‹ Les loisirs d'un banniChapitre 27 sur 65 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

( 194 ) pose pour se retirer au Havre : ses trésors sont partis; il va les suivre ; il part. Non , il se ravise : pendant que la cour célèbre sa ruine , il l'a réparée. 11 a été retrouver à un rendez-vous

de village pour y déjeuner, il lui prit fantaisie de jouer un tour de son métier , et de jeter sa voix dans un escalier de cave. La maîtresse , effrayée , s'imagine qu'un voleur est caché dans sa maison, et appelle au secours. Il arrive une douzaine de personnes , qui , armées de bâtons, de liaclies , de maillets, descendent dans la cave , manifestant l'intention bien prononcée de tuer le voleur. M. Comte , voulant faire cesser la plaisanterie et rassurer ces bonnes gens , leur dit : ce Mes- 55 sieurs , ne chercbez plus : je sais ce que c'est ; c'est 33 une voix que j'ai fait entendre pour m'amuser. Je

35 vais vous expliquer — Ali ! tu sais ce que c'est,

33 répond alors un gros homme de la bande , en le col- 3> letant fortement , et croyant voir en lui un complice 33 du voleur caché dans la cave ; eh bien ! il faut que 33 lu le trouves , cet homme qui parle là-bas , ou nous 33 allons te tuer. 33 Et plusieurs voix de s'écrier : « Oui, 33 oui, il faut le tuer : c'est un voleur ou un sorcier. 33 L'aubergiste, ayant donné le signal et l'exemple de tomber sur le pauvre ventriloque, allait l'assommer, lorsque celui-ci se jette à ses genoux et supplie qu'on lui

ile chasse le roi qui l'avait sacrifié par faiblesse, et par faiblesse lui sacrifie jusqu'à sa mère. L'exil d'une foule de courtisans, l'emprisonnement d'un garde-des-sceaux, l'exëcu-

accorde uu moment de surséance, afin, disait -il, diéclaircir la chose. M. Comte ne crut donc pouvoir faire mieux, pour la leur expliquer, que de jeter de nouveau sa voix dans une armoire. Les paysans y courent, l'ouvrent et n'y trouvent personne. Ok ! pour le coup, ils entrent dans une plus grande fureur, et répètent à grands cris : « C'est un sorcier ! c'est un sorcier I 33 Une vingtaine de personnes, le cabaretier, et toujours le gros homme à leur tête, se précipitent sur le ventriloque à moitié mort de frayeur, et, sans vouloir l'écouter, après l'avoir terrassé, et lui avoir porté plusieurs coups de bâton sur la tête et sur le nez , ils lui assènent un coup de maillet sur l'œil gauche { cicatrice dont il porte toujours la marque) , et veulent le traî- . ner et jeter dans un four , qui , par malheur , se trouvait allumé , afin , disaient-ils , de l'y griller comme un sorcier. Ces forcenés auraient fini par exécuter leur terrible menace, si notre pauvre diable d'engastrymithe n'avait, tout -à-coup , rassemblé le peji de force qui lui restait, et n'avait pu, en jouant des pieds et des mains , se tirer des griffes de ces enragés igno-

tion d'un maréchal de France , la proscription d'une reine, furent les conséquences de ce P ois son d/ Avril j donné à la France par Louisle- Juste , le 1 1 novembre de l'an de grâce i63o.

Cinquante-huit ans avant, en iSys, Charles IX avait régalé la France d'un bien autre Poisson d'Avril au mois &\ioût. On sait comme il endormit les protestaus avant de les égorger (i).

Ce qui s'est passé aux Tuileries le 2,9 décembre dernier , peut bien passer aussi pour un Poisson d^ Avril ; demandez-le plutôt à MM. Pasi/uier et Mole. Mais cette journée fut moins glorieuse au nom de Richelieu, que la Journée des dupes. Ce n'est pas le ministre

rans. H se sauva donc à toutes jambes, à travers cliainps , et arriva à son hôtel dans une situation qu'il est facile de concevoir. M. Comte est, je le répète , un des engastrymitlies ou ventriloques les plus extraordin a ii'es et les plus inconcevables qui ait existé dans ces derniers siècles : on peut s'en convaincre par soi-même en allant voir ses séances dans son nouveau théâtre, passage des Panoramas, A. I.

(i ) Le massacre de la Saint-Barlhélemy. A. I.

( ï97 ) qui donna 1(3 poisson, mais à lui qu'il fut donné. Il est vrai qu'on y a ajouté pour un million de francs d'assaisonncmens: aussi Son Excellence a-t-elle trouvé la sauce meUleure que le poisson.

Les gouvernemens eu général ne sont pas cliiches de Poissons J^^rnV. Les lois par lesquelles on consolide la rente en la diminuant, les lois par lesquelles on nous incarcère au nom de la liberté , les lois par lesquelles on publie des proscriptions en proclaïnant l'amnistie, et tant d'autres où l'on annonce tout le contraire de ce qu'on fait, sont-elles autre chose que des Poissons d/ Avril ? Mais ces poissons^là sont des couleuvres.

Dans la société, n'est-ce pas le plat qu'on se sert sans cesse et sous toutes les formes ? Promesses de fidélités entre amans, paroles d'honneur entre joueurs, sermens d'ivrognes, exhortations de prédicateurs, conversions de malades , protestation d'amitié des grands aux petits, de dévouement des faibles aux foris , autant de Poissons cV Avril les trois quart du temps !

Et les enseignes des luarchauds et les annonces des journaux , et les litres des livres et

affiches de spectaclos ! Si Ton voulait nombrer tous les Poissons cVA\ril , ce serait à n'en plus finir.

Les époux eux-mêmes se permettent quelquefois de s'en donner réciproquement, du Poisson d'Avril a' enxt^wà. Quand par malheur la chose s'ébruite , il est rare que cette facétie divertisse autant les acteurs que le public. Les maris sont surtout sujets à prendre alors les choses au sérieux. Il en est un cependant qui a fini par rire avec tout le monde d'un Poisson d'Aiiil, dont il n'avait au fait que sujet de rire.

'Le comte de"*** s'était marié par convenance plutôt que par inclination , par cela même n'avait pas renoncé à ses anciennes habitudes. Excepté certains jours fixes où sa maison était ouverte , il passait ses soirées à jouer ailleurs , sans trop s'inquiéter de ce que faisait sa femme.

Monsieur, lui dil un soir, d'un air fort triste , son vieux valet de chambre , en le déshabillant ; Monsieur , je suis désolé de la peine que je vais vous faire 5 mais en conscience je dois vous avertu- de ce qui se passe. — Kh bien ! qu'est-ce ? — Tous les soirs, à peine

( 199 ) éles-vous sorli , arrive ici un jeune abbc. — ^près. — Madame le fait aussiiôt passer dans son boudoir , et s'y tient enfermée avec lui des heures entières. Elle emploie le reste de son temps à lui écrire. Ce sont des deux et trois lettres par jour que les domestiques portent chez M. l'abbé et dont ils doivent rapporter réponse.— Vraiment ! — Vous imaginez bien les propos qui se tiennent.

Le comte ne doutait pas de la véracité de son serviteur. 11 voulut cependant avoir une preuve matérielle du fait.— Ne pourrais-tu pas me procurer une de ces lettres ? — Rien de plus facile. La première lettre écrite par la comtesse à l'abbé est bientôt livrée au comte. Celte lettre fort longue exprimait la passion la plus violente. Le moins jaloux des maris ne la lut pas sans inquiétude. L'amour-propre est presque aussi chatouilleux que l'amour j mais du moins raisonne-t-il. L'honneur du comte était compromis par cette intrigue : il Teùt été bien plus encore par un éclat. Pour en finir promptement, et sans bruit, le comte se rend seul chez l'abbé. « Je n'ai pas appris sans étonnement, luidit-il, que vous veniez si fréquemment chez la comtesse , saus que j'eusse

l'honneur de vous connaître. Je vous crois cependant le plus tjalant homme du monde, et c'est pour cela que Je vous prie de cesser des assidu ile's qui finiraient par nuire à sa réputation. — M. le comte, répond, répond l'abhé, je désirais bien vivement l'honneur de vous être présenté j mais malheureusement les heures auxquelles mes occupations m'ont permis jusqu'à présent de faire ma cour à madame , ont toujours été celles où vous étiez sorti. Lorsqu'eufin les circonstances nous rapprochent , il est bien douloureux pour moi , qu'elles m'obligent à vous proniettre de cesser des visites qui ne sauraient pourtant préjudicier à une réputation aussi bien établie que celle de madame la comtesse. Je n'en ferai pas moins ce que vous désirez ; je vous prie seulement de m'excuser auprès d'elle. Tant d'honnêteté , reprend le comte , me fait espérer , Monsieur, que vous voudrez bien satisfaire à une autre demande , et me remettre les lettres assez nombreuses que ma femme vous a écrites.—Comment ! — Je u'en veux faire aucun usage qui puisse la chagriner , mais je les veuxj oui, Monsieur, je les veux. — De quoi me parlez-vous ? je n'ai jamais eu l'honneur d'être en correspondance avec madame. Le comte

qiù se croit sur du contraire , insiste avec vivacité. L'abbé s'obstine à nier avec sang-froid. La discussion s'anime et s'échauffe au point que le militaire , tirant un pistolet , menace l'ecclésiastique de lui brûler la cervelle , si à l'instant toutes les lettres ne lui sont remises. — Assassiner chez lui un homme sans armes ! vous n'en êtes pas capable , répond tranquillement l'abbé. — Yous avez raison , reprend le comte déconcerté par tant de flegme j mais enfin je veux ces lettres. Quoiqu'il puisse m'en coûter, il me les faut; je sais qu'elles sont entre vos mains. Rendez-les moi. Mettez-y un prix. Voilà douze mille francs. Est ce assez ? Et il étalait sur la table cette somme en billeïs de banqae. L'abbé semble interdit, il hésite, il balbutie. — Accorderai-je à l'intérêt ce que vos prières , vos menaces , n'ont pas obtenu ? Le comte insiste , presse : les lettres sont enfin échangées contre les billets.

Comme c'était jour d'assemblée chez lui , en homme du monde , le comte sut se contenir jusqu'au lendemain. Saisissant le moment où sa femme était seule , il entre enfin dans son cabinet, et jette sur la table l'énorme paquet^ non sans une explication dans laquelle il garde moins de modération qu'il ne se l'était

promis.' — Vous n'avez pas tout, répond tranquillement la comtesse. Prenez celte lettre , elle complèiera le recueil. Et elle lui remet une lettre qu'elle vient de finir. — A-t-on jamais porté l'impudence plus loin ? s'écrie le comte hors de lui. — Ou [dus loin la précipitation, répond la comtesse toujours calme. — Prétendriez-vous vous justifier, madame? — Oui , Monsieur , et rien de plus facile , si vous vouliez m'en tendre.

Cela était vrai. Le comte savait parfaitement l'anglais et aimait à le parler. La comtesse, jalouse de lui plaire , s'était mise depuis quelques mois à étudier cette langue. L-'abbé, dont elle avait fait connaissance , la dirigeait dans ce travail. De là , les têie-à-téle, la correspondance et tout ce mystère dont le vieux valet de chambre avait pris ombrage. Les lettres livrées étaient traduites d'un roman pris dans la bibliothèque même du comte. C'est ce que la comtesse lui expliqua , en lui confiant qu'elle était, dès la veille, au fait de tout ce qui s'était passé chez l'abbé, qui , en lui en donnant avis , lui avait remis les douze mille francs. Mais cela ne doit pas rompre le marché, ajoula-t-cUc gaîment 5 gardez les lettres , je garde les billets. Ils me viennent fort à propos

pour faire face à quelques peiiies dettes au sujet desquelles je ne voulais pas vous importuner.

Le mari cpnsenlit à tout, en priant sa femme de l'attraper toujours de même j et l'abbé , présenté par lui à madame , devint l'ami de la maison.

Heureux le mari à qui , même en avril , on ne fait pas avaler d'autre poisson !

Mais nous qui publions, le quatre du mois, un article fait pour le premier, ne donnonsnous pas à nos abonnés un Poisson cVA^tU ? J'ai bien peur que ceux qui nous ont lus , dans l'espérance de s'amuser , ne soient de cet avis.

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