‹ Les loisirs d'un banniChapitre 25 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

( '78) On frémit, quand , pour venger Thonneur des statues de son père , Tliéodose fait massacrer l'élite des habitans d'Anlioche. On rit , quand , pour venger l'iionneur de ses moustaches , Aï. Calicot escalade le théâtre, et provoque Brune t , l'aune à la main (i). Ces

(i) Cette rixe, à. \a. ià.coxi àe ceWe àa G ermanicus, eut lieu le 12 juillet 1817, à la première représentation d'une pièce de MM. Eug. Scribe et H. Dupin, intitulée: le Combat des Montagnes ou la Folie Beaujon. Plusieurs jlBunes étourdis , trouvant qu'ils avaient trop de ressemblance avec Brunet-Galicot, ne voulurent point souffrir les représentations de ce vaudeville ; mais la police les mit à la raison. Voici le couplet qui donna lieu à cette explosion.

Air: de Julie.

Oui , de tous ceux que je gouverne , C'est i'uuiforme , et l'on pourrait enfin , Se croire dans une caserne , En entrant dans mon magasin.

Mais ces fiers enfans de Bellonnc , Dont les moustaches vous fout peur , Ont pour comptoir un clianip d'honneur, Et pour arme une demi-aune.

C'est Calicot qui s'adresse à la Folie, parceque celle-ci, le voyant avec des moustaclies et des éperons, le prenait pour un de nos braves retirés du service. A. I.

effets sont très-différens , mais ils n'en partent pas moins du même principe. Le courtaud de boutique n'entend pas plus raillerie que l'empereur romain. Mettez-le sur le trône du monde , et vous verrez que ce n'est pas sa faute, si sa vengeance n'a pas passé la plaisanterie.

Il en est de l'égoïsme comme du fanatisme , qui n'est que plaisant dans un vicaire de campagne, dans un apôtre sans autorité. L'abbé Canari (i) se fait berner , quand il s'avise de ' précber contre la danse ou de» lacérer des affiches de spectacle. Le zèle qui le dévore n'est cependant pas moins ardent que celui qui dévorait Torquemada (2). Il ne manque à l'abbé Canari, pour paraître cruel, que d'être grand inquisiteur, de même que Torquemada ne

(1) Nous croyons que cet honnête ecclésiastique est du diocèse de Liège.

(2) Le premier des grands inquisiteurs. En dixhuit ans, il n'a pas fait condamner moins de i85,328 personnes ; il est vrai que sur ce nombre il n'y en a guèies eu que dix ou douze mille de brûlées en réaé lité.

serait que ridicule , s'il n'eût été qu'un habitué de paroisse.

L'égoïsnie, bien que commun à tous les hommes, semble plus particulièrement inhérent à certaines conditions 3 terres favorables où cette mauvaise herbe croît et fructifie plus qu'ailleurs.

N'étaient-ils pas égoïstes par la nature de leur profession, ces cénobites qui , uniquement occupés d'eux-mêmes, vivaient étrangers à tous les vivans , et par principe , sacrifiaient tout à eux jusqu'à eux-mêmes ? Soit que le désir du paradis , soit que la crainte de l'enfer les portât à se livrer dans la solitude à tant d'austérités , on ne peut voir que l'effet de la plus haute exagération de l'amour de soi , dans cette renonciation absolue à tous les devoirs sociaux. De quoi s'occupe ce moine,, dans sa célulle , si ce n'est de lui seul ? Cet amour de Dieu dont il se dit rempli, est-il autre que l'amour de lui-même ? Sa vocation est- elle autre chose que de l'égoïsme ?

Cela s'applique à tous les rats retirés du monde , voire à ceux-là même qui ne font pas pénitence dans un fromage.

Ces béats moins réguliers, qu'on appelle

abbés, ne sont pas non plus absolumeni exempts d'égoïsme. Il se montre, il est vrai , accompagné chez eux de moins de cynisme que dans les moines. Les abbés sont moins loin que les moines des qualités sociales , parce qu'ils sont moins étrangers aux faiblesses du siècle. Il y a quelquefois sous leur manteau des âmes aimantes et généreuses. Tel vieux tonsuré , entre ses neveux et nièces , avait presque l'air d'un père de famille. L'intérieur de sa maison ressemblait au ménage le mieux réglé. Mais tous les tonsurés n'ont pas des mœurs j et va les inconvéniens qu'ils trouvent pour la plupart à se livrer à des affections réprouvées par le concile de Trente , vu l'impossibilité où ils sont de répandre leur tendresse sur les objets qui la provoquent dans tout autre homme , sur une épouse , sur des enfans j ils ramènent en eux cette faculté qui manque d'emploi, et fortifient l'amour que tout individu se porte, de tout celui qu'ils auraient étendu sur autrui.

Il y a eu pourtant plus d'un prêtre philan- * thrope. En léte , il fiiut nommer Vincent de Taule : nul n'a plus honoré le nom de sainte M. le curé, M. le doyen, M. le pléban , au

( -82 ) nom de Dieu , imitez-le. Aimez Dieu dans les hommes , fondez des hospices , soulagez les pauvres, consolez les malades , enterrez tout le monde , et vous aurez la vertu la plus opposée à l'égoïsme. Vincent aimait son prochain plus que tout ; chérissez-le seulement comme vous-même, et vous serez des héros de charité.

On ne doit pas s'étonner de trouver l'égoïsme dans ces infortunés à qui le caprice de la nature a refusé le bonheur de la paternité , ou qui en sont privés par un crime de la société. Ces pauvres gens qui ne sont ni moines , ni abbés, me semblent surtout à plaindre. Leur volonté n'a concouru en aucune manière au perfectionnement de leur égoïsme. Ce n'est pas leur faute s'ils n'aiment qu'eux dans le monde 5 ils ne peuvent entrer en rapport qu'avec eux-mêmes. Nés aveugles ^ ou aveuglés avant que leurs yeux aient été ouverts, ils ne connaissent qu'eux. S'il leur arrive de sortir de leur indifférence pour le reste des hommes , ce doit être ou pour envier ou pour haïr les possesseurs d'un bien qui leur a été refusé ou ravi.

Un des plus mélodieux célibataires de notre âge ne pouvait se résoudre à rendre la moindre

( i83 ) politesse au cardinal Capràra. Il ne pardonnait pas à celte Eminence le soin qu'elle a pris de lui procurer la plus belle voix que le sacré collège ait jamais entendue au thécàtre de l'Argenline, ou à la chapelle Sixdne. « C'est un in- D5 grat qui a oublié le service que je lui ai « rendu, disait Monseigneur. ., Monseigneur avait tort, l'ingrat ne s'en souvenait que trop. L'éf^oïsme, si révoltant par sa sécheresse, si odieux par sa brutalité , est quelquefois allié à la douceur et à la naïveté 5 il passe alors pour de la bonhomie. C'est ainsi qu'on le retrouve dans le bon La Fontaine, qui n'eût été que meilleur, s'il eût vécu moins étranger à sa femme, et surtout à ses enfans.

Personne n'était plus éloigné de l'égoisme que celte excellente madame de Parni , qui , sous le nom de Contât, a fait vingt- cinq ans l'honneur et les délices de la scène française ; mais sa maison fui une fois le théâtre d'une des scènes les plus plaisantes que l'égoïsme puisse offrir. Elle possédait à Yvry, près Paris, une fort belle maison de campagne, où elle recevait ce qu'il y avait de plus distingué en gens de lettres et en artistes de tout genre. Un j'our que MM. de Jouy , Spontini et ce pauvre

Legouvé avaient dîilé chez elle , on ne s'était pas aperçu que , vers le soir , ce dernier avait ([uitlé le salon. Entraîné par une certaine disposition mélancolique, il se promenait seul dans le parc , où l'obscurité de la nuit était augmentée par celle des bosquets. Tout à ses rêveries , le malheureux parcourait à grands pas une allée ouverte sur la campagne , dont elle n'était séparée que par un saut de loup de vingt pieds de profondeur. Il y tombe. Ce n'est qu'au bout d'une heure que ses gémissemens sont entendus au-dehors, d'un paysan qui court porter l'alarme au château. Chacun vole au secours du blessé. Muni d'une échelle et d'un brancard, on descend dans le fossé, et on s'occupe de l'en retirer. Cependant on avait dressé dans le salon le lit de douleur sur lequel on devait l'étendre pour mettre sur ses fractures le premier appareil. Sous la direction d'un chirurgien , la société entière s'emploie à transporter le malade. On traverse le jardin à pas lents j ou monte les degrés avec précaution : on entre enfin dans la pièce où des matelas accumulés sur le parquet devaient recevoir Legouvé. Quel est l'éionnement de les voir occupés par un homme gémissant et à demi

( ^85 ) mort ? C'était Spondini! On croit que la compassion l'a réclnil en ce pitoyable état. Madame de Parni , dont l'imagination était des plus vives , va plus loin . — Vous serait-il arrivé un malheur pareil à celui de Legouvé, crie-t-elle, tout effrayée, à Spontini? — Non , madame, mais c'est que je pense que le malheur de Legouvé pouvait m 'arriver.

Colardeau, célèbre comme Legouvé ^ par une versification pleine de charme, fut comme lui enlevé par une mort précoce. Il était au plus mal , quand Barthe ( i ) vint lui faire une visite. L'amitié était le moindre des intérêts qui l'amenait. Sans être méchant , Barthe n'était rien moins que sensible. Sans trop s'informer de l'état du malade , le voilà qui parle de prose, de vers, et bientôt lire de sa poche un énorme manuscrit, qu'au milieu des terreurs de la mort le moribond ne voit pas sans trembler, « Je veux, dit Barthe, avoir ton 33 avis sur une comédie que je viens de tcrmi- » ner. C'est un grand ouvrage j un ouvrage en

(i) 11 est auteur 4'une comédie charmante intitulée; Les l^ausscs Infidélités. A. I.

>3 cinq actes. Il est inlilulé VEgoïsme ou 33 l'Homme personnel. Ne m'e'pargae pas 3> tes conseils, je viens les chercher : je ne » viens que pour cela. — Mon ami , dit Co- 35 lardeau , le seul que j'aie à te donner , c'est 33 de tâcher de raconter dans la pièce , qu'un 33 homme bien portant est venu lire à un 33 pauvre diable d'agonisant, une comédie en

33 cinq actes toute entière.... C'est le trait

33 d'égoïsme le plus parfait que je connaisse. 33 Et il expira.

Le mol égoïsme dérive du latin ego , en français 7720/. A entendre la manière dont certaines personnes prononcent ce moi, on ne s'imaginerait pas que c'est un des mots les plus courts de la langue. Elles prononcent ce monosyllabe de manière à lui donner la valeur d'une phrase. Et quel poids ne lui donnait pas Louis XIV quand il disait : VEtat^ c'est moi. ,Comme mol d'égoïste, ce mot est sublime.

On entend encore même, en France, des animaux à deux pieds et sans plumes répéter à tout propos cette vieille locution : un liomme comme inoi. Un homme comme vous, mon geulilhommc n'est , certes , pas un homme comme un autre ; qu'il se déshabille et garde

( i87 ) des bottes, et il ressemblera fort à ce chapon nu , où Diogène retrouvait l'homme de Platon. Il est des égoïstes qui se servent du nous', tactique , quand ce n'est pas hypocrisie. Indépendamment de ce que cette forme passe pour modeste^ elle a l'avantage de donner à une opinion particulière le poids de l'opinion de plusieurs , et de mettre une imperlineuce privée, sous la protection de l'assentiment d'une société , ce qui en impose quelquefois.

Je serais embarrassé de faire le portrait physique de l'égoïste. Sa figure doit être , ce me semble , aussi riante que celle de l'homme de bien 5 mais on doit y voir l'insouciance plutôt que la sérénité.

L'égoïste est peut-être plus facile à peindre par ses actions que par sa physionomie. Un philosophe en donne l'idée la plus précise comme l'image la plus juste : « L'égoïste est dit-il , un homme qui mettrait le feu à une maison pour cuire un œuf. >>

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