RENÉGAT^ APOSTAT
Ces deux mots ne sont pas synonymes. Le second dit bien plus que le premier. Le renégat esl l'homme qui renie, ou a renié. L'a- ■postat est celui qui persiste dans sa renégation. On est renégat par un seul crime, et apostat par la persévérance dans le crime : différence qui établit entre ces deux espèces de pécheurs , celle qui peut se trouver entre un élu et un damné, celle qui se trouve entre le prince des apôtres et le prince des démons. Errare humanum est : perseverare diaholicum (i) , vous dira le premier théologien venu.
Il n'est personne qui ne connaisse l'histoire de St. -Pierre. Après avoir donné sur les oreil-
(i) Se tromper est d'un homme ; persévérer daus l'erreur tsl d'un diable.
les à Malchus , il renia le divin maître qu'il avait si bravement défendu j et le renia jusqu'à trois fois. Dieu sait s'il se fût arrêté là , si le coq n'eût chanté ! Quel exemple de la fragilité humaine, comme il nous apprend à ne pas trop présumer de nos forces , et à être indulgent pour le faiblesse d'aulrui! Simon Pierre effaça , il est vrai , sa faute par un prompt repentir. FLevit amarè, il pleura amèrement. S'il a été renégat j du moins ne fut-il pas apostat.
Pour être réellement l'un et l'autre , il faut avoir cru , ou avoir cru croire la religion qu'on abjure 5 il faut l'avoir volontairement pratiquée. A ces titres, bien des gens ont été trèsinjustement gratifiés de ces épithètes dont nous autres bons catholiques , nous sommes quelquefois un peu prodigues. C'est très-témérairement , il faut en convenir , que nous avons appelé apostats un grand empereur , un grand stathouder et un grand roi.
Julien , dit V Apostat y ne fut point apostat. Très à plaindre d'ailleurs , puisque les lumières de la foi ne l'avait pas éclairé , il n'avait été chrétien que de nom et par la volonté de son oncle. De peur qu'il ne devînt
un héros, on en avait fait un moine. La violence dont Constance avait usé envers lui à ce sujet , n''était pas propre à lui faire aimer une religion qui , pour être celle de l'empereur , n'était pas celle de l'empire. La religion de l'empire est la seule que Julien ait embrassée librement , et volontairement pratiquée. Plaignons charitablement ce philosophe de n'avoir pas été plus chrétien que Marc-Aurèle, cela suffit pour le damner j mais ne l'accusons pas d'avoir été apostat , pour le déshonorer.
Henri IV ne fut pas apostat non plus , quand , malgré sa conversion si promptement opérée par ces trois mots : mort, messe, ou Bastille, 'A retourna au prêche, ou ad vomitum , comme le disent élégamment les casuistes ; et, quand une fois échappé du Louvre, il continua de professer la croyance dans laquelle il avait été nourri , et envers laquelle il avait été renégat. Mais, il faut eu convenir, sous ce rapport, il fut un peu plus excusable que St. -Pierre. Les menaces du roi très-chrétien étaient bien plus faites pour intimider un brave homme , que les propos d'une servante pour interloquer un apôtre.
. Le Béarnais, à la vérité, fmit par faire de
bon gré, en lôpS , ce qu'en 1572, il avait fait de force 5 mais cela ne peut lui êlre imputé à crime. D'abord , le salut de la France était attaché réellement à cette conversion 5 et que ne devait-il pas faire pour le salut de la France, si Paris seul njalait bien une messe ? De plus , passer d^une croyance quelconque à la foi catholique, ce n'est pas apostasier ^ c'est se convertir, choses très-différentes !
Quant au premier des Nassau , lorsqu'il se détacha de la communion romaine, comme Henri IV , il retournait à la croyance de son père. Comme Julien , il manisfestait une opinion jusqu'alors comprimée en lui par une autorité tyranniquej il se montrait ce qu'il était : Guillaume ne fut ni reiiégat , ni apostat , ni perverti y oit converti y si vous l'aimez mieux.
Il n'en est pas ainsi du fameux comte de Bonneval (1). Las des persécutions de toute espèce
(1) Le comte Claude- Alexandre de Bonueval , naquit d'une illustre maison du Limousin , le i4 juillet 1675. Après avoir servi long-temps dans la marine, il acheta , en 1698, un emploi dans le régiment des gardes
qu'un caractère impétueux et indépendanl lui avait attirées, après s'être fait Allemand, ce Français se fit Turc. Ce pas une fois franchi , le général Bonneval , devenu Osman Pacha ,
et y demeura jusqu'à la guerre de 1701. A cette époque , à la tête du régiment de Labour , il marclia sous les ordres du maréchal de Catinat en Italie. Use distingua encore sous le maréchal de Villeroi et le duc de Vendôme ^ et se conduisit d'une manière si brillante à la bataille de Luzzara , qu'il fut remarqué du prince Eugène. En 1706, Bonneval passa à la cour d'Autriche et porta les armes contre sa patrie, en qualité de général-major. Il servit aussi, en 1709, en Savoie eten Dauphiné. Il futfait lieutenanl-général et membre du conseil aulique par Charles YI. Le comte de Bonneval avait l'esprit vif, gai , original , mais peu mesuré et souvent porté à la critique. En 1720, il chercha dispute aumarquis de Prié, gouverneur du Pays-Bas, et lui demanda publiquement raison de prétendues insultes. Une telle action futblâmée par le prince Eugène qui, tout en admirant sa valeur militaire, lui ota ses emplois et le condamna à cinq ans de prison j mais le fier Bonneval , au lieu d'obéir à sa condamnation , passa sur un territoire neutre et envoya au prince Eugène une lettre qu'on aurait pu nommer cartel. Cette faute le perdittout-ù-laitàla
et pacha à trois queues , vécut fort tranquille : c'est tout ce qu'il voulait, ce A mon âge, écri-
cour de Vienne , aussi pour se dérober aux rigueurs des lois militaires, il se sauva à Venise et de là en Turquie, où il prit le turban, en 1720. En Turquie, le comte de Bonneval prit le nom de Achmet-Pacha , et instruisit les turcs à faire leurs exercices et leurs évolutions à la façon des Européens 5 il leur apprit même à mieux se servir des bombes et eu général de leur artillerie. Le grand visir Ali , ayant été exilé , il le fut aussi dans un pachalic à l'extrémité de la mer Noire ; cependant il reparut en i/Sg, et se signala dans la guerre contre les Impériaux, guerre qui fut terminée par la paix de Belgrade. Quelque temps avant de mourir , il méditait le projet de s'enfuira Rome , et de rentrer en France. Le comte de Bonneval , autrement dit Aclimet-Pacîia mourut, à l'âge de 72 ans, le 22 mars 1747. Son tombeau , à ce que l'on assure , se voit encore à Péra , dans un cimetière de Derviches Mevrlevris, ou Tourneurs près du palais de Suède. Voici l'inscription turque qu'on lisait sur son tombeau : «Dieu est permanent- » que Dieu, glorieux et grand auprès des vrais croyans » donne paix au défunt Aclimet- Paclia , chef des » bombardiers , l'an de l'Hégyre 1160(1747)». Son fils, le comte de la Tour, et ensuite appelé Soliman- Aga, lui succéda dans*la charge de Topigi-Bachi.