‹ Les loisirs d'un banniChapitre 28 sur 65 · LES GENTILSHOMMES · texte numérisé non relu

LES GENTILSHOMMES

J'ai le respect le plus profond (i) Pour tout homme qui porte un nom , S'il l'honore par sa conduite ; Mais un noble sans nul mérite , Descendit-il d'un Armagnae !

Je le méprise

Et je le prise

Moins cfu'unc prise De tabac.

Ce couplet est plein de raison , me dit i'anlie jour un homme qui se trouvait auprès de moi à une représentation du Comte cV Albert.

— Tout homme de sens, fùt-il même geiitilhomnie sera de cet avis. Un nom qui réveille des souvenirs héroïques, ou historiques, ce qui n'est pas souvent la même chose , nous impose d'ahord. Les senlimcns dus à l'homme

(i) Ces vers sont de Sedaine. A. I.

qui l'a porté , se raltaclient Involontaiiemem à l'homme qui le porte. Il semble que ce uom, parce qu'il a été illustré , ne peut annoncer qu'un homme illustre. Ne nous étonnons donc pas de notre propension à la bienveillance pour le porteur d'un nom illustre.

Ne nous étonnons pas non plus si l'homme bien connu , la considération qu'il avait obtenue d'abord , se change quelquefois en mépris. Cela doit être quand il vous a prouvé qu'il n'est rien moins que ce que son nom vous a promis, et (jue l'inconnu qui s'en pare n'est qu'un arrogant trop sot pour s'apercevoir qu'en se prévalant sans cesse du mérite d'autrui, il convient tacitement qu'il n'a pas de mérite personnel dont il puisse se prévaloir. En honorant le nom, mépriser l'homme , c'est faire en celte circonstance preuve de discernement et de justice.

C'est pour ces gentilshommes-là que la noblesse est absolument détruite, quoique les dernières constitutions la reconnaissent. Privée de prérogatives , la noblesse n'est plus, au fait, qu'une chose d'opinion : de quel avantage peut-elle être pour des hommes que l'opinion flétrit ? J'en suis Bché pour vous , gen-

tilshommes , tous tant que vous cies , qui n'êtes que cela j égaux aux derniers des vilains devant les tribunaux (i) , et devant le fisc aux derniers des citoyens qui sont vos égaux sous les drapeaux , il ne vous reste plus que des prétentions sans droits , que des litres sans privilèges , que des sobriquets.

Cela devait finir ainsi j et si ipielque chose doit étonner, c'est que cela n'ait pas fini plus tôt. Cherchons l'origine de vos droits. Nous la trouverons dans le sens primitif de votre nom.

Quelques étymologistes prétendent que geiitilhomnie équivaut à celle phrase : hoino qui hahet genteni, homme qui a une famille qui vient d'une famille. Eh ! qui diable n'a pas cet avantage , dans quelque condition qu'il se trouve, pourvu qu'il soit l'enfantde quelqu'un? Encore , eu Espagne , les enfans sans famille , les enfans trouvés , sont-ils gentilshommes de droit. Ces étymologistes ne savent donc pas

(i) Les Français sont égaux devant la loi , quels que soient d^allleurs leurs titres et leurs rangs. ( Charte Constitutionnelle , Droit public des Français j art. ler. ). . A. I.

( 207 ) ce qu'ils disent. D'autres prétendent que le nom de gentilhomme dc'signe les hommes de la nation , hommes gentis. Celte opinion, qui n'est pas en opposition avec l'analogie qu'on peut trouver entre gentilshommes et gentis homines y paraît plausible aux gens qui ne voientla nation que dans la noblesse, à l'exclusion (les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des individus dont cette nation se compose. Mais ce n'est pas un motif suffisant pour l'adopter. J'ose avancer même que ce beau nom de gentilhomme a juste une signification toute contraire , et que ce composé où l'on trouve le mot gentiles, par lequel les Romains désignaient les barbares^ les étrangers, et qu'ils opposaient au mot provinciales , habitans des provinces romaines, signifiait originairement hommes étrangers.

Cela est suffisamment justifié. Je crois, par ce qui eut lieu dans les provinces romaines lors du démembrement de l'empire. Les peuples du nord s'en emparèrent j au gouvernement municipal qu'ils trouvèrent établi presque partout, fut bientôt substitué la monarchie militaire. Le général devint roi , ses lieutcnans auxquels il partagea les terres.

changèrent en titres de dignités perpétuelles et îiéréditaires , des dénominations qui jusqu'alors n'avaient désigné que des fonctions temporaires et personnelles. De -là les ducs , les marquis, les comtes. La soldatesque enfin, fondée à se croire supérieure à la bourgeoisie qu'elle battait, retint comme honorable , le surnom de gcjitiles hommes, qui la distinguait dès lors de la canaille indigène.

Le reste va de suite. On conçoit qu'en conséquence d'un tel ordre de choses , les impôts aient été payés exclusivement par les vaincus , et les lois faites à l'avantage exclusif des vainqueurs. De-là les immunités des nobles , delà les charges des roturiers. Mais comme tout cela n'avait été établi que par la force, et n'était fondé que sur le préjugé^ ou conçoit aussi qu'un tel état de choses, dont la raison avait dès long-temps démontré l'injustice , ait cessé dés que les opprimés se sont reconnus plus forts que les oppresseurs.

Telle est l'histoire des causes de la révolution qui dure encore, et qui ne sera terminée que lorsqu'on se sera lassé de disputer au peuple affranchi , la liberté que les constitutions lui assurent, la liberté dont il est saisi,

( 209 ) et que ces vrais représentans sauront lui conserver , en dépit des efforts de quelques fanatiques et de quelques idiots qui n'ont guère

pour appui que les , la majorité de la

chambre et le ministère anglais, c'està-dire , qui n'ont pas un seul Français pour eux.

Ce qui se passe aujourd'hui en France , disait dernièrement à un seigneur russe un vieux seigneur français, n'est autre chose qu'une guerre entre le peuple conquérant et le peuple conquis, entre les Francs et les Gaulois. Peut-on mieux abonder dans notre opinion, et justifier plus positivement le sens que nous donnons au mot gentilho?nme?

Les Gaulois, en ôtantaux Francs des droits fondés sur la violence , n'ont donc fait que rentrer dans leurs droits. H y a même de la modération à eux à se contenter de l'égalité qui confond les deux nations. Que serait-ce si, à l'exemple des Francs , ils abusaient de la force, et prennant leur revanche , ils maintenaient l'inégalité dans un intérêt inverse. Je suis loin de le leur conseiller. C'est en mettant un terme à la sottise, et non en la perpétuant sous une autre forme, qu'on sert la société. II. 14

( 2IO ) La noblesse actuelle , puisque noblesse il y a , n'offre rien après tout qui puisse offenser l'égalité ou même l'inquiéter. Je liens même l'es gens qui s'en choquent, pour aussi sols presque que les gens qui s'en prévalent. Que resle-t-il, en dernière analyse , aux gentilshommes sans mérite personnel ? Leurs titres et leur figure. Que sont des titres sans droits ? De vains mots qu'on fait retentir à la porte des spectacles , pour flatter un sot et réveiller la gailé publique.

Quant à la figure, celle du noble est-elle nécessairement plus noble que celle du roturier ? Les meilleurs gentilshommes ne sont pas toujours les hommes que la nature a le mieux traités sous ce rapport j souvent la mesquinerie de la personne offre en eux un singulier contraste avec l'emphase de ses titres. Qu'estce qu'un très-haut et très- puissant seigneur de quatre pieds quatre pouces et contre lequel sa femme plaide en dissolution de mariage , pour démenti constamment donné par lui à la dernière de ses qualifications f Qu'estce qu'une Altesse Sérénisime dont la figure maussade et refrognée n'exprime qu'humeur et qu'ennui? Et ce litre à' Excellence y qui,

plus que jamais, retenûià nos oreilles, qu'annonce-t-il les trois quarts du temps ? sinon des visages où par un contraste singulier , Texpression de la fausseté se combine avec celle de la méchanceté la moins dissimulée.

Le comte d'Aranda (i), auquel un gardedu-corps s'excusait de n'avoir pas rendu à un grand d'Espagne les honneurs dus à sa qualité, sur ce qu'il n'avait pu la reconnaître dans un homme si laid et si rabougri , lui dit : « Mon » ami , tant que vous verrez passer des gens » de cette tournure , traitez- les en grands 35 d'Espagne. 53

Si pareille consigne est jamais donnée aux Tuileries, yoilh Maj\... assuré des honneurs du Louvre : il a l'air si noble !

Cette dégénération de l'espèce dans les nobles se trouve ailleurs qu'à Madrid : elle est la conséquence de la vanité'. Dans les castes dédaigneuses, dont les membres , comme les juifs, ne se marient qu'entre eux, on voit bientôt les races s'abâtardir j et qui sait où

(i) Voyez sa notice à l'article /e* Jésuites.^ pag. 170, 28 vol.

cela irait, s'il ne se rencontrait pas de temps en temps quelque femme de sens pour remédier à ce grand inconvénient de la vertu.

Qu'est-ce donc, comme homme, que le noble dans une race ainsi dégénérée ? Et dans une race ainsi régéiiérée , qu'est - ce que l'homme comme noble ?

Chacun sait la tendre mère

Dont il a reçu le jour ;

Tout le reste est un mystère (i)

Il est probable que la noblesse a été bien plus souvent transmise par le certificat d'un habitué de paroisse ou d'un greffier de municipalité , que par l'homme aux noms et armes duquel un enfant succède. Ces actes, dira-t-on, se rédigent sur la déclaration du compère et de la commère. D'accord 5 mais ces témoins sont-ils bien ceux qui ont vu la chose , et à qui il appartiendrait de certifier le fait ?

Soyez donc modeste , si grand seigneur que vous soyez. Tel homme devant lequel vous passez vingt fois par jour, sans l'honorer d'un

(1) Beaumarchais. A. I.

salut, a peut-être des droits à vos respects. Homme de confiance de la douairière, il pourrait bien posséder des secrets qui ne sont sus que d'elle et de lui.

Je ne sais quelle princesse de sang royal disait à son noble époux qui la négligeait , pour ne faire que dés gentilshommes : « Cela M ne m'empêchera ^pas de faire des princes. » Et elle en faisait.

M. d'Hozier (i),M. Chérin (2), dressez après cela des généalogies j établissez , comme le fit l'historien espagnol pour Philippe II , une fdiation qui, sans lacune, descende d'A-

(i) Pierre d'Hozier, sieur de la Garde^ gentUliomine provençal , chevalier de l'Ordre Saint-Michel , fut le premier qui débrouilla l'histoire généalogique, et qui en fit une science. D'Hozier est né à Marseille , le ic juillet 1692, et mort à Paris, le 1er décembre 1660.

(2) Il était généalogiste et historiographe des Ordres de Saint-Lazare , de Saint-Michel et du Saint-Esprit, commissaire du conseil et censeur royal. Chérin ( Bernard) est né à Langres, ctmort à Paris, le 21 mai 178:).

dam jusqu'au prince aujourd'hui glorieusement régnant , et dont les preuves ont été retrouvées dans l'arche.

A propos d'Adam j n'est- il pas singulier que les chrétiens auxquels la foi enseigne que tous les hommes ont une origine commune, et qui , d'après les principes de l'Evangile , se traitent réciproquement en frères ; n'est-il pas singulier, dis- je, qn'ils aient tant de peine à se détacher de la nohlesse, distinction fondée sur les droits du sang, quand notre sang à tous nous vient de la même source. Cela semble d'autant plus contradictoire aujourd'hui , que tous les nobles se sont faiis dévots , et que la mesure de leur dévotion est proportionnée à l'excellence de leur noblesse. Cependant on entend M. le duc dire de M. le baron , qui compte quelques quartiers de moins que \m: C'est im homme de rien^ propos que M. le baron répète en parlant de M. le marquis, lequel le répète en parlant d'un bourgeois , qui le répète en parlant d'un homme du peuple: et cela en sortant d'un sermon de l'abbé Bonifoux sur le néant des choses humaines , et dont le texte était : O homme! souviens'ioique tu iVes quepous-

( ^i5) sièref etque tu retourneras en poussière(i) : paroles qui , avant de passer par la Louche de cet honnête ecclésiastique, sont sorties de la bouche de Dieu (2).

Les Grecs et les Romains^ qui se prévalaient aussi de leurs aïeux , étaient au moins censéquens. C'était à des divinités qu'ils rattachaient leurs généalogies. La vanité des enfans de Yénus, de Mars, de Jupiter , n'était pas, comme celle des fils d'Adam , en opposition avec la religion. Enfin le chef de famille qu'ils se donnaient était noble j privilège qui manque au nôtre, ce Pourquoi Adam , disait Arlequin , 3> n'a-t-il pas acheté une charge de secrétaire 33 du roi 5 nous serions tous gentilshommes ? 55

Ce n'est qu'en supposant ce vœu réalisé, qu'on pourrait affirmer en conscience qu'un enfant est d'extraction noble. Sous ce rapport, et dans cette supposition , la fidélité de la mère ne serait plus de conséquence. Hqrs de cette supposition, c'est tout autre chose.

En Arabie, il y a un nobiliaire comme en

(i) Yuyez le premier volume, page ijG. A. L (2) Genèse , cbi 3 , v, 19.

d'autres pays. Ce n'est pas toutefois pour y constater l'origine des hommes , mais celle des chevaux. Comme les haras n'y sont pas régis par le code Justinien , et que l'axiome : Patet est qiLtm justœ niiptiœ demonstranty n'y est pas en crédit 5 les généalogistes sont obligés de s'assurer du fait avant de l'attester.

Voilà sur quelle base leur créance est établie.

S'agit-il d'unir deux animaux de noble race, l'examen des titres a prouvé que les futurs conjoints comptent plus de quartiers qu'il ne leur faudrait en France pour monter dans les carrosses du roi , ou en Allemagne, pour entrer dans un chapitre noble. Qyani au fruit de cette union , sanaissanceesl constatée dans un acte juridique, par des témoins qui savent ce qu'ils disent. Ce poulain est aussitôt proclamé Koclaju, c'est-à-dire, cheval dont on a la généalogie depuis deux mille ans ; cheval issu des haras de Salomon. Si au contraire les formes prescrites n-'ont pas été rigoureusement observées , tout beau qu^il soit, le poulain est réputé kadisclt , c'est-à-dire, de race inconnue. Que de gentilshommes kadischs s nos généalogistes remontaient ainsi à la source,

s'ils prenaient ainsi l'affaire ah ovo; et même avant , car en fait d'œufs de cette nature , il n'importe pas moins de savoir qui l'a fait, que qui l'a pondu.

Toutes ces précautions, au reste, ne rendent ni un cheval , ni un homme meilleur. On ne continue pas nécessairement celui auquel on ne succède. Tel père a mieux valu que son fils , tel fds vaudra mieux que sorî père; et à nous autres pères, c'est notre consolation.

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