EXPOSÉ AU PROFIT DES PAUVRES , A GAND ZT A BRUXELLES
Quel est l'admirateur éclairé^ l'ami 'passionné des arts qui, contemplant les chefsd'œuvre des statuaires grecs, n'ait pas quelquefois rêvé les chefs-d'œuvre de la peinture antique ? L'imagination se dépouillant alors de tous les systèmes pittoresques des écoles , et s'élevant de la petitesse des temps modernes à la grandeur des siècles passés, se représente ces compositions sans artifice , ce goût nohle et pur, ce calme d'expression , cette gravite qui devaient distinguer des artistes assez grands pour oser être simples.
M. David (i) vient de réaliser ces heureuses
créaiious de la pensée. Sou tableau de Tclé-
maque et Eucharis , plus encore que tous ses
autres ouvrages, porte le caractère de l'anti-
(i) Ce peintre célébra est né à Paris^ en i/So, et fut électeur en 1792. M. David devint ensuite député à la Convention nationale, et membre du comité de sûreté générale , sous le régime de la terreur. Il fut un de ceux quivotèrentlainort de Louis XVI. Le 25 septembre 1790 , il fit présent à l'Assemblée nationale , d'un tableau qui représentait ce mallieureux monarque, en présence de cette assemblée le 4 février. Il avait commencé un autre tableau représentant le Serment du Jeu de paume ^ en 1789 , mais il ne fut point aclievé. M. David fit bommage à la Convention nationale d'un autre tableau représentant Michel Lepelletier , couché sur son lit de mort : on y voyait le glaive encore ensanglanté auprès de sa blessure, 11 traversait un papier sur lequel onlisait: Je vote pour la mort du tyran. Ce tableau fut donné le 28 mars i/yS. Ce peintre a fait aussi le portrait de Marat au moment où ce monstre recevait le coup de poignard dans sa baignoire : on y voyait aussi le sang sortir à gros flots de sa blessure ; cette dégoûtante scène était d'une vérité effrayante. Ou exposa ce tableau au Louvre à côté de celui du fameux Lepeileï
( 277 ) quilé. La correction des figures sculptées, le' style deî^ couipositions qui ornent les vases antiques, le genre des peintures d'Herculanum , de Pompeia , de Slabia , nous indiquent,
tier. En janvier 1794, M. David fut nommé président de la Convention. Lors.de la déchéance de Robers-* ;> ■ pierre, M. David fut arrêté et conduit dans les prisons du Luxembourg j son arrivée parmi les prisonniers, qui étaient tous royalistes, excita un mouvement d'indignation 5 il aima mieux se faire renfermer dans une chambre, que d'avoir la liberté de se promener dans les corridors avec des gens de celte espèce. Il sortit de prison à la suite d'un décret du 27 décembre : Chénier etBailleul, contribuèrent beaucoup à sa mise en liberté. Cependant , le 20 mai 1795, il fut décrété d'accusation comme terronste, ,.et conduit une seconde fois dans les prisons du Luxembourg, d'où^^ilnè sortit que le2i août. Cefut M.David qui futchargé deserendreau Temple, et d'interroger les enfans dq -l'infortunée princesse qui y était renfermé^ : il devait employer ou la ruse ou la menace dans cette interrogation. Ce peintre célèbre a peint Bélisaire , les Funérailles de Patrocles^ la Mort de Socrate ^Brutus, le Serment des Horaces^ il a fait aussi un portrait de Bonaparte et qui' orne l'hôteldesInvaUdes.jEn 1800, il a composé unaulre
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par des rapproGlitmens ai des inductions, que les beaux tableaux grecs devaient avoir celle Irancbise de iôrmes et de couleur que l'on admire dans celui de M. David.
tableau repi^aentant YEnlàvement des Sahines ; en iSo4j il fat nommé premier peintre de l'empereui' Napoléon, en récompense de son sublime tableau représentant Iç Couronnement Ag ce monarque ; en i8og il fit paraître un autre tableau représentant la DistrihutioH des- aigbss au Champ-de-Mars'j en 1814 et iSl5 , il a encore fait paraître un tableau qui ajoute encore à «fl. grande réputation , c'est Lâonîda& dûx Thermf^'yîéS'^ ce fut à ciette époque î|ue Napoléon le nomma coinmàndànt de la Légion-d'Honneur , dont il était officier depuis long-temps. La loi' contre les régiclxles le for^a à s'expatrier, et il se sauva par la Suisse^ «A Italie , et de M revint en Belgique , où il fît le tableau de "Pélémaqiit et SucAan's.Cetacte de bienfiiîisance donna un démenti à ses ennemis qui l'accusaient de c«[Adilé poiir avoir fait une earposifioTt p^yanleûe rott' tabifeaii' dès 5a^«ie5i Ces recettes ont sfcvi â soulager nombre d'indigens. On- a encore' de) lui un tableau d'un oïdré aussi doux et aussi gracleùk, c'est, V^nour quittant Psyché au lever de Vnuroré'^^ tâ})la<iii a. d^ môme ^é'iefcc'pôsê À JBrnxelles, où il fut
( ^19 ) L'enlrelien de deux amans ne semblait pas offrir un sujet éminemment pittoresque, tel que l'a conçu l'artiste. Télémaque ayant quitté la chasse, et les autres, ^i^ymphes de Calypso , se retire dans une grotte avec Eucharis pour lui parler de son amour. Tel est l'instant choisi , le fait historique , simple et stérile en apparence, mais enrichi, \'iYiiié , fécondé par le génie créateur de M. David , et présenté dans une composition animée du sentiment et de l'intérêt d'un ouvrage poétique. Il fallait un grand talent pour créer l'expression des personnages, et surtout pour exprimer le caractère d'un jeune héros emporté par l'amour et retenu par le devoir. Lâche fils d'un père si sage , et d'une mère si vertueuse, Télémaque, indigne de sa noble origine, oubtiéra-t-îl les leçons de Mentor, la gloire d'Ulysse et les in-' quiétudes de Pénélope ? "Fuyant les charmes d'Bucharis^ adjurant le sentiment qn^il éprod'^
composé, et la recette consacrée également au soulagement des pauvres de celte ville. M. Jacques-Louis David a cessé de faire partie de l'Institut dont il était memBre depuis sa création, paria même ordonnance qui 'en excluait M. Arnault. ' A. ^i '^
ve , méprisant celui qu'il inspire, pouira-l-il immoler à des devoirs sacrés les plus douces espérances du bonheur? Sa contenance extérieure semble annoncier l'irrcsoluilon de son âme j il écoute les plaintes d'Eucharis sans oser riî la regarder, ni lui répondre : mais ses yeux humides annoncent que le péril lui parait doux 5 et les larmes amoureuses qui tremblent au bord de ses paupières, décèlent ce trouble, celte délicieuse tendresse dont le cœur est si doucement ému, quand il commence à s'entr'ouvrir à l'amour.
C'est lorsque la passion retenue, couverte, ne peut ou n'ose éclater 5 c'est dans le moment qui précède l'explosion , que l'on voit tout ce qu'un artiste sait faire j c'est en négligeant l'avantage vulgaire d'une expression forte et extrême, qu'il peut en grand-maître peindre un grand caractère, et donner à ses personnages le calme , le silence et le ton merveilleux d'un sublime idéal. M. David s'est élevé à ces hautes conceptions, sans s'effrayer des difficultés qu'elles présentaient. Sa figure de Télémaque montre la réserve héroïque d'un élève de Mi-.. nerve , et l'expression de tendresse qui cpn,-,f^ vient à l'amant d'Eucharis. L'imagination aura
beau rêver , elle ne révéra jamais un amour reuxplus sage, et un sage plus amoureux.
La jeune nymplie, belle de tous les charmes que Yénus a répandus sur elle , consumée de tous les feux que l'Amour a fait naître dans son cœur , s'abandonne toute entière au sentiment qui la domine. La tête appuyée sur l'épaule de Télémaque, elle exprime avec tendresse, ses craintes et ses tourmcns.
Dans les deux figures qui composent ce tableau, tout est grâce et beauté j ce dernier genre de perfection , si rare dans les ouvrages de l'art moderne , ne semble pas toutefois si loin des idées, et tellement au-dessus des forces de l'artiste , qu'il ne puisse y parvenir , en sachant bien choisir et bien imiter. La nature eu donne le type, et l'antique en offre de nombreux modèles. INIais la grâce n'a ni formes ni proportions; elle ne peut ni se décrire ni se mesurer. Où la trouver et comme la rendre ? dès qu'on la cherche elle fuit ; quand on croit la saisir, elle s'évanouit. Par quelles inspirations , par quels secours , par quelle heureuse faveur, M. David a-t-il pu donner aux différentes parties de ces deux étonnantes figures, tous les charmes de la grâce , tous les
caractères de la vériië ? Ne pourrait-on pas pénélrier les mystères de son génie, et divulguer les secrets de son talent ? essayons.
Au choix délicat de formes nobles et élégantes , l'artiste a su réunir la beauté des lignes , la pureté des contours, et la correspondance harmonieuse de toutes les parties. Lî^ tête de Télémaque , les détails du torse , ces mains jeunes et mâles, naïvement posées, tout cet ensemble a un vrai caractère d'adolescence héroïque. Dans la figure d'Eucharis , ce profil si fin , ce col élégant , ce corps svelte , ces beaux bras, ces mains charmantes, remarquables par les vérités de détails que produisent le croisement et la compression des doigts , tout est du même âge , tout produit l'accord et donne la vie à la figure j mais la beauté etlavie rie sont pas encore la grâce j l'imitation la plus vraie , l'exécution la plus parfaite, ne la produisent pas toujours. Pour que la science et les moyeriâ techniques puissent la rendre^ il iaùt que l'observation et la méditation l'aient décoùvclrle ; elle ne peut exister que dans la concôrdarico des sentimens de l'ânic avec l'action du corps; ainsi, pour la trouver, il faut bien connaître la
marche coiréladve des afteciions ci des niouvcmens.
Eclairé par celte phdosophie de l'art , M. David a produit un chef-d'œuvre de grâce ; çt les deux figures de son lahleau présentent ce genre de mérite au degré de perfection que l'on admire, parce que leurs mouvemeus sont naturels, et peul-élre les seuls que commandaient leur position , leurs rapports et leurs senlimens. Tels sont les principes et les moyens de M. David 3 il les puise dans la nature et dans le raisonnement , et je crois que sa théorie sur celle partie de l'ait , peut se réduire à ceci : Pour rencontrer lu grâce ^ il faut fuir l'affectation.
Les autres parties sont également bien traitées dans ce tableau. L'on est frappé de sa couleur vive et franche , qui a toute la force et le brillant qu'il est possible de donner, sans sortir de la nature. Le coloris est large el soutenu 5 toute la surface nue de ces beaux corps est fleurie de jeunesse , et brille dç la fraîcheur des tons les plus yrais et lès plus harmonieux. Les lumières et les ombres sont liées par de doux passages, des Iransilions insensibles, de justes et savantes modulalious de teintes. On admire
surtout la vérité et la beauté de l'ombre portée , formée par le bras d'Eucbaris, et qui détache si bien cette partie du corps , en lui donnant une saillie vraiment étonnante.
La jeune nympbe a la coiffure élégante et simple , que les Grecs nommaient Corymhioiiy et qui consistait à relever et à arrêter les cheveux au sommet de la tête ; elle est velue de la tunique dorienne , qui laisse le col et les bras nus. M. David a distribué sur ce vêtement , avec un goût exquis , des oruemens et dès dorures 5 tentative ordinairement malheureuse , et qui, dans beaucoup de tableaux , a changé l'art de draper, dans le talent de ne faire que des étoffes.
Devant cette belle production du grandmai Ire , le spectateur attentif reste immobile et charmé. L'admiration continuellement ex-^ citée, embrasse à la fois la conception et l'exécution , l'ensemble et les détails , les formes et la couleur. M. David a traité ce sujet eu peintre, en philosophe et en poêle 5 et jamais peutêtre la science et le sentiment, le talent et la grâce ne s'étaient montrés dans un aussi aimable accord.
( 285 ) Ce chef- d'œuvre , nouveau titre de gloire , îieureux et fécond moyen de bienfaisance , après avoir reçii dans la ville de Gand le tribut d'admiration et de reconnaissance que me'ritent le génie et le cœur du grand artiste , revient, parmi nous , produire les mêmes effets et exciter les mêmes sentimens.
La régence de la ville de Gand , aussitôt qu'elle a su que M. David, accédant à des vues nobles et bienfaisantes , consentait à l'exposition publique de son tableau , s'est empressée de lui témoigner sa gratitude pour ce présent temporaire , sollicité par les amis des arts , et dont les indigens ont recueilli les fruits. M. le bourgmestre de Bruxelles , animé du même esprit , et dirigé par les même vues, a demandé pour cette ville , la même faveur et les mêmes avantages. Si M. David pouvait répondre ailleurs , aux désirs des amis des arts , et aux intentions des administrateurs , son tableau parcourrait ainsi le royaume , et dans sa marche triomphale et bienfaisante , laisserait partout l'admiration satisfaite , et l'indigence soulagée.
Cet empressement que mettent les autorités à honorer d'un intérêt public les ouvrages du
chef des aris, rappelle ces beaux Jemps de la Grèce ^ où les Amphictyons faisaient à Polygnote des rem crcî mens solennels pour le tableau qu'il avait peint à Delphes. C'est seulement dans les jours brillans de la faveur, que les courtisans attirent sur eux les regards 5 mais les hommes de génie sont toujours eux - mêmes dans toutes les circonstances de leur vie ; et l'éclat que donnent les talens , est plus durable que celui qui vient de l'aveugle fortune. Phidias, le grand Phidias ^ réfugié dans l'Elide ^ laissant à Athènes des monumens immortels , se vengeait noblement des persécutions d'un gouvernement ingrat, en ajoutant, à ses premiers chefsd'œuvre , des ouvrages plus admirables encore. Au milieu des Eléens qui l'avaient accueilli , qui jouissaient de ses talens et appréciaient ses vertus, il marchait escorté de sa gloire^ et trouvait, dans les hommages qui l'accompagnaient, un honorable dédommagement des malheurs de la proscription et des torts des proscripleurs.
Cet intérêt que la Grèce portait aux chefsd'œuvre des arts et aux grands artistes , en se reproduisant parmi nous , a quelque chose de plus délicat dans ceux qui l'expriment , et
quelque chose de plus recommaucîaLle pour l'homme qui en est l'objet. Les monumens des arts n'excitent ordinairement qu'une curiosité stérile , et l'artiste qui les a produits ne recueille que les honneurs dus à son talent. Ici , les senlimcns de la reconnaissance se mêlent aux témoignages de l'admiration , et M. David, complète, pour les belles âmes, la jouissanceque procure un chef-d'œuvre , en y rattachant des idées élevées et bienfaisantes, en le présentant sous le double et intéressant rapport du beau et de Vutile. Il veut , sans doute ^ compter ses années par ses ouvrages et ses bienfaits , et illustrer son nom , en gagnant tous les cœurs , après avoir conquis tous les suffrages. Que peut désirer un homme qui sait se composer une semblable félicité 1