‹ Les loisirs d'un banniChapitre 34 sur 65 · QUELQUES PENSÉES INÉDITES SUR L'AMOUR · texte numérisé non relu

QUELQUES PENSÉES INÉDITES SUR L'AMOUR

■Je ne décide point entre Ovide el Platon.

— Il en est des auteurs qui ont voulu analyser l'amour , comme des chimistes qui ont tenté la même expérience sur le diamant. Ils ont enseveli ces deux belles choses dans leurs raisonnemens et dans leurs creusets. Qu'en est-il sorti? Une légère fumée qu'un souffle a dissipée. L'amour ne s'écrit pas , il se sent j et quoiqu'il y ait eu des milliers de volumes composés sur cette matière , on ne l'a pas encore détini. La raison en est simple : c'est que quand on sent bien cette passion, on ne perd pas son temps à la décrire; et celui qui ne la sent pas, ne saurait en bien juger.

Celui qui n'aima point lut le piemici" athée.

Pensée consolante pour l'humanilé , puisqu'elle prouve qu'il n'a jamais existé d'athées sur la terre ! Et cependant ce vers, M. le docteur^ c'est l'impie Voltaire qui l'a fait.

— Ce qui éteint le plus vite l'amour est ce qui semblerait devoir l'augmenter j c'est le bonheur. Combien de gens trouvent qu'il est ennuyeux d'être heureux long-temps!

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

— Il n'y a d'exception pour aucune jouissance, fors celle de faire le bien.

— En amour , les sens commencent la passion ; les vertus de l'objet auquel on s'attache, raffermissent.

— Les rêves Creux , qui prétendent nous fournir des preuves irrécusables , que l'on peut aimer sans que les sens y soient pour quelque chose , ressemblent à un insensé qui voudrait démontrer par le quarré de l'hypothénuse , qvie Nabuchodonozor a inventé le jeu de domino.

— Je n'aime pas l'idée des peintres et des poètes qui ne nous dépeignent l'Amour que sous la figure d'un enfant. Mon amour propre

se trouve blessé de ce qu'un enfant soit maître de mon cœur et de tout mon être, et me conduise, pour ainsi dire, par la lisière dont il semble avoir besoin lui-même pour marcher avec fermeté ; je n'aime pas non plus ses ailes. Le véritable amour n'est pas volage. Pourquoi des flèches ? Comment ne pas voir dans un cœur percé d'un trait du dieu malin et enflammé par son flambeau , une image ridicule et triviale, propre à servir d'enseigne à un rôtisseur ? On le figure domptant un lion. J'aime celte allégorie j elle est vraie , mais c'est encore un enfant qui est assis sur le dos du roi des animaux ; pourquoi un enfant et toujours un enfant? Est -il vraisemblable qu'un petit bambin sache se rendre maître de l'animal surnommé, à juste titre, la terreur des déserts ? L'immortel David a peint l'Amour sous les traits d'un bel adolescent lorsqu'il ■venait de remporter la plus douce des victoires sur une jeune beauté , moins difficile, on l'avouera , à soumettre qu'un lion farouche: et David a eu raison.

— Que d'influence une épithète peut avoir en amour! J'ai toujours remarqué qu'un homme réussit plus et plutôt à se faire aimer

O^une fertime , en lui disant qu'elle est jolie, qu'en lui disant qu'elle est aimable.

— Il en est de l'amour dans les ouvrages dramatiques et dans les romans , comme du système décimal des poids et mesures en France 5 partout le même jargon, partout les même expressions, comme parlout la même pesanteur. Lisez une comédie , et vous connaîtrez bienlôl sur le bout du doigt toutes les froides conversations des Julie , des Yalère, des Lisette et des Frontin ; vous saurez où il est de rigueur de metire un Ah l cher amant! ou de placer un Hélas ^ tendre objet de ma /lammelVin auteur dramatique se croit obligé, sous peine d'une chute, d'intercaler dans. toiite;S ses productions ce qu'en terme de l'art on appelé une passion y ueiùt-ce mêmequj'entreia petite nièce d'une S04}ibi;ette, et le cou|in,is3i|. de germain du jardin^ler.^] JEh ,., Messieurs! jdthaiie est un clif^f'-di'ceuvre , et cependant vous ne trouverez dans celte pièce immortelle aucune intrigue amoureuse j mais pardon ,jç

n'y pensais pas : vous n'êtes pas non plus des

-n ■'''-' >...'''■- iV :.r.i;4'i" -i i ..S<: ■ ■ . Racine. Quoique le puisse aimer tout aussi ,' J-- ^ ••;■ ')hi.^oi''; 0^^ ..■;,.. ,<■.: >;n-.v;,,.:

bien qu aucun autre, cependaiit rien tie m en-

nuie et ne me fuit bâiller comme ces fades et IL 17

longues convei salions de romans, où rameur s'évapore en belles phrases et en fleurs de rhétorique , et je serais presque de l'avis de cette dame espagnole qui, lisant dans un Ouvrage de cette espèce un tendre entretien entre un amant et une amante, s''écria : «Que d'esprit et de temps mal employés ! Ils étaient ensemble, et ils étaient seuls ! 33

— J'ai connu une dame de beaucoup d'esprit qui disait d'elle-même , avec ingénuité , qu'elle n'aimait la solitude que dans le léle-àlête.

— L'hymen, a-t-on dit souvent, est extraordinairèment le tombeau de l'amour. Pourquoi n'airae-l-on plus autant son épouse que son amante? Parce qu'on Jo/t l'aimer. Cette raison j)araît singulière j elle n'est que vraie. En chercher une meilleure : beau sujet de prix à proposer à une académie de penseurs qui seraient tous mariés, pour pouvoir juger du mtirite des mémoires qu'on enverrait au concours.

— Quand deux amans veulent par tous les moyens possiblesse persuader qu'ils s'aiment ;^ leur amour est bien près de s'éteindre.

( 2.59 ) — Il n'existe pas une passion qui se diversiûc autant que l'amour. La haine est toujours la haine j mais l'amour d'un homme n'est pas celui d'un autre homme. Il n'est tantôt que de l'amour-propre , tantôt que l'appât du plai sir , tantôt que de la jalousie comme chez les Espagnols , tantôt que de la volupté, comme che-A les italiens. L'amour de Phèdre est loin de ressembler à celui de Bérénice; et l'c^n conviendra qu'd y a une grande différence enire " cet amant qui, revoyant sa maîtresse après , trois mois d'absence , s'inquiétait ^e quelques «ouïtes de pluie qui tombaient si^r lui , et celui de cet autre à qui sou amante avait nuposé la loi rigoureuse d'un silence absofu^pen- Jant deux années, et rie recouvra la parole que lorsque l'objet de sa passion luieùlilitfee^eul îiiolr Parlez* Un jeune homme, qui se jnqiiait d'aimer essentiellement bien , et à qui je contais ce dernier fiùt qu'il croyait impossible , malgré le volume de Brantôme que je lui tenais sous les yeù^, finit par dire : « Je parie X. que quand il était absolumeiit seul , et qu'il « était certain île n'être entendu de personne, 53 il se dédommageait de son muiisme forcé. » Si j'étais femme et que j'eusse entendu ces pa-

rôles, je ne voudrais pas pour amant celui qui les eût prononcées. L'homme qui aime assez une femme pour lui donner une preuve d'obéissance aussi éclatante , n'a pas assez de bassesse pour ne pas lui obéir entièrement et sans aucune restriction : et s'il en eût agi ainsi, son action, au lieu d'être un admirable héroïsme, n'eût été qu'une hypocrisie méprisable.

— La jalousie peut naître de deux causes réunies. La première, par amour -propre, parce que nous sommes irrités que la femme que nous aimons puisse s'attacher à un autre qu'à nous j la seconde, par un sentiment opposé , et par la crainte de ne pas posséder assez de mérite pout être aimé de l'objet de nos vœux.

— Le plaisir est le roman du cœur, Tamour en est l'histoire , me disait un grand blondin qui croyait citer juste , et qui ne s'apercevait pas qu'en intervertissant l'ordre d'une phrase qui dit l'opposé, il dénaturait une idée mère, et que le dernier résultat de son heureuse

transposition ne tendait à rien moins qu'à

l'extinction du genre humain.

— C'est avec la femme la plus réservée en public, que moi,, si j^étais disciple du cygne

de l'académie (i), bien entendu, je craindrais le plus de me trouver léte à têle.

— Les faveurs qu'une femme accorde à son amant , sont beaucoup pour lui , car il en conserve toujours le souvenir , et sont bien peu pour elle à en juger par la facilité avec laquelle le souvenir s'en efface. Celle pensée est bien liardie. Prenez-vous en à la Bruyère qui a dit : ce Une femme oublie d'un homme qu'elle }> n'aime plus, jusqu'aux faveurs qu'il a reçues :>i d'elle, w Pourrait-on conclure de là qu'un homme aime, non pas plus fort , mais mieux qu'une femme?

— Quand l'amour commence , il nous ôle le peu d'esprit que nous possédons 5 quand il cesse d'exister, il est rare que nous n'en ayons pas plus que nous n'en possédions.

— Ce sont les cœurs les plus froids qui abusent le plus de la volupté. Les libertins ne savent ni ne veulent aimer : cela leur demanderait trop de temps, la satiété et le dégoût éteignent bientôt leur amour ; tandis que les

(1) Surnom donné à Platon, par Socrate. A. L,

désirs et l'espérance; ne coniiibiient qu'à augmenter celui de ramant véritablement épris. — Expliquez, si vous le pouvez,, à un Sauvage, à un Hoiientot (i), tant physique en amour comme le chevalier de Bouliers dans sa jeunesse , expliquez -lui , dis- je, les dépits, les petites brouilleries sur la pointe d'une épingle, suscités pour goûter les plaisirs du raccommiodement , enfin toutes les minuties de l'amour d'un !^uropéen j et s'il peut parvenir à les comprendre , ce que je crois très-difficde pour ne pas dire impossible , pourra-t-il traiter cet amour autremement que de folie ? Aura-t-il tort ? Si j'étais femme, je ne serais pas long- temps à résoudre la question.

— Je n'aimerai jamais, disait un philo-

'(i) li^A^é^lure de Nariiia , dans îes T^hya'ges de Lcvœiîlant^ semblerait iei donner un démenti. Mais c'est domniagè que cette fiction ckarjmaate Ait été inventée et cô^tt)[X)Sée au coin du feu , par des amis de IVuteur,

MM. V.. ....net G n, et que celte tendre Iloltentote,

au nez ér^té et aux grosses lèvres ,- n'ait jamais existé.

C'est M. G n lui-même qui m'a répété et assuré

plusieurs fois , que cet épisode était eVitiététûetit fawx.

soplie ansière qui se fliisait i^loire d'une chose qui ne le rendait que .méprisable. Aussitôt s'avance vers lui , d'un pas timide , une jeune beauté ; une réserve pudique embellit ses attraits , sa figure est angélique, et ses beaux yeux modestement baissés vers la terre, ajoutent encore à ses charmes ; la vertu brille sur son front ^ et réside dans son cœur ; la douceur est son caractère et l'esprit son partage

ParYénus, en voilà plus qu'il n'en faut pour tenter le philosophe le plus rigide , le mortel

le plus froid et le plus insensible .Aussi le

nôtre oublia- t-il bientôt toutes ses fausses idées et sa philosophie abusive pour devenir homme, et irouva-t-il que l'amour et le bonheur valent bien, si pas même mieux, que l'indifférence et le mépris des jouissances.

Ce fait n'est qu'un conte 5 mais je plains ceux qui ne le prendront pas pour une vérité.

— Il n'est pas d'âge où l'amour procure des jouissances,, non pas plus vives, mais plus intimes 5 non pas plus fortes, mais plus douces, que dans celui où tout est souvenir. Parlez à un vieillard de ses anciennes amours, de sa vieille maîtresse, de son bonheur passé j en se rappelant les douces émotions que lui causa-

vue de celle qu'il aima, il sourit j ce souvenir est pour lui plein de cliarnies , et comme l'a dit Milievoye :

Sa froide vieillesse

Se réchauffe un instant des feux de sa jeunesse.

— Si tout doit finir par des chansons , c^est surtout en parlant d'amour. En voici une dont le refrain au moins, et les principaux traits sont communément attribués à J.-J. Rousseau , parce qu'il les a employés dans son Devin du ojillage , et qu'il en a composé la musique , mais qui cependant ne lui appartiennent que parce qu'il les a empruntés à Collé.

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