues. La fable des Membres et de ï Estomac , que Menenius Agrippa avait empruntée à Lokman , est plus ancienne que celle du Renard et du Corbeau, qui appartient à Esope. La plupart des apologues de la Bible sont politiques. On trouve aussi un bon nombre d'apologues politiques dans Phèdre.

Quant aux modernes ^ sans nous prévaloir de l'apologue en trente-six chants que nous a laissé l'abbé Gasti , ne recourons qu'à l'autorité de La Fontaine. Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues, le Fieillard et VAne , les deux Taureaux et la Grenouille, les Loups et les Brebis , et tant <i'autres fables du bonhomme, sontelles autres que des fables politiques?

Au reste , en écrivant pour les hommes de quelque âge qu'ils soient, n'est-ce pas, les trois quarts du temps, écrire pour des en-

fans? Ecrivez du moins pour (]u*ils cessent, s'il se peut, de l'êlre

M. Gosse et M. de Stassart paraissent avoir senti ces considérations, que la lecture de leurs recueils nous a inspirés. Le premier a inventé tous les sujets; le second n'en a emprunté qu'un petit nombre, et tous deux ont fait des fables politiques.

Nous allons tâcher d'apprécier le talent que l'un et l'autre fabuliste a déployé dans un genre que Ton croit facile, parce que la facilité est une des premières qualités qu'il exige.

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