II. II
quisilion , comme on livre un rat à un chat. Cet apôtre de l'assassinat fut condamné, non comme assassin , mais comme hérétique , comme convaincu , sur son aveu , d'avoir émis sur la très Sainte-Trinité, des opinions hétérodoxes , d'a\^oir lié avec la bonne Vierge et
premier s'appelait J^ie héroïque et admirable de la glorieuse sainte Anne^ mère de la Sainte-Vierge : il était écrit en portugais ; et le second, de la Vie et de l'Empire de V Ante-Christ ^ en latin. Ce fut sur ces ouvrages qu'on instruisit son procès ; ouvrages remplis de folies, de puérilités, et qui ne pourraient montrer qu'un cerveau dérangé. Dom Joseph de Eragance, frère du roi, inquisiteur général, refusa de condamner ce religieux. Cependant on le jugea comme hérétique et visionnaire ; et le 20 septembre , jour fixé pour l'autodafé, le roi et sa cour se ï'endirent sur le lieu où devait se faire l'exécution. Ce malheureux y étant arrivé; on lui lut sa sentence, on le promena dans la ville et ensuite on le dégrada. Cette barbare cérémonie eut lieu, pendant la journée du 20 ; le 21 septembre au matin , ce vieillard fut étranglé , et son corps jeté dans les flammes. Gabriel Malagrida est auteur de trois pièces dramatiques à l'usage des collèges : la Fidélité do
Léontine^ Saint- Adrien ^ et Aman. A. I.
sainte Anne , sa mère, des conversations familières , et d'avoir été favorisé dans sa prison, à Tâge de 76 ans, d'extases de la nature de celles qui semblent réservées aux plus fervens profès de l'ordre séraphique (1).
Les jésuites, si difficilement admis en France, y étaient impatiemment supportés de tous ceux qu'ils ne confessaient pas. Quand on songe à la direction qu'ils donnaient à l'opinion, à l'abus qu'ils faisaient de leur crédit, à leur impitoyable despotisme, à leur cruauté envers les solitaires de Port-Royal, celte poignée d'hommes, auxquels la nation doit plus de gloire que ne lui en ont donnée et ne lui en donneront tous les jésuites passés , présens ou futurs j qnand on songe enfin aux persécutions plus étendues que les enfans d'Ignace exercèrent à l'occasion de la bulle Unigenitus y on ne trouve que trop fondée la haine dont ils étaient l'objet. On conçoit aussi celle que devait leur porter le parlement qui avait eu au moins le mérite de repousser constamment les tentatives
' (1) Voyez ce qui est consigné dans VAcordao ou Rapport du conseil de Lisbonne. A. I.
( i64) de la cour de Rome contre les libcrle's de Véglise gallicane et les droits de la nation , bien plus précieux encore. On conçoit enfin l'aversion que les. ministres devaient conserver pour vme société ambitieuse et Iracassière , qui si souvent avait balancé leur crédit dans l'esprit du prince , et détruit dans le confessional ce qui avait été résolu dans le cabinet.
Personne ne l'éprouvait plus vivement, celte aversion, que le ministre tout puissant alors, M. de Cboiseul j et , certes, ce n^était pas sans raison. Ce qui n'était dans les autres ministres que l'effet d'un soupçon , d'une présomption , était en lui le^résultat d'une certitude.
Le duc de Choiseul avait été ambassadeur à Rome j il ne fut pas peu surpris d'apprendre , dans un entretien qu'il eut avec le général des jésuites , que les opinions qu'il avait exprimées en conversation à Paris, sur la société de Jésus , étaient parfaitement connues à Rome de leur chef. « Nous savons touta?, lui dit à ce sujet le P. Ricci avec plus de naïveté que de fmesse j « nous connaissons parfaitement nos 3ï amis et nos ennemis j et nous avons de
« puissans moyens pour découvrir ce qu'il » nous est, intéressant de savoir. — Je me suis » convaincu depuis , disait M. de Choiseul, w que le général des jésuites , au moyeu du 5> vœu secret qui lie toutes les volontés de >3 ses religieux à la sienne, est instruit de » tout ce qui se passe dans les cabinets des 33 princes et dans l'intérieur des familles ; et >3 j'ai jugé dès-lors qu'une société de cette 33 trempe était , dans un état , un mal dange- 33 reux qu'il fallait se hàler d'extirper .,>3
Tout inclinait donc, en France, à imiter le Portugal ; tout , excepté Louis XV , qui , indolent sur cet article comme sur tant d'autres, supportait les jésuites parce qu'il craignait moins leur importunité que la peine qu'il lui eut fallu se donner pour s'en débarrasser.
Sur ces entrefaites éclata la banqueroute du R. P. Lavalette , chefdes missions à la Mar unique, où il soignait plus le temporel que le spirituel. Cette banqueroute d'un moine n'était que de trois millions. Il aurait pu mieux prendre son temps. Grand scandale. La maison Lyonney, qui s'y trouvait comprise pour plus de un million cinq cent mille francs , se pourvoit
devant le parlement qui , ayant reconnu que tous les biens de la société régis par une admiftistration générale , dans l'intérêE général, condamna solidairement la société à rem- Lourser les créanciers du R. P. Lavalctte.
Ce procès donna l'occasion au parlement d'examiner les statuts de cette société, lesquels jusqu'alors n'avaient pas été bien connus. Il fut effrayé de la puissance qu'ils attribuaient, sur des Français, à un moine résidant à Rome , d'où il étendait son despotisme sur tout le catholicisme. Il n'y eut qu'un cri contre une institution si dangereuse. Les partis les plus opposés se réunirent pour la détruire. Mais les communs efforts des pai lemens , des jansénistes , des plidosophes , des ministres mêmes eussent été vains probablement , s'ils n'avaient été fortifiés par la volonté d'une femme.
M"" de Porapadour, élevée par sa beauté au faîte des grandeurs , songeait à se les conserver par des moyens indépendans de ceux qui les lui avaient acquises, et à se maintenir par la considération publique dans le crédit qu'elle tenait de l'amour du monarque. Il lui parut utile, à cet effet, de solliciter un brevet de
( 1^7 ) dame du palais de la reine. Elle prenait rang, ainsi, parmi la noblesse de cour la plus favorisée. Mais comment la maîtresse en titre du roi, parviendrait-elle à l'obtenir d'une princesse aussi pieuse , aussi sévère que Marie Leczinska ?
Toute apparence de rapports intimes cesse brusquement entre madame de Pompadour et le roi. La porte par laquelle ces amans communiquaient est murée. Yétue d'babits modestes , la marquise se livre aux pratiques de la plus austère dévotion 5 et pour compléter rillusion , elle se résout à prendre un confesseur en titre. La direction des consciences de cour appartient de droit aux jésuites. La marquise fait appeler le P. de Sacy. Ce n'était ni un P. Cotton , ni un P. Lacbaise (i), ni un
(I) Il fut confesseur de Louis XIV pendant Sians, et naquit au château d'Aix, en Forez, le 23 aufit 162 K Lachaise est auteur d'un ouvrage qu'il fit imprimer à Lyon, en 1661 et 1G62, il est intitulé : Abrégé d'un cours de philosophie , 2 vol. in-folio : on a aussi de lui nombre d'ouvrages qui furent estimés. En 1701 , le r. Lacliaise fut compris parmi les académiciens lionc-
P. Letellier. Sacy n'entendait rien aux capitulations de conscience ; il n'avait pas vu jouer Tartuffe ; il ne savait pas
Q«il est avec le ciel des accommodemens.
Prenant la chose au sérieux, ne s'avise- t-il pas d'exiger qu'en réparation d'un si long scandale, sa pénitente quitte une cour qu'elle prétendait édifier? Ne s'avise-t-il pas de proposer le rôle de La Valière à celle qui songeait peut-être à jouer celui de Main tenon. En vain on l'engage à être moins rigide : il s'obsline et déclare qu'à cette condition seule il peut consentir à guider la marquise dans les voies du salut. La marquise laissa là le jésuite et se confessa à un récolet, qui lui donna l'absolution
raires. Louis XIV lui fît bâtir une maison de campagne, que l'on nomma Mont-Louis.^ et qui était entourée d'un enclos immense. Pendant long- temps celle maison et ce jardin furent les rendez-vous des grands et des premiers personnages de l'Etat ; en un mot , ce fut un endroit de plaisance. Singulière vicissifudc de ce bas monde ! maintenant ce lieu n'esl plus qu'un séjour consacre au deuil et au silence des tombeaux ! A. 1.
( '69) sans conditions ; mais elle eu garda rancune éternelle non seulement au pauvre père de Sacy, mais à toute la compagnie de Jésus, que ce bonhomme avait eu la gaucherie de compromettre, en la faisant intervenir dans une affaire aussi délicate , et en s'élayant de son avis pour justifier la rigueur dont il usait envers l'ambiiieuse convertie. Dès lors la compagnie de Jésus fut perdue. Rien de pis que d'avoir un ennemi dans le lit du roi.
Les jésuites furent supprimés en France , . en 1764 ; remarquons que la marquise mourut dans la même année ; ce qui dut porter quelque allégeance à la douleur de ces bons Pères. Cette grande opération ne fut exécutée , en Espagne , que trois ans plus lard 5 non seulement là, comme ailleurs , l'influence des* jésuites se faisait sentir dans toutes les affaires publiques ; non seulement les révoltes s'y calmaient à leur nom , ce qui portait à croire que ceux qui avaient le pouvoir de museler le peuple , avaient aussi celui de le démuseler; mais les projets les plus préjudiciables à l'honneur et aux droits du roi régnant, y étaient imputés au^général de leur ordre. Que ce dernier reproche fût fondé ou non ; que ce grief fût réel ou imaginaire, il n'en détermina pas
( 170 ) moins Charles III à suivre l'exemple que Louis XV lui avait presque involontairement donné. Les jésuites purgèrent aussi l'Espagnej mais cette expulsion s'effectua d'une manière si singulière, que nous croyons devoir donner à ce sujet quelques détails. La haute police en pourra profiter.
Jamais conp-d'état ne fut préparé avec plus de mystère et exécuté avec plus de ponctualité. Cette mesure une fois résolue par le roi , le comte d'Aranda (i), le marquis de Monta-
(i) Le comte don Pedro-PaLlo , Abarca de Bolea d'Aranda avait une grande pénétration d'esprit et beaucoup de force et d'élévation dans le caractère ; il savait apprécier les hommes et les choses. Toute sa vie , quoique religieux, le comte d'Aranda se montra opposé aux institutions monastiques 5 aussi, disait-il, en parlant des moines qui les propageaient en Espagne, et qui voulaient y perpétuer l'ignorance et la superstition : ce Conserver les moines, c'est enlever autant de 35 bras à l'agriculture ; autant d'artisans à l'industrie, r> autant do spécul ateurs au commerce, et autant de pères y> de famille àTEtat-^î D'Aranda étaitnéàSarragosse, en 1716, d'une famille illusti*e qui descend de don Sancho Abarca, roi de Navarre en 1082. Après avoir clé élevé au collège des nobles de Parme, il embrassa la carrière militaire, et fit la campagne de ]7/fo. Dans
lè'fre, Monimo, depuis comte de Floridd- Blanca (i), et Campoiuanès (2), seuls confi-
tine charge que fit d'Aranda, il fut blessé dangereusement et laissé pour mort sur le cliamp de bataille de Campo-Santo 5 mais deux jours après , il fut retrouvé par un de ses domestiques. Il était pêle-mêle avec un monceau de cadavres : ce digne valet sentant que son maître respirait encore , lui porta des secours et enfin le sauva. C'est après son retour d'ambassade, en 1768, près d'Auguste III, roi de Pologne, que d'Aranda décida et effectua l'expulsion des jésuites , sous le règne de Charles III. Vers la fin de 1793, le comte d'Aranda fut exilé en Arragon, dans une de ses terres, pour avoir blâmé hautement la guerre que l'Espagne déclarait cette année à la république française. Il fit construire près de son château une chapelle dans laquelle il fit élever son tombeau : ces travaux furent commencés et terminés sous ses yeux. D'Aranda termina son honorable carrière en septembre 1794-
A. I. (OLe comte de Florida-Blanca, autrement François- Antoine Monlno, fut ministre des affaires étrangères en Espagne , sous Charles III. Né à Murcie , l'an 1730, il mourut à Séville, le 20 novembre 1808 , âgé d'environ 80 ans. Monino a publié à Madrid, de 1768 à 17G9 , plusieurs ouvrages. A. I.
(2) Ce célèbre ministre espagnol, directeur de l'A-
( '7^') densde ce grand projet, furent chargés de se concerter pour les moyens d'exe'cution. Ils se réunissaient, loin de toute habitation, dans une masure abandonnée. Le mode convenu , le comte d'Aranda et le roi se chargèrent du reste. Les ordres à envoyer dans les quatre parties du monde, furent tous minutés, transcrits et expédiés* par le comte , signés par le roi et contresignés par lui-même , comme président du conseil de Caslille. En conséquence de ces ordres j le 2 avril 1767, à la même heure, dans toutes les provinces soumises à Charles, et il en possédait dans les quatre partiesdu monde, tous les jésuites furent enlevés de leurs maisons et embarqués pour l'Italie.
cadémie royale, en lySS , et grand'croix de Charles III, est né dans \ps Asturies, au commencement du 18e. siècle. Le comte don Pedro Rodriguez Campomanès a composé beaucoup* d'ouvrages. On cite de lui particulièrement : Mémoire sur les approvisionne mens de Madrid, 2 vol. in-80, 1768; Appendice à l'éducation des'jirtisans ^ Madrid, 1776 à ijjj •> 4 vol. in-S" j Avis sur la formation des lettres y yidiAnà.^ 1778; on a encore de lui un manuscrit contenant une Histoire générale de la marine espagnole. A. I.
( >73 ) Le même jour aussi, une proclamation royale, datée du Pardo , annonçait à Madrid l'expulsion de la société de Jésus.
Parme et Naples, alliées de l'Espagne , suivirent cet exemple ; et le Pape lui-même , sur la requête de presque tous les souverains orthodoxes , finit par dissoudre la sainte milice qui lui était si dévouée. Il craignit un schisme en cas de refus ; et sacrifia son armée pour conserver son empire j ce que nous avons vu se renouveler depuis. C'est de la raison de Ganganelli que la politique obtint cet effort , auquel le fanatisme de Rezonico s'était opiniâtrement refusé.
En applaudissant à la suppression de la compagnie de Jésus ou d'Ignace, il est impossible de ne pas s'appitoyer sur le sort des particuliers, sur la misère de tant d'hommes recommandables par leur âge, leur savoir, leurs services , et frappés d'une manière aussi terrible qu'inopinée. La cruauté avait été prescrite aux agens du pouvoir , et l'on sait que des volontés royales c'est celle qu'ils exécutent le mieux. Aux différences près que la civilisation dut établir entre le quatorzième siècle et le
dix -huitième, la deslruciion des jésuites s'est opérée aussi inhumainement que celle des templiers ; mais si condamnahle que celle mesure soit dans ses formes , on ne peut trop l'approuver quant à ses motifs et à ses résultats. Ce fut une véritable émancipation pour les états catholiques.
Que le Saint-Père ait tout récemment rétabli les jésuites^ cela se conçoit. La première opération des Bourbons en rentrant en Franco, a été de rétablir la maison du roi. Mais ce nui se conçoit moins fiicilement , c'est que des ïfouvernemens aient rouvert leurs états à ces cosaques du Saint-Siège 5 c'est qu'avec leurs anciennes fonctions, ils leur rendent leur ancienne influence. N'est-ce pas se remettre de gaîté de cœur sous la tutelle de Rome? La politique expliquera jusqu'à un certain point
comment des rois se font garder par des ,
mais non par Cette gardc-là ressemble
plus à des archers qui surveillent un prisonnier, fpi'à des militaires imiquement dévoués au service de leur souverain.
%\\VM«\'<lMV\%l«*l'V\VV\M« «*«VMVV»v«W\VV»VV»V%»VV*»*<W»W\V»\W»rtlWl\»WV«W»*V>