‹ Les loisirs d'un banniChapitre 24 sur 65 · DE L'ÉGOISME · texte numérisé non relu

DE L'ÉGOISME

Remarquons , avant d'entrer en matière , fjue la désinence en isme , désigne presque toujours une affeclion déréglée, et quelquefois même une manie. Je dis presque toujours, parce que si celte observation est d'application exacte h. fanatisme j à rigorisme y à purisme , à philosophisme , etc. / il n'en est pas de même , si on veut l'étendre à pa- Iriotisme. Ce sentiment tient de ïa passion , sans doute j mais l'exaltation y peut- elle être blâmée , quand elle ne vous entraîne pas dans une fausse voie; quand elle ne vous fait pas voir le tout dans la partie ; quand elle ne vous fait pas mettre la prospérité de l'état dans le triomphe d'une faction; quand ce n'est pas que du royalisme ou du républicanisme , systèmes très bons en eux, sans doute, si on les considère abstractivenient ; mais systèmes dont l'emploi peut être également préjudiciable au bonheur d'un peuple , quel que soit ce-

(176) lui (les deux qui prévale , si la faction iriompliantc l'y prétend assujettir , en dépit des habitudes et des iutéréts généraux qui réclament un gouvernement mixte. La faction triomphante est alors possédée de manie , mais non pas de patriotisme.

L'égoïsme, dans l'étroite acception de ce mot, est l'amour désordonné de soi-même. C'est le sentiment par lequel on se fait centre dans ce monde , où l'on rapporte tout à soi.

Ce centre n'est pourtant pas toujours un point mathématique. 11 s'élargit quelquefois de manière à prendre l'étendue d'une circonférence inscrite dans une plus grande , inscrite dans ce cercle immense qui renferme l'Univers. Suivant que ce centre est moins étroit, l'égoïsme, de vice qu'il est dans son sens abstrait , se rapproche de la condition de vertu. Je m'explique.

Tel homme met son égoïsme dans sa famille , tel autre dans sa pairie. L'égoïste alors est un bon père de famille, ou , ce qui est mieux , un bon citoyen. Je l'appelle égoïste, parce qu'il y a toujours un fonds d'égoïsmc dans cet amour ^ qui porte à préférer à tout le

{ ^77) reste du monde , la famille ou le peuple auquel ou s'est identifié. Mais peut-on ne pas voir une vertu dans le sentiment qui fait qu'on vit dans les autres, et qu'on leur sacrifierait tout , jusqu'à soi - même ? Mais cet égoïsme par lequel l'existence s'étend, peut-il se comparer à celui qui la rétrécit ? Peut-être , au fait, n'y a-t-il pas d'égoïsme à rechercher un bonheur qui ne résulte que de celui d'autrui. S'il y en a, admirons-le; c'est celui qui fait les héros.

Mon droit , mon honneur , mon ^salut ^ propos d'égoïstes ; à moins qu'on ne mette son droit à rendre le peuple heureux, son honneur à servir son pays , et qu'on ne pense qu'il n'y a pas de salut pour quiconque manque de charité. Tels sont les devoirs qu'ont attachés à ces mots Louis XII , bon roi , s'il en fût ; Bayard , gentilhomme tout aussi bon, peutêtre, que M. Aillaud de Viirolles , et le pape régnant, qui est aussi bon chrétien au moins, que M. de Châteaubrillant.

L'égojsme , suivant la situation des hommes dans lesquels il se développe , prend des caractères bien différens, et peut tout aussi bien devenir ridicule qu'atroce.

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