LE DIALOGUE
L'irrésolu, — El d'après toutes ces
considérations , je suis, Monsieur, dans une grande perplexité.
Vériidit. — Expliquez -vous un peu plus clairement. Il me semble que vous savez mieux ce que vous ne voulez pas, que ce que vous voulez?
L'irrésolu. — Je veux pour mon fds un nom de baptême, à -la fois harmonieux et noble, un nom qui j en chatouillant l'oreille, élève le cœur, rappelle de grands exemples, fasse naître de grands sentimens.
Vérudit. — Rien de plus raisonnable.
Cette considération est celle qui détermina les Romains h préférer pour prénoms des noms de héros à des noms empruntés des circonstances dont leur naissance avait été accompagnée. Ainsi , tous les empereurs , à commencer par Auguste , se parèrent dii
nom de César- ^ ainsi ^ plusieurs successeur& (Wintonin, Commode et Caracalia y comj)ri& , se firent gloire de prendre ce nom cher à riiumaiiité. Il semble qu'en prenant le nom d'un homme vertueux , on s'engage à lui ressemlder ; et c'est déjà bien mériter des hommes.
/^'irrésolu. — Trouvez-moi donc pour mon fils le plus beau nom de baptême possible. Oh le chercherons-nous ?
Vériidit. — Daiis la Légende, l'Histoire ou la Mj^thologie , à votre choix.
Virrésotu. — Un nom de baptême dans la Mjthologie !
Vét'udit. — Et pourquoi pas? Serait-ce la première fois qu'on aurait puisé à cette source ? Des parens très- chrétiens , à qui les noms de TOlympe ont paru j)lus sonores que ceux du paradis , n'ont pas hésité à donner à leurs eufans pour patrons , des habitansduciel, dont les miracles sont moins célèbres dans le Marly i ologe que dans les IMclamorplioscs cT Ovide, ou à-AusV A ppeiuli x duP. Jouvency. Appelez voire fils Hector, Hyppolite, Achille, ou même Hercule j et vous ne ferez rien qui ne soit justifié par des exemples Irès-édifiuns.Ceshéros n'ont-ils pas
fait aussi des miracles? El qui ne voudrait renouveler ceux d'Hercule ? Pour peu que vous ayez lu Tliisloirc, ou la gazette , qui , au fait, est aussi 1 histoire , vous ne devez pas ignorer que ce nom d'Hercule , qui en vaut bien unaulre, a été porlé par plus d'un prince cîirétien 3 voir même par plus d'un prince de l'église? C'était le nom de baptême du cardinal de Fleuri. Le sacré col légen'a-t-il pas encore aujourd'hui un Hercule , dansson éminence Monsignor Ercole Gonsals^i, dont la gloire n'est pas moins durable que celle du concordat , et qui ne s'est pas créé moins de droits à l'admiration par ce seul travail que son patron par ses douze travaux , dont le plus brillant est d'avoir nettoyé une écurie dansle ratelierde laquelle il n'est pas dit qu'il ait ramené l'abondance? Vous pouvez d'ailleurs faire précéder ce nom de l'adjectif 5rtmf , qui répond au dipus des Romains ; cela arrangera tout.
L'irrésolu. — J'appellerais mon fils M. de Saint- Achille ou M. de Saint-Hercule?
Verudit. — Cela ne faisait pas diiîiculté il y a quarante ans, et peut-être était-on alors aussi dévot qu'aujourd'hui.
L'irrésolu. — Allons, c'est une plaisan-
terie. Je serais le premier à me moquer Je mon fils , si je le mettais sous la protection d'un tel sannt. Laissons-là votre Mythologie.
Vérudit. — Préférez-vous un nom d'histoire ? Pour en trouver un illustre, il nous suffira d'ouvrir le premier volume venu de l'histoire grecque ou romaine. Plusieurs exemples vous y autorisent. Les Cossé ont des Timoléon j un Vendôme , et ce n'est pas le grand , s'aj)pelait César. Si vous m'en croyez cependant , vous ne donnerez pas à voire fils un nom historique.
L'irrésolu. — Eh ! pourquoi, s'il vous plaît?
Vérudît. — C'est que les Grecs et les Romains n'étant pas moins célèbres par leurs dissensions civiles que par la guerre , il est peu de leurs héros dont le nom ne se rattache à quelques souvenirs politiques. Or , un nom de cette espèce pourrait jeter un jour Monsieur votre fils dans un grand embarras. Les opinions sont d'une si grande inconstance dans notre pauvre patrie. Le réprouvé du jour était souvent un élu la veille. Nous avons vu le nom de Brutus jugé indigne de figurer sur la matricule des avocats (i ); peut-
(i) Ilislo^ique.
être celui d'Aristide paraîtrait-il aussi déplacé sur la liste des juges.
Virrésolu. —Je vous entends, il ne faut pas exposer mon fds à être débaptisé (i). Laissons donc aussi les noms d'histoire.
VérudiL — Tenons-nous-en , si vous m'en croyez , aux noms du calendrier.
Virrésolu. — Soit! mais clioisissons-y de préférence des noms significatifs, des noms qui, tirés de Tliébreu , du grec ou du latin , désignent de grandes qualités , de grandes actions, ou même de grandes dignités. Ces noms-là doivent être bien beaux !
L'ériidii. —Vous allez en juger. Les plus beaux noms que je connaisse sont ceux de Bazile , de Nicolas, de Nicodème, et surtout de Pancrasse.
L'irrésolu. — Pancrasse ! vous appelez cela un beau nom ?
Uérudit. - Consultez le jardin des racines arecques , vous y verrez que Bazile signifie roi , Nicolas et Nicodème , vainqueurs des
(x) Je connais des personnes qui n'osent se faire nommer par le nom de baptême qu'ils ont reçu, et se voient forcées d'en prendre un autre. Juste effet de la politique !!!... ^'^'
peuples. Quant au nom de Pancrasse, composé de TTOLv , universel, et de y.^aloç , pouvoir , c'est celui qui coivient par excellence à l'homme appelé à exercer l'autorilé la plus^ absolue. Le Grand-Turc n'en voudrait pas porter d'autre , s'il en connaissait la valeur.
Virrésolu. -~ Bon pour le Grand -Turc; rnais])ourun Français, c'est tout autre chose. Un Baziîe , un Nicolas, un NicodèmCj ne sera jamais un nom héroïque chez nous , et le nom de Pancrasse n'y convient qu'au général des capucins. Je vous remercie, au. reste , de ces explications, elles me prouvent que la science est Lonne à quelque chose; qu'il y a des inconvéniens dans tous les partis entre lesquels j'ai voulu choisir, et que le plus sage est de laisser prendre à mon fils le nom de son parrain.
L'crudit. — C'est mon avis.
L'irrésolu, ^r Bien dit : je cours de ce pas raisonner dans ce sens avec ma femme.
LE D R A I\l E .
Pendant que Monsieur consultait de son coté , Madame réfléchissait du sien aussi profondément qu'il est permis l\ une femme
■ ( =7 ) (le le faire. Il y avait lieu ; car, tout considéré , il est possible qu'on ne' soit pas clans la nécessité de désigner un homme par son prénom, tandis qu'd est difficile dé désigner autrement une lille dans son premier âge.
LEDÉNOUMENT.
Quand Monsieur rentra chez Madame j celte excellente mère de famille , sans trop s'occuper de ce que son mari avait fait dans ses courses, s'empressa de lui prouver qu'elle n'avait pas perdu .son temps à la maison. J'ai consulté, lui dit-elle, indépendamment de ma mémoire et de la Bibliothèque des Romans, trois femmes qui ont beaucoup d'espritj puisqu'elles ont travaillé pour les journaux , et que leurs articles passent pour avoir été faits par des hommes ; après avoir bien discuté , bien comparé , nous n'avons pas pu accorder la préférence à un nom seul. Mais dans le grand nombre de ceux qui ont été passés en revue , nous eu avons réservé une douzaine , dans laquelle je veux choisir avec vous celui que portera définitivement ma tille. Les voici : Céleste , Diane, Mal- \ina , Simplicie, Virginie, Atala.
(=8) Ma bonne Justine , dit affectueusement le mari , en interrompant la litanie que sa femme déi3itait avec une extrême volubilité ^ si tu m'en crois , restons - en là. Je quitte un bomme de sens qui m'a fait, au sujet des noms à donner à mon fils, des observations très-applicables au nom que tu me proposes pour ta fille. Ne lui donnons, de grâce , aucun de ceux que tu viens de nommer. Pour soutenir le nom de Céleste , aura-t-elle la beauté des anges ? Le nom de Diane a déjà figuré si singulièrement dans la clironique scandaleuse à plusieurs époques, qu'il équivaut à un sobriquet ; quant à ceux de Malvina et de Simplicie , c'est par leur extrême simpbcité que je les trouve à prétention. D'ailleurs , je n'aime pas ces noms tirés soit du tliéâtre, soit des romans ; et je pense qu'une considération qui t'est peut-être écbappée , te fera partager ma répugnance. Ces noms-là , cboisis sous l'infliience de la mode et imposés dans le moment de l'enlbousiasme produit par Fouvrage auquel on les emprunte , sont une esj)èce d'extrait de baptême , qui finit par divulguer un secret auquel les femmes tiennent d'autant plus qu'elles s'éloignent davantage
(29) ûe la jeunesse : le seul secret qu'elles sachent communément garder, celui de leur âge. Tu vas me concevoir. Nomme- t-on une Julie ? Mon attention se reporte sur-le-champ à l'époque où Rousseau publia ?>on Hélolse , et j'en conclus j pour peu que la dame avoue quarante anS;, qu'elle en a plus de cinquante. Nomme-t-on une Sophie? Commeles Sophie ne datent que de la publication de VEmile, je leur donne quelques années de moins , mais sans les croire cependant de la première jeunesse. Les Malvina me paroissent approcher de trente ans ; les F'irgiiiieue me semblent pas éloignées de vingt-cinq. Maii parlez-moi des Jtala I Voilà un nom jeune, un nom qui ne compromet pas la femme qui le porte, un nom qui n'a pas encore appartenu à qui que ce soit qui ait parlé raison ; mais avec le temps ce nom aura tous les inconvéniens des autres. Crois-moi, renonçons à ces noms indiscrets qui révèlent ce que la toilette s'efforce de cacher , comme à ces noms prétentieux qui commencent par être des flatteries , et finissent par Atre des injures. Appelons notre fille du nom de sa marraine ou du tien.
l' ÉPILOGUE.
Madame se rendit aux observations de son n^ni,, comme Monsieur s'était rendu aux observations de Térudit. Il avait dix fois raison, cet érudit, qui pensait quece n'est pas au nom à faire valoir l'homme; mais à l'homme h faire valoir le nom. Le nom que porte le héros de ce petit drame ^ le nom de Biaise , par exemple, n'est pas le plus héro'^que de ceux qu'un galant honnne puisse recevoir. Il ne messiérait ni à un poltron , ni à un imbécille. Mais qui diable pensera à un irabécille ou à un poltron , quand ce nom de Biaise sera suivi de celui de Pascal (i) ou de MoNTLUc (2) ?
(i) L'auteur des Lettres provinciales .
(2) C'est vers l'an i5oo que naquit Monlluc ( Biaise de Lasseran-Massenconime , seigneur de ). Il était un des descendans de la famille de Montcsquiou ; il fut page d'Antoine, duc de Lorraine. Montli;c signala son courage dans tous les combats où il se trouva. Le conitc d'Enguien récompensa sa valeur en le faisant chevalier. Il reçut eu i555 l'ordre de Saint-iMiehel. Le 9 juillet i5()/i, il lut nommé lieutenant -général au gouverneuicnt de Guyenne. Il avait environ soix uile-dix ans lorstju'il fut blessé