‹ Les loisirs d'un banniChapitre 21 sur 65 · AU VRAI -LIBÉRAL · texte numérisé non relu

AU VRAI -LIBÉRAL

Gand j le 21 novembre 1818

.Comment se fait-il, M. le Vrai-Libéral , que vous n'ayez pas encore rendu compte de la solennité qui a eu lieu , le mois dernier , à Gand , et dans laquelle le magnifique Jean- Charles VAN Rotterdam , ci-devant recteur de l'université en ladite ville , a fait, avec une grâce si noble , abdication de sa magistrature académique ?

Quoi, Monsieur, pas un mot même sur le discours, ou plutôt sur l'oraison, que ce docteur a prononcé en celte occasion ! Ne la con- II. 10

( i4^ ) naissez- vous pas ? La voici : Toile , lege ', prenez et lisez.

Le sujet de cette oraison n'est pas , comme vous le verrez , des plus plaisans ; elle a pour titre : Defatis j quibus artis mtdicœ disciplina sub Gallorinn imperio in his meridionalibus regni partibus obnoxia fuit (i). Cequitraduitlibrement veut dire : Lies trentesix infortunes de la médecine dans les parties méridionales des Pays-Bas , sous la puissance des Français.

Les Français ne trouveront , certes , pas là le mot pour rire 5 vous y verrez que myn- HEER VAN Rotterdam ne les aime point , et qu'il a bien ses raisons pour cela.

Forcé aujourd'hui de parler en latin , si ce docteur ne sait pas le latin , ce qu'il avoue ingénument. « Quamvis latine indoctus "videar : » quoique je ne sois qu'un ignorant en fait de latin ; c'est aux Français seuls qu'en est la faute. N'est-il pas de notoriété publique en effet , que le latin avait été proscrit

(1) Tous les passages marqués par des (^j) guillemets sont Je l'orateur.

pal' ces tyrans , et que ce n'est que pour en imposer au public , qu'ils ont fondé des lycées à Liège , à Bruges , à Bruxelles et même à Gand ; et qu'enfin , s'ils payaient en Belgique trente ou quarante professeurs de langue latine , c'était pour qu'elle n'y fût pas enseignée ?

Si le docteur n'est pas plus savant en médecine qu'en latin , c'est aussi la faute des Français. Par suite de leur indifférence pour l'art d'Esculape, ont-ils établi en définitif , des écoles de médecine ailleurs qu'à Strasbourg, à Montpellier et à Paris f et n'eûtil pas été ridicule que mynheer van Rotterdam se dérangeât pour aller prendre , à quatre-vingt lieues de chez lui , les leçons des premiers professeurs de l'Europe , comme le le fait un écolier qui va se perfectionner dans les universités d'Allemagne ?

Après avoir observé très- finement que les révolutions diverses, éprouvées parTinstruction publique dans l'empire français, ont été faites en jalousie de l'université de Louvain , laquelle n*en est pas moins aujourd'hui la première université du monde , comme Juste Lipse l'a prouvé en vers , il y a plus de deux

( T48 ) siècles ; le docteur convient pourtant qu'antérieurement à l'organisation de l'enseignement médical, tel qu^il existe encore en France, des chaires de médecine avaient été créées dans nos provinces alors divisées en départemens , et qu'on en avait placé dans nos écoles dites centrales. Il convient aussi qu'à la suppression des ces écoles , trois écoles spéciales de médecine fussent établies pour nos provinces , à Bruxelles, à An vers et à Gandmême. Mais, dans ces écoles diverses, l'enseignement n'était -il pas donné gratuitement et en français ? Or, u'est-il pas reconnu qu'un médecin ne peut posséder la science qu'autant qu'il l'achète , et qu'elle n'est bonne qu'autant qu'on la lui a vendue en latin!

Cette opinion qui peut faire sourire le bon sens , n'a rien , au reste , qui blesse la bonne foi. Il n'en est peut-être pas de même de celle qui suit.

Affectant de confondre toutes les époques^ et imvmtant à l'ordre existant depuis douze aus les vices que cet ordre a réformés, le MAGNIFIQUE insiuue , il affirme même, que la clinique , c'csl-à-dire , que l'élude de la médecine faite sous les yeux du professeur au

lit des malades , était étrangère à renseignement dans le système français.

Je suis fâché d'être en ceci en opposition

avec LE RECTEUR VAN ROTTERDAM. Mais tOUt

recteur qu'il est , je ne puis m'em pêcher de lui dire : Rien n'est moins conforme à ce qui a été , à ce qui est , que cette assertion. C'est dans les immenses hôpitaux de la capitale, c'est entourés de plusieurs milliers de malades, que les disciples des Corvisart, des Halle , des Pelletan , des Dubois, des Dupuylren , et de tant d'autres , ont mis de tout temps en pratique, sous les yeux de leurs maîtres, les leçons qu'ils en reçoivent. Nulle part, plus qu'en France , la clinique n'est tenue pour indispensable au perfectionnement de l'instruction médicale : il y a même à Paris des établissemens spécialement consacrés à ce complément d'études.

On passerait pour peu poli, si, à l'exemple du docteur qui , dans son jargon « scapham, scaphain appellat :» appelle un chat, un chat (i; , on lui donnait le nom qui lui con-

(i) Scapha ne veut pas dire absolument chat. Les lexicographes uous apprennent que ce mot est

( i5o ) vient, quand il contredit la vérité avec si peu de décence , ou tant d'étourderie.

Il faut respecter la vérité , même quand elle est favorable aux Français. Celle maxime qui peut répugner à un politique habile doit être d'un docteur honnête. Un recteur d'université ne peut pas, comme un chancelier de l'échiquier , avoir une autre conscience que celle de l'honneur ; heureusement le docteur VAN Rotterdam fait-il exception parmi les docteurs de notre nation ; et, pour me servir de ses heureuses expressions , n'est-il pas dans le royaume deux docteurs <^<:ejusdemjarinœ^^ de la même farine.

La vérité veutqu'ouen convienne cependant. Cet orateur n'a rien négligé pour égayer la gravité de la matière qu'il traite. C'est avec une rare prodigalité qu'il sème son discours , non-seulement des fleurs les plus suaves de la

eui[)loyé,par les auteurs latins, de manière h signifier tantôt Laïque^ tantôt cullier-à-pot , tantôt niche et tantôt même, sauf respect, bassin de chaise-percée. Ignorant dans quelle acception le docteur se sert ici de ce mot, on traduit le proverbe latin où il figure, par le proverbe franrais d'uu sens équivalent.

rhétorique et de la médecine , mais des fleurs mêmes qui semblent exclusivement fleuru' pour messieurs les apothicaires.

Très-différent de ces ce tenebrions ( tenebnombus){i)» qui, dit ce courtisan des Muses, ne les approchent que pour les outrager et les polluer , c'est pour les purifier , pour les niédi'camenter,pour les guérir, qu'il recherche leur commerce. C'e^t d'emplâtres , d'onguens , de médecines, et non de fleurettes ou de gravelures que ce chaste suppôt d'Esculape entretient « ces honnêtes filles , honestce 'virgines. »

Ce médecin ne néglige aucune occasion de , se distinguer du commun des écrivains , par son élégance. Là , où l'orateur vulgaire ferait parler son cœur , métaphore banale j c'est à son estomac qu''il donne la parole. Cette opinion , dit-il, n'estpasdans mon estomac, « niei sane non est estomachi « : probablement est-ce dans cet organe qu'est établi, pour le docteur , le siège de la pensée.

(i) Cette expression du docteume pourrait-elle pas se traduire par éteignoiri

Ne sortant jamais de son personnage , c'est à son art aussi ^ qu'à ^exemple du docteur Barlholo^ il aime à emprunter ses sujets de comparaison. Mais, pins économe de rhubarbe et de tamarin dans la confection de ses figures , que le médecin espagnol , il a plutôt recours , il est vrai , à la physiologie qu'à la pharmacie ^ dès qu'il cesse de parler au propre. « De même , dit-il , que ces corps humains » qui, trop endommagés par une \ie dissolue, » gissent impliqués dans les maladies les plus » graves, ne recouvrent pas leur ancienne >5 santé dans les mains du médecin le plus » habile ( ce qui ferait croire que notre doc- 55 leur ne guérit pas toujours son monde ); 55 de même , il est difficile , bien plus , il est 55 impossible de rétablir dans sa première in- » légrité , l'enseignement des sciences , lors- 55 qu'il a été une fois renversé par la violence » du caprice public. 5>

Voilà, certes, à pr<Dpos de médecine, une belle similitude tirée' de la médecine! Mais si le fait que l'orateur veut démontrer par là était vrai , ne s'en suivrait- il pas que non seulement il n'y a plus aujourd'hui, mais qu'il ne saurait y avoir désormais aucun médecin

habile en ce royaume 5 puisqu'il y a vingt ans que l'enseignement a été détruit à Louvain , et qu'une fois détruit, l'enseignement ne saurait être rétabli dans sa première intégrité ?

Heureusement pour nous, les écoles françaises n'ont-elles pas été fermées aux étudians de notre nation , pendant les vingt années que la Belgique a fait partie de la France? Heureusement ne leur seraient-elles pas fermées, quoique nous lui soyons devenus étrangers , si par malheur , les doctes de toutes les nations, réunis à l'université de Louvain , pour lui rendre son ancien lustre, y perdaient leur latin?

Tel est en somme, M. le F^rai-Libéral, le fond du discours que je vous envoie. Revêtez ce fond de tout le charme que le style de M. Diafoîrus peut prêter à la doctrine de Sgana relie, et vous aurez une idée assez juste de la science et du talent de mynheer van Rotterdam , ci-devant recteur magnifique de l'Université de Gand.

Soumis aux réglemens, il s'est abstenu d'é-» crire son discours en français : on ne peut l'en blâmer. Il se montre, il est vrai, observateur moins scrupuleux des mêmes réglemens, qui voulaient que ce discours fût écrit en latin :

ne l'eu blâmons pas non plus. Au fait, la langue de Cicéron et d'Erasme ne convenait pas plus pour exprimer de pareilles opinions , que celle de Pascal et de Voltaire. On doit, quand on ne pense pas comme les autres, se garder de parler comme les autres. La langue du docleur VAN Rotterdam n'appartient qu'à lui; elle est toute de sa façon, et lui donne droit à un brevet d'invention.

Si j'étais Français , J'aurais pu garder le silence sur les attaques de ce recteur qui cherche à se faire valoir en décriant ce qu'il ne saurait faire oublier. Mais je suis Belge (i), et comme c'est au nom de tous , qu'il semble attaquer ici la France , trouvez naturel que je le désavoue. Ce n'est, certes , pas sous le rapport de la propagation des sciences, que notre reunion à la France nous a porté préjudice. Si les établissemens belges ont été absorbés dans cette réunion , n'avons-nous pas, comme on l'a déjà

(i) Des raisons particulières out peut-être obligé M. Arnault à se servir du titre de Belge pour écrire celle lettre; mais je puis assurer qu'il n'est point de ce pays, mais bien un vrai Français. A. I.

( '55) (lit , n'avons-nous pas Irouvé dans les élablîssemens français, un enseignement plus élenclii et dont les developpeniens déterminés par ks seuls intérêts de la science, ont toujours embrassé tous ses progrès? N'est-ce pas à ces écoles enfin, que l'élite de nos professeurs et de nos praticiens a été formée ? Perfectionnons, si nous le pouvons, le système d'instruction français , mais n'insultons pas la nation à laquelle nous le devons , la nation dont nous avons fait partie ; car enfin nous n'avons pas été sujets des Français , mais Français.

Il est temps de finir, M. le J^rai-Libéral, car je m'aperçois que l'humeur me gagne, et que je commence à me fâcher de ce qui , sans doute, vous fera rire. Je cesse donc d'en parler, de peur de tomber dans le sérieux. Ce serait faire trop d'honneur au recteur van Rotterdam , que de continuer sur ce ton. C'est sur une trompette moins grave que la renommée doit préconiser les œuvres de ce magnifique. Dixi.

J'ai l'honneur , etc.

Un de vos abonnes*

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