REGRETS, REMORDS, REPENTIR
Affections douloureuses , produites par le souvenir j ces scutimens , qu'il ne faut pas confondre, naissent de causes très -différentes, quoiqu'ils engendrent souvent les mêmes effets.
Les regrets sont les chagrins de l'innocent j les remords, les tourmensdu coupable.
Un défaut de succès , une espérance trompée, un projet déconcerté donnent des regrets. Un plein succès, un espoir réalisé, un projet effectué peuvent laisser des remords.
Le repenlir ne me semble devoir être que la conséquence d'une faute. J^j crois voir un mélange de regrets e\ de remords, le reproche uni à la douleur.
Les regrets appartiennent au malheur, que le désespoir suit trop souvent , et les remords au crime , que ne suit pas toujours le repentir.
Une sottise peutlaisser aprèselle des regrets mais non des remords. Une atrocité peut donner des remords , et ne pas laisser de regrets. Quelquefois même elle ne produit ni l'un, ni l'autre. Roberspierre paraissait tranquille.
Les regrets peuvent résulter d'une action involontaire. Les remords ne peuvent naître que d'un fait émané de notre volonté. La mort d'Hypolite a du livrer le cœur de Thésée à d'éternels regrets j et la mort d'AgamemnoD, le cœur de Clytemnestre à d'éternels remords.
Quand les remords ne mènent pas au rc-
pcniir, ils mènent à la férocité.- C'est ainsi qu'on vit Néron
Courir clc crime en crime , Soutenir SCS rigueurs par d'autres cruautés , Et laver dans le sang ses bras ensanglantes.
Ce sont néanmoins d'utiles sentimens que les remords , quand on ne les considérerait (jue comme punition anticipée de l'homme (pii s'obsline dans le mal. Du moins est-on sûr que les médians ne sont pas heureux ; et cela console. A plus forte raison doit-on regarder les remords comme un bienfait d'en haut^ quand ils amènent le repentir, quand ils rendent le coupable à la vertu.
Le public est toujours d'accord sur ce point avec les poètes. Jamais il ne manque d'applaudir quand Sémiramis dit à Assur :
Croyez-moi , les remords à vos yeux méprisables , Sont la seule vertu qui reste à des coupables.
11 y a des misérables qui n'ont jamais connu le remords, même dans le malheur où le crime les aplongés. S'ils pleurent au pied du gibet, ce n'est pas d*avoir mérité d'être pendus, mais de ce qu'on va les pendre.
Leurs regrets portent sur les conséquences,
cl non sur la nature de leurs aciions : autrement ce serait du repentir.
Pour rendre Lien sensible la différence qui existe entre ces divers scnlimens, posons quelques questions auxquelles les dames sont priées de répondre, si elles ne leur semblent pas trop indiscrètes. N'est-il pas des circonstances où le devoir donne des regrets , le plaisir des remords, et la bonté du repentir ?
Les regrets que laisse une erreur sont plus funestes pour un cœur généreux, que les remords pour un cœur corrompu. Tel magistrat innocemment compliced'un assassinat juridique , perd le sommeil , l'appétit, et meurt dans le désespoir, non sans avoir abjuré son difficile et périlleux métier j pendant que le collègue qui l'a trompé , engraisse et dort dans le crime, et se croit devenu juste, parce qu'il prervarique dans un intérêt diftérent. A l'en croire , il répare ses anciennes erreurs. Ainsi font ces conseillers royaux , proscripteurs aujourd'hui dansles intérêts du même parti qu'ils proscrivaient antérieurement, en qualité de conseillers impériaux.
Ainsi font ces folliculaires qui , passant des bureaux ou des greffes révolutionnaires aux ateliers des Z^e^'Z',,^^ ou de la Quotidieww ,
griffonnent des articles diffamatoires de la même main dont ils expédiaient des actes d'accusations. Successeurs de GeoJJroi (^i), après
(i) Ce journaliste, de méprisable et cupide mémoire, apôtre éhonté de l'arbitraire , dévouait au poignard de la satire des liommes de lettres qui lui reprochaient sa bassesse ; il eût l'audace même de s'arroger une espèce de puissance directoriale pour répandre journellement des libelles diffamatoires contre les artistes et les gens de lettres qui n'alimentaient point sa cupidité insatiable. Julien-Louis Geoffroy naquit à Rennes, en 1 j^'i- Il fut d'abord rédacteur de V Aiuiée littéraire^ et s'attacba aussi au Journal de Monsieur : il travailla quelque temps à VAmi du Roi; mais ses doctrines firent supprimer ce journal. Après le 18 brumaire an 8, Geoffroy se chargea de la rédaction des articles spectacles du Journal des Débats^ devenu depuis Journal de P Empire , et qui, depuis le rétablissement de la légitimité, a repris son titre légitime , c'est-à-dire celui de Journal des Débats. Il a publié, en 1808, les Œuvres de Racine auxquels il a ajouté des commentaires qui ne sont pourtant point sans mérite. Geoffroy a encore fait paraître , en 1802 , une traduction de Théocrite. On lui a attribué une tragédie intitulée : Caton , qui a circulé manuscrite ; mais son véritable auteur est maintenant connu. Ce journaliste, après avoir, toute sa vie, fait rançonner les artistes qui avaient besoin de sa plume, est mort eu février 18 14? wieprise
( 257 ) avoir été assesseurs de Collot~d* Herhois (i) ,
de tous les gens eslimaLles. Ces vers qu'on a publiés au moment de sa mort , font bien connaître le caractère vil et bas de cet homme.
Il est altéré de vin; 11 est altéré de gloire , Et ne prend jamais en vain Sa pinte ou son écritoirc.
Des flots qu'il en fait couler, Abreuvant plus d'un délire ,. ~ Il écrit pour se soûler , 11 se soûle pour écrire.
Geoffroy a reçu souvent le prix de sçs imperlinàns feuilletons.
Voici un quatrain qui courut dans les salons à l'occasion d'un de ses articles ordinaires ; il est attribué à un liomme d'esprit.
Geoffroy craint fort qu'on ne l'assomme j
Le vin a pour lui des appas ; Faisons donc choisir le brave homme ,
Entre la vigne et l'échalas.
Ce journaliste avait le caractère rampant devant les personnes qu'il avait insultées; mais, en cela , je connais beaucoup de journalistes qui lui ressemblent
(i) 11 exerça pendant long-temps la profession do
( 238 ) ils assassinent encore avec la plume , et croient avoir cliagé de mœurs et do lete , parce qu'ils ont changé de couleurs et de bonnet.
comédien et se livra à la cnltiu'e des lettres ; il publia donc plusieurs ouvrages dramatiques qui eurent assez de succès. Mais la révolution , dont il embrassa avec chaleur et enthousiasme le parti, l'empêcha de continuer. ColIot-d'Herbois devint bientôt membre de la convention et fut un des acteurs les plus sanguinaires de cette même convention. Dans la matinée du lo août 1792, nommé membre de la municipalité de Paris, il y prononça la déchéance de Louis XVI. Son esprit féroce le porta jusqu'à provoquer les massacres des 2 et 3 septembre 1 79.3. Ce fut lui qui présida l'assemblée électorale en septembre 1794 5 P^u de temps après il fut nommé député à la convention nationale. Ce fut dans la première séance de celte assemblée que Collot-d'Herbois proposa l'abolition de la royauté en France, et ce fut aussi lui qui demanda, le 3o octobre suivant, que la peine de mort fut rendue contre les émigrés. Ce farouche révolutionnaire , surnommé à juste titre le Tigre et le Mitrailleur ^ envoya son vote, pour la mort du roi, sans appel et sans sursis. Il m'est impossible de retracer ici la conduite atroce et révolutionnaire de ce monstre; car l'histoire de sa
Ce n'est pas là corriger ses vices , mais leur donner une antre clireclion j ce n'est pas là réparer des erreurs ou des horreurs , mais en commettre de nouvelles. Le repentir sincère se
vie prendrait plus d'espace que ne peut en comporter une note de ce genre; je renvoie donc mes lecteurs à la BIOGRAPHIE BARTHÉLÉMY {i), pour y voir le fidèle tableau qu'on a tracé sur cet liomme. Cet ouvrage , qu'à juste titre on pourrait appeler le Miroir de la vie des conteniporaiîis , est écrit avec franchise et impartialité ; là, les monarques, les législateurs, les ministres , les juges , les administrateurs, les guerriers , les diplomates, les gens de lettres, les artistes, les négocians et citoyens de toutes les nations sont jugés d'après leurs propres actions. Celte Biographie est loin de ressembler à celle deM.Arnault, qui s'imprime sous la direction de M. Bazot , membre
(i) Cette Biographie se trouve , à Paris , chez P. Barthélémy, éditeur, boulevard du Temple, n". 6. Cette édition formera lovol. in-S» ; les volumes en sus seront délivrés gratis j 3 volumes sont en vente ; le prix est de la fr . le volume , et i4fr., parla poste. Elle csr imprimée sur papier supcrtin et en petit-texte neuf.
(Mo) signale par l'iiidulg^nce , et non par la fureur : c'est sur lui-même , et non sur autrui , qu'un Jionnéte criminel fait tomber les pénitences , par lesquelles il tâche d'apaiser les cris de sa conscience.
Les bons chrétiens de douzième siècle raisonnaient , il est vrai , comme ceux dont nous parlons. Avaient - ils occis un homme en
de diverses sociétés savantes , et auteur de plusieurs alphabets pour les enfans et d'un petit volume decontes à leur usage. Cette rapsodie, amas de mensonge , où l'on n'insère que des articles de complaisance^ est confectionnée par des tripoteurs littéraires ,
Et voilà, maintenant , comme on écrit l'histoire.
ce C'est l'histoire , a dit Rollin , qui imprime aux 35 actions véritablement belles le sceau de l'immorta- 33 lité , et qui flétrit les vices et les crimes d'une note 33 d'infamie que tous les siècles ne peuvent effacer, 33 fussent-ils revêtus de la pourpre, tous brillans de 33 lumière et placés sur le trône. 33 J'invite ces Messieurs à méditer cette réflexion de Rollin, et à me dire ensuite ce qu'on doit penser d'une Biographie comme la leur. A. I.
( Ml )
France f ils n'y savaient d'autre remède que d'aller occire des hommes en Palestine, et croyaient tous leurs crimes sanctifie's, dès qu'ils les commettaient la croix sur le dos. Je doute que ce genre d'expiation fut agre'able au Seigneur , qui ne promet miséricorde qu'à ceux qui font miséricorde.
Les remords , le repentir mèneraient les coupables au désespoir, ou les rendraient au crime, s'il ne leur restait aucun moyen de se réconcilier avec le ciel et la terre. Tous les législateurs ont prévu cet inconvénient, et tous y ont pourvu. De tous temps, cliez toutes les nations civilisées, grâces à de bienfaisantes institutions , le coupable a pu se débarrasser du poids sous leqviel il gémissait, et reconquérir son innocence. En Perse, en Thrace, en Egypte, en Crète, en Chypre, à Athènes, Zoroaslre, Orphée, Osiris, Minos, Cyniras^ Erechtée, établirent des rites mystérieux , dont l'unité d'un Dieu , l'immortalité de l'àme , et la croyance d'une autre vie étaient la base. Les expiations faisaient partie de ces mystères. Les grands criminels que le repentir conduisait à Eleusis, àThèbes ou à Samolhrace,après avoir