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LES JÉSUITES

Pour donner au lecteur une idée de la prospérité de cette société , avant que d'en venir à l'histoire de sa destruction, disons qu'en 1 62.6^ c'est-à-dire , quatre-vingts ans après sa fondation , le nombre de ses établisseniens excédait neuf cents, et que celui des frères était à peu près de seize mille j il s'est élevé à vingt mille depuis.

Comme les juifs j répandus , mais non mêlés parmi les nations, les jésuites y exerçaient aussi leur industrie , avec autant de profit au moins , et surtout avec plus d'honneur.

Maîtres des esprits par la prédication , la confession et l'enseignement , leur empire s'élendait à mesure qu'il vieillissait j et ils ne négligeaient rien pour en assurer la durée. Ils mettaient surtout un art particulier à se recruter. Habiles à démêler dans l'enfant les qualités de riiomme , ils savaient s'attacher ceux de

leurs élèves dont les aptitudes promettaient un sujet utile à leur ordre dans la carrière des sciences, des lettres, de la prédication, du professorat, de l'apostolat ou même du martyre j car la prévoyance jésuitique, qui songeait à tout, s'occupait de fournir, de temps en temps, des saints au calendrier.

Qu'on qe s'étonne pas qu'une vigne si bien cultivée ait, en si peu de temps, produit une telle abondance de fruits : qu'on ne s'étonne pas non plus que la tête ait tourné aux vignerons , au milieu d'une si belle vendange. L'orgueil prit bientôt en eux la place de l'humilité. Ils ne doutèrent pas que leur puissance ne dût être éternelle, comme elle était universelle. Prenant au pied de la lettre le roman de leur fondateur qui , dans ses exercices spirituels , fait de ses disciples, les capitaines d'une armée dont Dieu est le général , les jésuites se regardaient comme conquérans de la terre, comme arbitres du sort présent et futur des peuples et des rois , et ne dissimulèrent pas assez leur présomption .

Il y avait dans une de leurs maisons, c'est à Clermont je crois, un tableau allégorique, dont j'ai la gravure j il est intitulé : Navis je-

suitica, ( le "vaisseau, la nej jésuitique. ) De la calle à la hune, les fonctions y sont remplies par des jésuites : les uns tendent les voiles, lesaulres rament, comme s'ils n'avaient fait autre chose j et leur général , assis au gouvernail , dirige , vers le port du salut, cette galère sur laquelle se laissent conduire des rois , des moines , des bourgeois et quelques papes même, mais où l'on ne voit pas de femmes. Entassés dans des chaloupes, des gens de toutes professions poursuivent ce vaisseau et sollicitent la grâce d'y monter. Mais tandis que les matelots jettent à quelques-uns des cordes, ils en écanent d'autres à grands coups de crocs et d'avirons, à peu près comme lit Panurge avec les bergers de Dindenaut. Cependant bon nombre de frères armés en guerre, et rangés en bel ordre , percent de leurs traits les ennemis de l'église ou de la société , parmi lesquels on remarque force têtes tondues, plusieurs têtes couronnées, quelques oiseaux et même des poissons. Des légendes, attachées à ces traits, indiquent le genre d'erreurs reprochées à ces divers hérétiques. Dans la majeure partie de la chrétienté , cette fiction ne s'était que trop réalisée.

^ Les hommes d'état , qui dès long-lemps s'en étaientaperçuSj réussirent enfin à le démontrer aux rois. Ce n'est cependant qu'à de petits intérêts particuliers, qu'en France surtout, on fut redevable de la destruction des jésuites , réclamée par l'intérêt commun. Il ne fallut pas moins de vingt ans d'efforts et de travaux, pour abattre un arbre qui avait étendu, dans les quatre parties du monde , ses profondes racines. C'est en Portugal que s'entama cette grande opération, successivement accomplie dans tous les états catholiques, et définitivement consommée par Rome.

Le marquis de Pombal porta le premier coup à cette puissance, dans les lieux même où elle semblait le plu^ solidement établie. Elle y était immensei Là, où comme en certaines provinces de l'Amérique portugaise, les jésuites ne régnaient pas immédiatement sur les peuples, ils régnaient sur les grands. Une conspiration contre les jours du monarque et de laquelle ils furent les confideus et les approbateurs, en fournit la preuve et décida leur perte. Ces pères s'étaient conduits à Lisbonne, conformément aux principes qu'ils avaient professés, à Paris, dans l'affaire de Jean Châtel , et pratiqué à Londres, dans la conspira-

( i6o ) Uon des poudres. Joseph P' en usa avec euXj comme en avait usé Henri IV, en chassant l'ordre entier. Mais il ne procéda pas de la même manière envers les Pères personnellement impliqués dans le complot. En France, on avait pendu le R. P. Guignard (i); en Au-

(i) Jean Guignard, surnommé Briquarel^ et qui \it le jou'- à Chartres , fut régent et bibliothécaire au collège de Clermont. Au moment de l'assassinat de Jean de Cliâtel sur la personne de Henri IV, on fit des perquisitions rigoureuses chez tous les jésuites , et l'on trouva chez Guignard des écrits injurieux à Henri III et au prince régent. Dans ses papiers , ce jésuite disait que Jacques Clément avait fait un acte héroïque en tuant Henri III, etc., etc. Interrogé sur les libelles, il s'en est reconnu l'auteur , et , par un arrêt du 7 janvier 1695 , ce il fat atteint et convaincu du crime de 53 lèse-majesté, et, pour réparation d'icelui, condamné r> à faire amende honorable , nu , en chemise , la corde 33 au col , devant la principale porte de l'église de 33 Paris, tenant en sa main une torche ardente du 33 poids de deux livres ^ et de là, conduit en place de 33 Grève pour y être pendu et son corps réduit en cen- 3» dres. 33 L'arrêt fut exécuté le même soir.

( i6i ) gîetcrre , on avait roué le R. P, Gnarnet elle R. P. Oklécorne, sans croire avoir besoin d'y c'ire auloriscparla permission du pape. Il n'en pouvait pas cire ainsi en Portugal où un ecclésiastique ne saurait être livré aux tribunaux séculiers, qu'avec l'agrément du Saint-Siège qui le refusait. On fut obligé de prendre un biais , et de livrer le P. Malagrida (i) à l'in-

(i) Ce jésuite, né à Mercajo , en ifiSg, se trouva enPortugal au moment où le roi, en revenant en voiture (le son cliâteau de Belem , le 3 septembre 1758 , reçut, à 11 heures du soir, plusieurs coups d'armes à feu. Cet attentat fit envisager l'existence d'une conspiration : aussi nombre de personnes furent-elles arrêtées, entre autres le duc d'Aveiro et la marquise de Tavora. Les jésuites , déclarés moteurs du crime , furent investis et gardés soigneusement 5 Malagrida fut de ce nombre et mis en prison. On l'accusa d'avoir connaissance du complot et d'en avoir même conseillé l'exécution. Le 3 septembre 1769, les jésuites furentdéclarés traîtres et rebelles , cbassés du royaume, et leurs biens confisqués 5 mais Malagrida ne fut point de ce nombre, car il avait été condamné à mort. Ce jésuite fut donc livré aux inquisiteurs et jugé comme faux prophète et comme auteur de deux ouvrages , dont le

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