‹ Les loisirs d'un banniChapitre 20 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

le fond , en grande partie ^ et pour les formes, vn totalité.

Celui des deux, qui même a emprunté à des étrangers le sujet' de quelques-unes de ses fables ^ a su souvent se les approprier par la manière dont il les traite.

M. de Stassart refiit-il la fable de V Autruche, inventée par Lessing et imitée par tant de fabulistes , il se garde bien de conserver comme eux , et notamment comme Dorât, la faute qui se trouve dans l'auteur original , et de comparer aux voiles dun vaisseau les courtes ailes sur lesquelles l'autruche essaie de s'envoler. Quand on refait ce qui a été fait par les autres , on n'est pas excusable de répéter leurs fautes; et si, en les évitant, on crée des beautés, on est presque inventeur.

A cet avantage M. de Stassa7^t]oïn\. celui d'être lout-à-fait inventeur, dans la plus grande partie de ses apologues. Il faudrait plus d'espace que ce journal ne peut nous en céder, pour faire connaître le mérite particulier de ses compositions. Ce sont, en général , d'ingénieuses fictions d'où l'auteur a l'art de tirer des règles de conduite pour les

( i3i ) hommes de toutes les classes et pour l'homme dans toutes les situations.

La fable suivante , que nous prenons à l'ouverture du livre, contient, par exemple , une leçon excellente , mais uniquement d'intérêt

Le Financier ^ l'Alphabet et le Sansonnet.

L'épais Mondor, de grand matin , C'est-à-dire à midi , roulait en équipage. Pour se donner les airs d'un savant personnage» , Il veut être conduit dans ce paj's latin Que parcourent à pied le savant et le sage , L'un pour trouver q^uelque bouquin , Et l'autre quelque bon ouvrage.

Mondor s'arrête avec son étalage , Chez un des héritiers d'Etienne ou de Barbin ; Et le voilà , tout couvert de dorure , Dans la boutique. 11 prend un alphabet , A ses yeux étalant superbe couverture : '<>,:n.v

(De l'offrir au dauphin l'on avait le projet. ) j» i^f, Sous ce pompeux habit , dit-il , triste brochure , Ton prix est nul. — Et toi , répond pour le livret , -,«, De sa cage un bon sansonnet , ' ^'i'l?..>/> l-'>'..: Un peu railleur de sa nature; A fjn^ • Et toi , messire Turcaret , Que vaudrais-tu sans ta parure?

11 n'était pas nécessaire de transcrire l'affabulation qui détermine cet apologue, et dont il peut se passer , pour faire sentir la mora-

lité qu'il énonce. Ce mérite, qui dénote une grande justesse de sens, manque quelquefois à des hommes de beaucoup d'esprit, qui souvent songent plus à divertir leur lecteur qu'à l'éclairer. On n'est fabuliste parfait qu'ep atteignant Pun et l'autre buts.

C'est encore une fable ingénieuse que celle qui est intitulée : It Bourdon de Notre-Dame, Toujours prête à célébrer l'événement ou le héros du jour, cette cloche assourdissante sonne pour la paix comme pour la guerre , pour les victoires remportées par les Français sur l'Europe , et pour celles que l'Eui'ope remporte enfin sur les Français. Ne rappelle t-elle pas de certains rimailleurs , qui ont toujours dans leur écrin des diamans des princes de toutes les dynasties, comme ils ont dans leurs portefeuilles des vers pour les princes de toutes les époques ? Il convenait à un homme d'un caractère aussi indépendant et aussi désintéressé que notre fabuliste , de siiinaler une bassesse si ridicule.

Le gros bourdon de Notre-Dame A de nombreux iuiitafeurs ; Et , s'il çst ici des frondeurs , Nous ne manquons pas , sur mon .'une , De CCS gens toujours prêts à trouver tout au mieux , Et qui ne cherchent qu'à se vendre.

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Hélas! THéHcon même en présente à nies yeiu ! De leurs odes les rois ont peine à se détendre.

Pour les louer C les poursuit en tous lieux.

Au Grand-Mogol victorieux Ils offriraient des vers , s'il voulait les entendre '■ Et les payer sur-tout

M. de Stassart n'est pas moins lieureux quand il emploie Tapologue à la démonstration des vérilés politiques. On trouve dans son recueil plus d'une heureuse fable composée dans ce but. Entre elles on remarquera sans doute le Lion édenté , et le Léopard et V Eléphant', à l'occasion de celte dernière, l'auteur fait une profession de foi fort honorable j dans une des notes qu'il a ajoutées à sa seconde édition.

La fable intitulée le Renard, fable qui pourrait passer pour une histoire, offre des détails très-piquans. Ce renard, eu dépit de la critique, fait tous les métiers qui peuvent le conduire à la fortune. Après avoir débuté par être prédicateur, puis léj>islateiir, il devient flatteur du prince et son premier ministre. Les quolibets, les chansons, h;s satires qu'une vie constamment partagée entre tant de professions si contradictoires faitpleuvoir sur lui, ne l'empêchent pas de poursuivre §ou chemin et de continuer à plumer , soiis

le hon pin isir du prince , la poule et le dindon . La conduite de ce renard rappelle le propos de Mazarin : S'ils cantent , ils pagueront.

Le nom de Tallejrand se trouve cilé dans celte fable; le fabuliste appelle maître renard ,

Le Talîeyrand des animaux.

Est-ce parce qu'ayant d'être ministre et millionnaire, un prince de ce nom avait été , comme le renard , prêtre et député ? Mais comme il n'est pas dit dans la fable que le renard se soit marié, l'épigramme que le poète se permet ici conti^ cette pauvre bête est peut-être un peu trop forte.

Que M. de Stassart nous pardonne ce trait de critique échappé à notre franchise. Nous avons assez souvent l'occasion de le louer, pour ne pas nous interdire le droit de relever ses erreurs quand il lui en échappe. Nous n'en avons pas trouvé dans la fable suivante :

Le Conseil d'état du Lion.

Pour gouverner les animaux Avec plus d'ordre et de méthode, Le roi lion veut rédiger un code.

On a vu Frédéric , Pierre , et d'autres héros Mettre cet usage à la mode.

Diversité de lois est souvent incommorlc ; Qui rè^ne aime à pouvoir s'expliquer eu deux mois. Cependant il fallait en un corps de doctrine Rassembler les matériaux.

Dès-lors notre prince imagine D'avoir autour de lui des conseillers d'état. Qui prendra-t-il ?De Tours on fait étal; Mais il est brusque en son langage.

Maître bœuf est trop lent; trop prompt est le cheval.

Beitrand n'a pas le maintien assez sage : On trouve l'écureuil trop chétif personnage ;

L'âne est un bien sot animal ; T/élépbant est disert , c'est seulement dommage Que par trop de science il blesse eLdécournge ; Le léopard se montre impérieux ; Massire loup paraît trop odieux.

Le chevreuil est doux et timide , Le tigre beaucoup trop perfide , Et le bélier trop généreux.

Du ren.T d même on craignait la finc?se ; Bref au rebut fut mise chaque espèce : Le monarque était ombrageux.

Il crut devoir^ dans sa sagesse , N'admettre que des chiens couchans.

Parmi nous bien des rois ne sont pas moins prucicns. Que Dieu leur donne paix ! J'en détourne la vue ; De tous ces us de cour que i cnfiuicre un frondeur ! Je rae tais, moi ; je suis agriculteur,. Et je retourne à ma charrue.

Ce que dit M. de Stassart dans ces deux jolis yers, est ce qu'il a fait. Après avoir adluinislré avec succès les affaires publiques , ii s'occupe des siennes^ et comme Candide ,

il cultive soîi jardin. Tant mieux pour lui, sans doute j mais non pour la chose publique qui pouvait profiler de son expérience.

Eeatus ille qui procul negotiis ,

Ijt prisca sens morlaliafn , Patcriia rura hohus exercet suis , Solulus orjini fœnore (i).

ïleiireux qui de ses mains , comme nos premiers pères , Cultive en paix ses champs et vit libre d'affaires (2).

Heureux sur - tout celui qui, bien que prêt à se dévouer pour sa patrie , préfère les services obscurs qu'il lui rend dans une ferme , où il conserve son honneur et ses principes, à ceux que certaines gens prétendent lui rendre d'ans les fonctions publiques oii ils se sont perpétués par tous les genres d'apostasie !

Le style de M. de Stassart est, commue on en peut juger par les morceaux que nous avons cités , aussi naturel que spirituel, sans être pour cela dénué d'élégance.

On pourrait lui reprocher quelques négligences: elles sont souvent la conséquence du désir d'être simple ; et défaut pour dé-

(i) Hor. , od. 2, ch. 5 , liv.

{'^) D«ru.

( '37 ) faut j peut-être la négligence est-elle préférable à la recherche.. Un grand nombre de ces taches légères a déjà disparu dans la seconde édition des fables de M. de Stassart; motif de croire que ces fables, composées d'ailleurs avec «ne célérité, une facilité prodigieuse , acquerront un nouveau degré de perfection , à mesure que l'auteur en multipliera les éditions. . l.

Ce recueil est suivi de notes nombreuses ^ ^où l'auteur avoue avec une rare franchise les opinions qu'il professe et les emprunts qu'il a faits. Ce sont des notes faites en conS' cience sous ces deux rapports ; on n'en saurait douîer.

Mais que M. de Stassart nous le pardonné , nous n'oserions en dire autant des notes où nous trouvons les éloges de tant de contemporains, dont les uns sont trop connus et les autres trop inconnus. Nous serionsdésolés de chagriner ici personne, à commencer par M. Hubin i mais qu'on nous pardonne de le dire , nous croyons avoir rencontré danô ces notes certain déncmbremenf un peu nombreux peut-être. Les fabulistes qui s'y trouvent nommés pourraient bien n'être |39S tous également charmés de la société

( '36) qu'on leur donne. Ce qui est madrigal pour l'un pourrait être épigrarame pour l'autre. Une liste de ce genre ne devrait-elle pas être faite avec autant de circonspection qu'une liste de bal? Il faut lâcher autant qu'on peut de ne pas mêler les compagnies. M. Hubin sera sans doute de cet avis. Il n'en doit pas être du Parnasse comme du Paradis ; l'intention n'y est pas prise pour le fait , et il n'y a pas de place là pour les pauvres d'esprit.

Dans un autre article nous rendrons compte des fables de M. Gosse , et aussi d'un recueil de poésies publiées récemment par M. Roucher, recueil où se trouvent plusieurs fables.

FABLES DE M. GOSSE (i).

Les fables d'Esope furent en partie faites pour des circonstances particulières.

(i) Auteur du Médisant , comédie qui a été applaudie au Théâtre Français ; du Flatte ur , comédie qui n'a point flatté le goût du public au

( ^39 ) Les Samiens se moquent-ils de sa tournure difforme et grotesque , il leur dit: Ce n'est pas la forme du vase qu'il faut considérer, mais la liqueur qu'il renferme.

Songent-ils à le livrer h Crésus , contre lequel il les avait assistés de ses conseils , « Les loups et les brebis , leur dit-il , ayant fait un traité de paix , celles-ci donnèrent leurs chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs , les loups les étranglèrent à leur plaisir. »

En présence de ce roi^ qui s*'indignait de ce qu'un chétif individu eût osé s'opposer à ses volontés , se comparant à la cigale parmi les sauterelles , il se justifie aussi par un apologue à-pen-près semblable à celui que le commentateur Coste n'a pas eu honte de mettre à la suite de ceux de La Fontaine, dans l'édition qu'il a illustrée de ses notes; j'

Les Delplîiens , dont il s'était attiré la haine en leur faisant application des bâtons Jlottans , lui tendent un piège et le con-

même théâtre ; de Manon Lescaut , mélodrame siflQé sur les boulevards , et de vaudevilles qui ont eu le même sort sur tous les théâtres de la capitale.

damnent à mort, comme convaincu d'avoir volé des vases sacrés qu'eux-mêmes avaient cachés parmi ses effets. 11 leur raconte la fable du Rat et de la Grenouille. « Un plus puissant que vous , ajoute-t-il , me vengera. Je périrai, ô Delpliiens ! mais vous périrez aussi, a

Enfin ces misérables l'ayant arraché d'une petite chapelle ou il s'était réfugié pour échapper au supplice, leur annonçant qu'on ne viole même pas impunément l'asile offert au faible par la faiblesse , il récite à ses bourreaux la fabîe de V Aigle et XEscarbot, qui depuis a pris tant de charmes sous la plume du fabuliste par excellence.

Comme les circonstances dans lesquelles ces divers apologues ont été inventés^, peuvent journellement se renouveler, la leçon qu'ils renferment conserve encore son utilité. En travaillant dans un intérêt privé , le fabuliste se trouve avoir servi l'intérêt général.

C'est ce qui arrivera quand on ne se renfermera pas dans le cercle étroit des intérêts démode et de coterie.

M. Gosse. n'a pas eu ce tort. A l'exemple d'Esope , il a souvent écrit à l'occasion de

'ée''<jui s'est passé sous ses yeux ; mais en sô plaçant toujours à cette hauteur où l'on doit selever, quand on veut être utile dans tous les temps et survivre à l'événement qui vous inspire.

« On s'apercevra facilement, dit^il, que ces fables ont été composées à des époques bien différentes. Les Animaux en état de guerrej^ le Castor et le Singe , la Lanterne magique , ont du être faites avant 1812. Le Pam>re et son Chien, V Enfant , le Loup et le Soldat laboureur, etc., sont de] i8i8; et dans ces années diverses, le même sentiment m'a fait prendre la plume. L'abus de la guerre ou le triomplke de l'ingratitude , la souplesse de certain savant , l'entêtement de certain journaliste , m'ont tour-à tour prêté des sujets; je n'en ai saisi que le côté plaisant , car j'ai toujours pensé qu'on instruisait davantage les hommes , en les faisant rire par des aperçus comiques , qu'en les gourmandant par des reproches sérieux. »

Cette opinion était celle. d'Horace ,

Ridiculum acri Forliùs et meliàs magnas plerumrjue secat res (i)

(1) Sut. io, lib. 1.

e]]e est aussi celle de Molière. C'est au ridi* cule à faire justice de certains travers contre • lesquels le froid bon sens s'élèverait en vain. C'est au ridicule, si redoutable pour l'amourpropre , à réprimer les écarts de l'amourpropre. La sottise sera moins confiante en elle-même , quand elle n'aura recueilli que des risées, là oïi elle attendait les applaudissemens.

Il est tout naturel que M. Gosse , à qui sa jolie comédie du Médisant a donné rang parmi les successeurs de Molière , ait fait application de ces principes à l'art de La Fontaine. L'analogie est grande entre les genres où ces 'deux hommes se sont immortalisés, et la fable peut , aussi bien que la comédie, s'armer des griffes de la satire.

Sans être cruelles, les griffes que M. Gosse prête h la fable sont assez acérées pour arracher à l'homme qu'elles attaquent , certaines grimaces ; mais de celles qui provoquent plutôt la gaîlé que la pitié, parce (ju'elles sont plus l'expression du dépit que de la douleur , et qu'on peut en rire sans cruauté.

J'aurais , moi qui ne suis pas cruel ^ j'aurais , je l'avoue , quelque plaisir à observer

la figure de certain savant , pendant qu'il

ferait ou qu'on lui ferait lecture d'unedes

fables que l'auteur a composées ad hoc; de

celle qu'il intitule : Le Castor et le Singe.

Ce pauvre castor, qui par d'utiles travaux s'était acquis, comme mathématicien, une honnête réputation , se laisse persuader par le singe d'aller à la cour dulion et d'y prendre du service ; l'ambition le séduit , dit le fabuliste ,

Et le voilà qui cède à oeUe Yanilé Que tant de fois il a blâmée.

Pourquoi faut-il que la fumée , -Appât grossier qui tourne une tête à Pévent, Dérange aussi le cerveau d'un savant ?

re singe en secret riait de sa manie.

(Les singes sont jaloux du mérite d^autrui) ; Ne pouvant s'élever à son vaste génie ,

Bertrand le fit descendre à lui :

Il apprit au savant gambades, jonglerie , Tout ce qui d'un flatteur fait le triste métier ; Et le pauvre castor, privé de son chantier. Raillé par ses égaux , maudit par sa patrie , A la cour du lion , toujours pâle et tremblant , Ne fut qu'un mauvais singe et perdit son talent.

Je doute que cette fable soit tout-à-fait du goût de tel demi-castor ( scientifiquement parlant ) , qui a quitté son cabinet pour entrer dans celui de tel ministre avec lequel

( iH )

il coopère au progrès des lumières. Je douté sur-tout qu'elle ne fasse pas faire quelques contorsions au comte-marquis deLaplace, qui est venu en cour pour y prouver quei cette vérité mathématique, la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre j n'est rien moins qu'une vérité politique , et qu'en fait de fortune il faut à la li2,ne droite substituer la ligne courbe. Que ce savant nous pardonne toutefois de le ranger pariui les demi-castors. Quand on a employé vingt ans de sa vie à la démonstration d'un pareil axiome, on peut bien passer pour castor tout entier.

Indépendamment de ce caractère satirique qui donne à l'apologue plus de mordant , M. Gosse a le talent de lui prêter un intérêt particulier, en tirant quelquefois ses sujets des phénomènes nouvellement observés par les sciences naturelles, auxquelles, il est par cela même d'une utilité égale à celle qu'il en tire. Tout en poursuivant un but spécial, s'étudiera donner au lecteur des connaissances utiles , est un mérite qu'un bon esprit peut ambitionner et dont les bons esprits lui sauront gré. Voltaire ne le négligeait pas. Dans tous ses ouvrages il

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