LE VENTRE
Nous ne promettons pas au lecteur un traité d'anatomie. C'est sur-tout dans ses rapports avec la morale et la politique que nous envisageons notre sujet. Nous en prévenons les médecins, les apothicaires, les chirurgiens et les sages- femmes. Qu'ils ne s'attendent pas à trouver ici une dissertation scientifique sur les fonctions, les aptitudes et les appétits de cette partie très-importante de l'individu.
Nous nous bornerons à dire, à propos da ventre , médicalement parlant, que son état n'est pas indifférent au bien-être de l'animal
entier; que, de l'aveu des physiologistes, il a des rapports intimes avec celui du cœur et de la tête; aussi Boerliaave, pour toute règle d'hj'giène, nous recommande-t-il , par testament, de nous tenir la tête fraîche, les pieds chauds et le ventre libre. Après cela, dit-il, moquez- vous des médecins; c'est ce que d'autres ont fait sans sa permission, mais ce dont je me garderai bien , moi ; car je crois un docteur en médecine tout aussi respectable qu'un docteur en théologie, et quelquefois même plus utile.
Le mot latin ï^iez* signifie également ventre et outre. L'analogie , au fait , est grande entre ces deux objets. Mais ces deux outres ne sont pas également faciles à contenter. Que de soins, que de peines ne se donne-t-on pas pour remplir celle qu'on nomme ventre , outre qui n'a pas moins d'horreur pour le vide que n'en montrait la nature du temps de Descartes !
Les pauvres se tourmentent pour calmer les besoins du ventre , et les riches pour contenter ses caprices. Ce ne sont pas les stimulans les moins puissans de Findustrie humaine. A en croire Rabelais, tout se ferait ici-bas pour le ventre, comme tout se serait
fait par lui, qu'il lient pour l'auteur de toutes les inventions utiles, et qu'il appelle le premier maître es arts du monde, (i) Rien d'ingénieux , au fait , comme le besoin , dans tous les animaux , à commencer par l'homme , qui est leur roi.
On a cherclié long-temps oîi pouvait être le sicoe de l'âme : les uns le placèrent dans le cerveau, foyer de la pensée; les autres dans le cœur, foyer de la sensibilité. Ne s'est-on pas tant soi peu aventuré en assignant ainsi à Tâme un séjour invariable ? Ces opinions peuvent être justes, relativement à quelques individus. L'âme de Voltaire, pour qui penser était vivre, résidait sans doute en sa tête; c'est dans le cœur qu'habitait celle de Rousseau , chez qui le sentiment sur-tout était la vie. Mais où réside fâme de tant de gens qui ne pensent et ne sentent que par le ventre, sinon dans le ventre même ?
On en est convaincu à la gravité avec laquelle ils promènent ce centre de leur existence , à la complaisance avec laquelle ils le considèrent. Tous les membres, tous
(i) Panlagmel /jiv. f\ , chap. 67.
les organes j en eux, ne sont que des accessoires de ce principal ; en eux le ventre est l'honirae. Il en est même de ces gens-là, pour lesquels le ventre est une divinité, et qui pourraient commencer l'oraison dominicale par ces mots, venter noster. « Les gourmands, dit Tertullien, font de leur ventre un Dieu, dont le sanctuaire est le poumon j l'autel la panse,, le prêtre le cuisinier, et l'encens la fumée des viandes. » Quels ingénieux rapprochemens ! que d'esprit pour un père de l'Eglise ! On n'aurait pas mieux tiré parti de cette matière k l'hôtel de Rambouillet et même au Vaudeville; on ne saurait développer d'une manière plus piquante ce trait de Saint-Paul : « Ceux qui font un dieu de leur ventre, quorum deus venter est. (i) »
Peut-être vais-je ici bien loin ; car la philosophie de Rabelais (2) , docteur, ou plutôt docte en toute science, s'est aussi exercée sur ce texte. Il donne des renseignemens })récieux sur le culte dont les gastrolâtres honorent le dieu Ventripotent, ventrem
(1) Ad Pfiiiippenscs , c. 3 , v. 19.
(2) Pantagruel , liv. 4 j chap. 5ft.
omnipotentem, le dieu Ventre. Il entre dans des détails si satisfaisans sur cette cuisine ou cette lithurgie, que, sans rabaisser personne ^ on peut avancer que ce curé, s'il n'a pas autant d'esprit que Saint-Augustin , pourrait bien en avoir plus que Tertullien.
Au reste, l'idée première n'appartient ici ni à Tertullien, ni à Rabelais^ ni h Saint- Paul. Long-temps avant eux Euripide avait fait dire à Poljphème : « Je me garde bien de sacrifier à un autre dieu qu'à moi-même , et à mon ventre , le plus grand des dieux. ( i ) » Le jeu de Foie n'est pas la seule chose qui soit renouvelée des Grecs.
Quoi qu'il en soit, nombre de gens ont de forts préjugés contre le ventre. Il est fâcheux, à les croire, que le ventre exerce une si grande influence sur les choses humaines. Toutes ses inspirations ne sont pas heureuses. Rarement de lui s'est émané une idée noble, un sentiment généreux; vide ou plein, il est dangereux à consulter. La faim, dit Virgile, est mauvaise conseillère, maie suada famés ,- et la gourmandise, si l'on en croit Pétrarque , n'a pas moins con-
(i) Le Cyclope, acl. i , se. G.
(46) tribué que la mollesse à bannir la vertu de ce monde.
La gola c l'otioie plume liaiino del monilo la virlu sLaiidita.
Ce qui élait vrai de son temps , où Rienzi tenta vainement de ramener les Romains aux vertus et à la liberté, est encore vrai du nôtre. Jamais siècle ne fut plus soumis à l'empire du ventre ; jamais le ventre n'a été plus pernicieux au rétablissement des mœurs, au maintien de la liberté.
A toutes les époques de la révolution , les possesseurs du pouvoir n'ont-ils pas trouvé un compère , un complaisant ou un complice, dans cette partie de nos législatures appelée ventre , Masse indifférente , inerte, nulle dans la discussion , prépondérante dans la décision ; masse qui pèse plus qu'elle ne vaut? Peu de temps avant que d'aller à l'échafaud, Tun des députés de la Gironde, Ducos, disait : Le ventre mangera les deux bouts. Ducos avait raison. C'est en fortifiant de son poids le parti qu'il avait intérêt à flatter, que pendant Le règne de la Convention le ventre a successivement aidé Robespierre à assassiner les girondins , et les thermidoriens à faire justice de Robespierre.
( 47 ) Ce ventre, qui fait la loi ailleurs ainsi qu'en France , est une majorité composée de législateurs soumis eux-mêmes à la législation du ventre : bons citoyens, (jui^ sortant tard du déjeûner et allant dîner de bonne lieure , croient en conscience ne devoir aux affaires publiques que le court intervalle qui sépare ces deux repas, et n'accordant auy délibérations que le temps absolument nécessaire à leur digestion. Si ces ventres-là n'ont pas d'oreilles pour écouter les discours les plus éloquens, quand sonne l'heure du dîner, ils n'en manquent pas pour entendre une invitation à dîner chez un ministre. Sont -ils à table? pérorez aussi long-temps que vous voudrez, jamais ils ne se plaindront de la longueur de la séance. Muets là , comme au sénat ^ du moins n'y sont-ils pas sourds. Ils ne demandent pas mieux que de s'y former une opinion sur la question en litige. Mais comme c'est par la bonté de la chère qu'ils jugent de la bonté des raisonnemens de Son Excellence, un ministre ne doit pas s'endormir sur le rôti. Si des gens si persuasibles sortent de table sans être de son avis, il faut qu'il chasse
(48 ) son cuisinier. A Paris , à Londres , à La Haye , partout où le ventre décide, ie clioix d'un, cuisinier n'est pas indifférent. Ce sont les cuisiniers qui accommodent aujourd'hui les destins du monde ; demandez plutôt aux diplomates.
Ce ventre-là se dit libre et ne fait rien qui ne sente l'esclavage. Fœdissima i^entris proluvies. C'est lui qui a été si gaîment cliansonné par l'ami Béranger.
Le proverbe -ui dit : Kentre affamé rca point d oreilles n'est donc pas absolument vrai. Luce de Lancival l'avait reconnu. C'est justement au ventre qu'il avait placé les oreilles de ce terrible abbé GeofFroi qu'on adoucissait facilement avec de bons dîners :
La nature à son ventre attacha ses oreilles.
L'abbé Duviquet, son successeur , entend fort bien aussi de cette oreille-là.
Quand le ventre, dit un philosophe, ne se contente pas de pain, le dos se courbe sous la servitude. Que de gens aujourd'hui dans cette attitude ! Diminuez la somme de vos besoins , vous augmenterez celle de Yoti% liberté, et réciproquement.
( 49 ) 11 y a des cas, cependant, où le besoin triomphe des caractères les plus indépendans. Un officier rencontre un jour un de ses anciens soldats décoré des couleurs d'urt parti qu'ils avaient long-temps combattu. Comme il lui en témoignait son étonneraient : Mon capitaine, il faut manger, dit le déserteur: c'est mon ventre qui a conclu l'engagement ; mais mon cœur est resté libre.
D'où vient cette locution, mettre le cœur au f^ewire.'^Nefait-ellepas allusion au courage que tant de poltrons montrent après dîner? Le soldat n'en vaut que mieux Te ventre plein. Le cheval, après avoir mangé l'avoine, n'en
court que mieux. Le chevalier Martin
lui-même est crâne après la soupe. Il est Trai que, digestion faite, les rêves de son Jiéroïsme vont rejoindre les œuvres de son génie j et que son cœur et son esprit gisent dans la même fosse; mais cela ne contredit pas notre interprétation.
L'apôtre précité appelle les Cretois, ventres paresseux , ventres pigri. Qu'entendait-il par celte métaphore ? Leur reprochait-il par-li de manquer d'énergie? et quand il écrit à