‹ Les loisirs d'un banniChapitre 33 sur 65 · L'USAGE · texte numérisé non relu

L'USAGE

Dites à un jeune fou : la baguette que vous porlez-là , ne vous est d'aucune utilité ; elle ne saurait vous servir ni de soutien ni de défense j ce n'est pas une arme , et vous êtes d'âge et de taille à vous passer d'un joujou. Qui vous force à ne pas sortir sans ce jonc inutile ? — L'usage y vous dira- 1 -il, s'il daigne vous répondre autrement que par un éclat de rire.

Que de gens sensés , les trois quarts du temps^ n'auraient rien de mieux à dire pour expliquer leurs actions.

N'est-ce pas V usage qui justifie ce prétendant à l'Académie , de solliciter ce qu'il de-

( 24^ ) vrait attendre ? Quand il a obtenu le fauteuil , n'est-ce pas l'usage qui veut (][u'en style fleuri , sa modestie se déclare- indigne de l'honneur réclamé quinze jours avant par son orgueil? N'est-ce pas l'usage qui veut que le président , luttant de prétention avec le récipiendaire, lui prouve en style fleuri aussi , qu'en voulant être immortel il n'a rien voulu que de juste, comme l'Académie n'a rien fait que de juste, en l'admettant parmi les immortels ? N'est-ce pas L'usage qui veut enfin que toute personne de bon ton vienne s'ennuyer à la solennité où se fait l'échange de ces douceurs congratulantes ; solennité dont feu M. Suard a provoqué le rétablissement , et dans laquelle l'Académie voit un privilège , comme l'Institut un ridicule ?

L/ usage est le tyran de la société. Plus puissant que la raison , il est souvent aussi plus fort que la loi. La cause s'en devine aisément. La loi est établie contre nos penchans 5 l'usage par nos penchans. Sa force est celle de rhabiludc.

Nous sommes façonnés par l'usage à tous les momens , et par tout ce qui nous environne. Tient- on sa cuiller delà main gauche,

fait- Oïl le signe de la croix avec sa main j^auclie ? (lisent les bonnes cl les mères , aux entans qui apprennent en sortant dc' nourrice , que de deux mains, il n'y en a qu'une dont l'usage nous permette de nous servir.

Celte éducation nous poursuit dans tous les âges, et nous est toujours donnée despoliqviement. On ne fait pas ça ; on ne dit pas ça , vous répète -l- on sans cesse, au sujet des choses les plus indifférentes. Un écolier, un provincial demande-t-il pourquoi ? — » Parce que ce n'est pas Vusage. Ce mot répond à tout.

Yolre raison se révolte t-elle contre Fu~ sage ? vous déterminez-vous ^ le braver? Malheureux , vous vous trouvez dès-lors en révolte contre la société. En effet, c'est elle que vous attaquez. Les plaisanteries , les chansons , h\s caricatures vous l'apprennent bientôt. C'est avoir tort que d'avoir raison contre tout le monde.

Aller contre V usage est bien pis que d^'allcr contre une loi. Les magistrats seuls prennent fait et cause pour la loi , quand l'infracteur a été assez maladroit pour ne pas iromjier leur

(248) sui-veillaiice. Le public tout entier prend fait et cause pour V usage ^ et l'on sait si rien échappe à la perspicacité de ce tribunal , qui a rarement plus d'indulgence que de raison.

Voulez-vous avoir une idée de la puissance de l'usage ? considérez-le aux prises avec la loi.

La loi contre les duels a-t-elle prévalu contre Vusage des duels? elle n'a fait que le fortifier. Quoique l'issue de ces sortes d'affaires ne pût qu*étre funeste ; quoique le champion qui échappait au glaive du brave fût certain de tomber sous celuidu bourreau, n'a- 1 on pas vu des fanatiques de l'usage, bravaul la puissance du cardinal de Richelieu dans son centre même , choisir pour champ de bataille la place-Royale qu^il faisait bâtir j et , courant en poste à la mort, y venir des deux bouts du royaume s'offrir au meurtre ou au siq^plice ?

Dans tous les pays, les femmes doivent être fidèles , et la loi le leur commande ; mais en ce point encore^ l'usage es\.''A partout plus faible que la loi ?

Autre preuve de la supériorité de l'usage sur la loi, c'est la différence des procédés

( Mg )

qu'un Anglais ou un Français se croit oblii^é d'avoir pour sa femme , quand elle a été plus fidèle à l'usage qu'à la loi.

Les malheurs de ce genre sont des affaires d'or pour un Anglais. S'il ne vend pas sa femme , du moins se la fait-il payer : il se fait consoler du chagrin qu'il n'a pas 5 et comme ses indemnités sont réglées sur la valeur qu'd attache au bien qu'on lui enlève , le moment où sa femme a moins le droit d'être esdmée est précisément celui où il l'estime le plus. En Angleterre , l'usage le veut ainsi.

En France, c'est tout le contraire. Pauvre mari , allez en pareil cas , la loi en main , réclamer des dommages et intérêts , et vous verriez comme on vous accueillera , même dans le sanctuaire de Théraisî Vous aurez contre vous tous les pardsans de l'usage , c'est-àdire , indépendamment de tous les célibataires, les abbés y compris , toutes les femmes, même les femmes honnêtes : semblables, sous ce rapport, à certains seigneurs qui , sans aimer la chasse, n'en étaient pas moins opposans à tout ce qui pouvait porter atteinte à ce privilège.

Le plus ferme appui de l'usage est le pré-

jugé. Le préjugé prclc à Piuage la force que la raison prête à la loi : c'est la conviction des hommes qui ne raisonnent pas ^ c'est la foi de Lien des gens ; c'est une des bases de la durée des religions. Que de bons chrétiens croient avoir des opinions et n'ont que des habitudes, excellentes à la vérité.

L'usage légitime les abus. Que d'extorsions sont insensiblement devenues des droits sur lesquels le plus honnête homme finit par compter, comme un laquais compte sur ses étrennes, en disant : C'est f usage.

Quand L'usage est de peu de durée, il s'appelle mode.

L'empire de la mode tout aussi tyrannique que celui de l'usage , souvent plus déraisonnable, est moins révoltant. C'est qu'on obéit à la moJe par goût, par passion. On se conforme à l'usage pour éviter le ridicule, pour n'élre pas remarqué. C'est pour obtenir des éloges, au contraire, c'est pour se faire remarquer qu'on observe la mode , et qu'on l'exagère.

Une mode peut quelquefois dégénérer en usage , comme une lièvre peut se régler.

En se soumettant à L'usage, l'homme sensé ne l'honore pas d'un culte aveugle. Ce n'est souvent que pour renverser Pidole qu'il s'en approche ; mais la violence est le dernier des moyens dont il croira devoir se servir. Elle irrite les esprits , et ne les persuade pas 5 au lieu de prosélites, elle fait des martvrs.

L'usage a eu aussi ses martyrs. Dans le temps où la Russie se civilisait sous la hache , les boyars sacrifiaient leur tête pour conserver leur barbe. Je ne conteste pas ici l'efficacité des moyens employés par Pierre-lc-Grand , qui était accoutumé à trancher dans le vif; mais peut-être pouvait- il obtenir le même résultat, sans combattre la barbarie par la cruauté. De toutes les armes la plus propre à renverser l'usage, est le ridicule. Rien de ce qui est déraisonnable , ne résiste à la continuité de son action :

L'eau qui tombe goutte à goutte r- Perce le plus dur rocher.

T^oltahe gi prouvé tout le parti qu'on pouvait tirer.du ridicule contre l'usage. Il a fait la barbe à des gens bien autrement difficiles à raser que les entêtés qui ne voulaient pas être

aussi polis que le czar ; ei, sous aucun rapport, la raison ne peut gémir de ses succès.

L'usage résiste cependant quelquefois au ridicule, même à Paris. Tous les ans n'y faiton pas des chansons à propos de mandemens faiis tous les ans à propos d'œufs ? La malice du Vaudeville n'a pourtant pas encore triomphé de la patience de la cathédrale. Les métropolitains n'ont-ils pas tout récemment déclaré que plus on les chansonnerait , plus ils aboyeraient ? Nous croit- on des animaux muets ( canes muti ), ont-ils dit cette année , avec autant d'énergie que de modestie? Leur nouveau mandement prouve en effet qu'ils ne sont pas muets.

Quant à l'impuissance de l'autorité royale contre l'usage y elle est prouvée par mille exemples. Nous en citerons un. Henri-Quatre qui , par respect pour l'usage, avait été forcé de se résigner à prier Dieu en latin , crut une fois pouvoir faire fléchir l'usage devant le-; quel il avait fléchi. Il attendait les députés de la ville d'Orléans, qui avaient , disait - on , pour usage de ne boire jamais qu'assis. Je les ferai bien manquer à cet ?/>SY7^^t;-là , dît le roi. Les députés sont admis dans le moment

où Sa Majesté déjeunait. Après avoir reçu leurs compliniens, le Béarnais, avec celle bonhomie joviale qui le caraclérise, boil à la santé de la députaùon , et l'invite à boire à la sienne. Les députés se défendent de prendre une telle liberté. Est-ce parce que vous ne buvez qu'assis? Asseyez - vous ; point de cérémonie , dit le roi, en insistant. Les députés s'apercevant qu'il n'y a pas de sièges , de renouveler leurs excuses. Le roi se fâche , ce n'est plus une invitation , c'est un ordre qu'd leur adresse. Que font les députés ? Pour conciher ce qu'ils doivent à l'usage et au roi, ils acceptent les verres qui leur sont offert, mais avant de les vider ils s'asseyent par terre. Ventre saint gris , dit Henri- Quatre , je n'avais pas songé à faire ôter ce siége-là.

Une académie a proposé pour sujet de prix la question suivante :

Combien faut-il de temps pour qu'une sottise devienne un usage?

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