‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 19 sur 51 · À L/ SR · texte numérisé non relu

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dront toujours une des premières places dans nos parterres..Les pieds-d’alouette, les matricaires, le jasmin blanc à l'odeur si douce, le laurier-rose, les lychnis et bien d’autres fleurissent dans ce mois; mais juin est surtout le mois des roses ; notamment de cette admirable rose à cent feuilles que sa belle forme, son suave parfum, le brillant coloris de ses grandes fleurs pleines placent sans conteste au premier rang, comme la merveille, la reine des fleurs.

Mais qui peut refuser un hommage à la rose ?

Aucune plante, même parmi les plus utiles, n'a été aussi célébrée que le rosier par les auteurs anciens et modernes. Depuis Anacréon et Sapho, la rose a inspiré tous les poètes, et il n’est pas d’écolier rimailleur qui, au sortir de rhétorique, n'ait chanté la rose, à peine éclose, ou le teint de lis et de roses, ce qui, entre nous, rappellerait assez ces poupées de cire qui tournent sur un pivot à la vitrine des boutiques de coiffeur.

Les anciens n'avaient pas cru pouvoir faire moins que de lui attribuer une origine divine : un jour, Vénus, jouant imprudemment avec les flèches de son fils, piqua son joli doigt; une goutte de sang tomba sur la terre et la rose naquit. Les poètes de l'antiquité se couronnaient de roses et l’on en couvrait les tables du festin. Néron aimait tant les roses, qu'il en faisait infuser dans son vin. Mais si la rose a joué un rôle dans les orgies romaines, elle a été purifiée par

L'ÉTÉ. 125 l'Église, qui en a introduit l'usage dans ses cérémonies. Nous retrouvons les roses dans cette jolie fête de la rosière instituée à Salency, par saint Médard, évèque de Noyon, au temps de Clotaire.

Quelques auteurs ont assigné à la reine des fleurs l'Orient pour berceau ; mais la spontanéité de la rose dans tous les climats prouve le contraire. Elle croît partout, elle fleurit sous toutes les latitudes et dans tous les terrains. On pourrait presque dire qu’il n’est pas de pays qui ne possède des roses. Sur les rives brûlantes du golfe de Bengale, près des sables arides du Sahara, il croît des roses, et l’on en retrouve jusque sur les bords glacés de la baie d'Hudson et dans les plaines neigeuses de la Laponie. On connaît aujourd'hui plus de cent cinquante espèces de roses; quant aux variétés obtenues dans nos jardins par la culture, elles sont tellement nombreuses que le nombre s’en élève à plusieurs milliers, Il est vrai que, parmi toutes ces variétés, il y en a beaucoup qui diffèrent si peu les unes des autres, qu'il faut des yeux bien exercés pour les distinguer et que, dans cette foule, il serait difficile d’en trouver une centaine qui, par leur fraicheur, leur éclat, leur forme gracieuse, leur odeur suave, pussent rivaliser avec notre belle rose à cent feuilles.

Les principaux groupes de roses sont : les roses à cent feuilles roses ou blanches, parmi lesquelles se trouvent les plus belles du monde : rose des peintres, rose de Provence, pompon de Bourgogne, moussue,

reine de Damas, des quatre saisons, etc.; les roses de Belgique, à fleurs roses ou blanches, fort belles aussi, et qui ont le mérite de se montrer pendant toute la végétation ; les roses de Provins, qui offrent de nombreuses variétés et parmi lesquelles on trouve les fleurs les plus foncées en couleur; leurs arbustes sont généralement touffus et forment des buissons plus réguliers que les autres ; les rosiers à bractées, à fleurs blanches, roses ou carnées, produisent un bel effet palissés contre un mur, mais ils craignent les gelées ; les roses pimpreneiles, remarquables par leur feuillage à folioles nombreuses et serrées, à fleurs rouges, jaunes ou blanches, font très bien en touffe, francs de pied; les roses indiennes, roses thé, roses du Bengale, roses de la Chine, à fleurs de couleurs très variées : blanches, jaunes, carnées, roses, cerise, pourpre ; les rosiers toujours verts, les rosiers multiflores et les rosiers de Banks grimpent le long des murs ou des tonnelles et produisent un fort bel effet, mais ils craignent les gelées. Ces divers groupes fournissent de nombreuses variétés.

L'Orient est surtout fertile en roses. C’est de là que nous est venu l’art d'extraire leur délicieux parfum ; l'essence de Cachemire est encore aujourd’hui regardée comme la première de toutes, elle se paye jusqu'à 1200 francs le kilogramme; celle de Grasse, beaucoup moins estimée, coûte encore de6 à 800 francs le kilogramme. On sait quel rôle important elle joue dans l'art de la parfumerie. La rose est recherchée

L'ÉTÉ. 127 non seulement pour son arome suave, mais aussi pour ses qualités bienfaisantes. Homère, dans l’'Iiade, vante l'huile de roses comme donnant de la souplesse aux membres et réparant les forces. Anacréon, le chantre de la rose, dit en détaillant ses vertus :

La rose sait guérir plus d’une maladie,

Elle embaume les morts, elle résiste au temps, Elle ne vieillit pas, el sa feuille jaunie

Conserve en son hiver l'odeur de son printemps.

Les rosiers aiment une terre franche, substantielle et un peu fraiche, qu'il faut amender au moins tous les deux ans avec du bon terreau ou avec du fumier bien consommé. L'exposition qui leur convient le mieux est celle du levant ; ils y conservent plus longtemps la beauté et la fraicheur de leurs fleurs. Au midi, celles-ci sont moins belles et durent à peine un jour. Tous les rosiers aiment le plein air; ils réussissent toujours moins bien dans les petits jardins, surtout lorsque ceux-ci sont entourés de murs ou d'habitations. Quelques espèces qui s'élèvent très haut, comme les Banks et les multiflores, demandent à être palissadées contre un mur.

La multiplication des rosiers se fait par semis, drasgeons, marcottes, greffes. On les cultive francs de pied ou greffés sur églantier ; les rosiers thé et du Bengale s’obtiennent très bien francs de pied par boutures ; ceux de Provins et à cent feuilles doivent être greffés. La voie des semis est toujours fort

longue et n’est employée que pour obtenir de nouvelles variétés. Chaque année, les rosiers francs de pied doivent être rabattus à 30 ou 40 centimètres de terre ; ceux à tige sont taillés de façon à leur former une tête bien faite, bien arrondie. On les taille alors à deux ou trois yeux, en supprimant aussi les branches mal placées. Cette opération doit se faire au mois de mars, au moment où les bourgeons commencent à se montrer.

Mais voilà plusieurs fois que je parle de greffe, de . bouture, de marcotte ; quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés que je leur donne quelques explications à ce sujet. Les plantes, avonsnous dit, ne se soumettent pas volontiers aux modifications que l’homme leur impose dans son intérêt ; elles tendent toujours à reprendre leurs caractères primitifs et plusieurs semis consécutifs suffisent souvent pour ramener nos arbres fruitiers, nos plantes d'ornement à l’état de sauvageon. Comment faire alors pour les propager sans crainte de les voir dégénérer ? En recourant au bouturage ou à la greffe.

Je vous ai dit qu'un bourgeon, et par suite un rameau, développement de ce bourgeon, avait sa vitalité propre et n’était qu’un des membres de la communauté végétale que représente la plante, comme chaque polype du corail. Or, si l’on détache ce rameau

de sa branche et qu’onle transplante en terre dans des

conditions favorables, de la partie enterrée naîtront des racines au moyen desquelles il puisera les sucs

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L'ÉTÉ. 129 nutritifs nécessaires à son développement; c’est là ce qu'on appelle une bouture. En voyant beaucoup de plantes se reproduire ainsi de boutures plantées en terre, on se demanda s’il ne serait pas possible de transporter le rameau de sa branche sur une autre branche, de son arbre sur un autre, et d'opérer ce changement de nourrice sans nuire au nourrisson. Après de longs tâtonnements, on obtint des résultats

satisfaisants et l’art de greffer fut inventé. L'arbre

qui doit servir de nourrice prend le nom de swyet et le rameau qu'on y implante celui de greffe. La greffe consiste donc à appliquer un rameau, contenant plusieurs yeux, d’un végétal sur un autre, de manière que leur sève puisse se mettre promptement en communication, et que celle du sujet passe facilement dans le rameau greffé pour le nourrir. Mais, pour que la creffe réussisse, il faut que le sujet soit de la même espèce que la greffe, ou du moins qu’ils appartiennent à des espèces très voisines ; ainsi on perdrait son temps à vouloir greffer un rosier sur un lilas, ou un cerisier sur un pommiér ; mais on greffe avec succès tous les rosiers sur l’églantier, le pêcher sur l’abricotier, le cerisier sur le prunier et réciproquement,

. parce qu’il y a entre ces végétaux une étroite parenté.

Mais alors, direz-vous, à quoi sert la greffe, et à quoi bon greffer un rosier sur un églantier, un cerisier sur un prunier? Le voici : le rameau du végétal perfectionné, greffé sur un sauvageon, conserve

toutes ses qualités acquises et ne lui emprunte que la ]

nourriture et la vigueur; il ne peut donc qu'y gagner, tandis que, par le semis, il perd presque toujours ces qualités.

Tenez, voici un églantier bien venant que je vais greffer. Je veux l’obliger, lui qui ne m'a donné, jusqu'à présent, que de petites fleurs simples et d’un rose pâle, à produire des roses admirables comme celles du rosier à cent feuilles.

Pour cela faire, je coupe toutes les branches de l’églan- ‘ tier, ne laissant sur la tige qu’un court rameau,dansl’écorce duquel je fais une incision en forme de T;

La creffe en écusson. puis -j'enlève, sur le rosier à cent feuilles

que je veux reproduire, un bourgeon bien formé, avec une petite plaque d’écorce et d’aubier, que j'introduis entre les lèvres soulevées de l’incision du sujet. Je rabats avec soin de chaque côté les lèvres de l’incision, afin qu'elles ne laissent de passage qu’à l’œil; puis, avec des chiffons ou de la filasse, je fais une ligature qui maintient le tout. Bientôt le bourgeon soude son écorce et son aubier à l’écorce et à l’aubier de la tige, et la greffe, alimentée par le sujet,

L'ÉTÉ. 134 se développe en ramifications. Ce genre de greffe est dit en écusson, et c’est le plus généralement employé pour les rosiers.

J'ai donc amputé la tête et les bras d’un rosier sauvage, d'un églantier, et lui ai imposé un bourgeon de rosier cultivé pour l’obliger à le nourrir. Si j'ai usé de cette rigueur, c'était pour son bien et pour l’embellir. Eh bien, l'ingrat a des velléités de révolte, il s’insurge, et le voilà qui, traitreusement, pousse un bourgeon sur sa tige, au-dessous de la greffe. Ce bourgeon, qui est à lui, deviendrait une branche qui, pour produire ses petites roses simples, attirerait à elle toute la sève et ne tarderait pas à affamer le nourrisson étranger, le beau rosier à cent feuilles. Mais je me suis aperçu à temps de cette tentative révolutionnaire et, d’un coup de mon sécateur, j'ai supprimé l’obscur prétendant.

Croyez-vous que mon sauvage d’églantier se le tienne pour dit et renonce à la lutte? Nullement. Au bout de quelques jours ma belle greffe s’alanguit ; ses feuilles jaunissent, ses boutons se fanent, et cependant je ne vois aucun rameau nouveau sur la tige. Mais, en poussant plus loin mes investigations, je découvre à un mètre du rosier une jolie petite pousse qui sort de terre et étale déjà ses feuilles finement dentelées. Plus de doute; le sournois a tout doucement glissé sous terre un drageon qui deviendra un églantier — pourvu que je lui prête vie — et il lui envoie toute sa sève au détriment de la belle greffe

qui se meurt d'inanition. Un coup de bêche rétablit l’ordre; mais il faudra ouvrir l'œil. Quand je vous disais que c’est une lutte perpétuelle entre l’homme et la nature !

Les ennemis du rosier. — Les pucerons; la bête du bon Dieu. Le poème du papillon et de la rose.

Si les roses ont de nombreux admirateurs, elles ont aussi beaucoup d’ennemis. Tenez, voyez ce beau rosier, ses jeunes pousses sont couvertes de pucerons; il y en a des milliers. Ce sont de très petits insectes dont le corps, mou, ovale, d’un vert clair, est porté sur six longues pattes grêles; leur tête est ornée de deux antennes flexibles et terminée par un long bec pointu qu’ils plongent dans le tissu du rosier pour en sucer la sève. A l'extrémité de leur corps sont deux petites cornes creuses ou tubes qui laissent écouler en gouttelettes un liquide sucré. Ils sont là tous immobiles, serrés les uns contre les autres, occupés à sucer le rosier sans relâche, et semblent n’avoir pas d'autre but au monde que de se gorger de ses sucs.

Je ne crois pas qu'il existe au monde un être moins remuant que le puceron, et l’on peut considérer comme fou ou agité de quelque vive passion tout individu de cette espèce qui se hasarde à faire le tour de la branche. Cependant, vers la fin de la saison, il pousse des ailes à certains d’entre eux, qui en

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L'ÉTÉ. 133 profitent pour aller créer sur d’autres plantes de nouvelles colonies.

Si vous observez pendant quelques minutes les plus gros pucerons, vous verrez sortir de leur corps, et à la file, une douzaine de petits pucerons en tout semblables à leurmère, à la taille près. Celle-ci ne se préoccupe pas autrement de ses enfants, qui, d’ailleurs, n’ont pas besoin d'elle, et ne s’en inquiètent pas davantage. Ils passent sur le dos des autres pucerons et vont se,mettre au dernier rang pour enfoñcer leur petit bec dans l’épiderme du rosier, et, à partir de ce moment, ils ne bougent Pucerons à divers états, très grossis. plus. Au bout de dix jours, ces petits pucerons devenus grands — les insectes vieillissent vite — donnent le jour à des petits qui se rangent derrière les autres, deviennent mères à leur tour au bout de dix jours, et ainsi de suite. Si l'on réfléchit que chaque puceron produit une douzaine de petits tous les dix jours, et que chacun de ceux-ci en produit à son tour trois douzanes

en un mois, on ne sera pas surpris que ces petits êtres couvrent par milliers nos végétaux, et l’on s’étonnera plutôt qu'ils ne fassent pas disparaître toute trace de végétation. En effet, on peut s’assurer par le calcul qu’un seul puceron de la première génération se trouverait, à la cinquième, auteur de 5 milliards 904 millions 900 mille pucerons. Or, il y a douze générations et plus dans une année, et le produit en serait représenté par un nombre de trente chiffres.

Fort heureusement à côté du mal est le remède, et cette reproduction exagérée des pucerons est ramenée dans de justes limites par les nombreux ennemis qui en font leur proie. Ce sont d’abord les oiseaux, et surtout les mésanges, qui, en un clin d'œil, ont nettoyé une branche; puis divers insectes, qui s’en nourrissent exclusivement. Tenez, voyez-vous sur cette feuille ce joli petit insecte, dont le corps, de forme hémisphérique, paraît recouvert, comme celui de la tortue, d’une carapace luisante? celle-ci est rouge, parsemée de points noirs. Les enfants l’appellent bête du bon Dieu, et les naturalistes, coccinelle. Mais avant de revêtir sa jolie forme et sa brillante livrée, la bête du bon Dieu n'était qu'un ver large et plat, d'un gris sale piqueté de jaune, muni de six pattes et d'un robuste appétit. Ce vilain ver, qui est la larve de la coccinelle, s'établit au milieu du troupeau de pucerons, comme le loup dans la bergerie, saisit ies stupides bestioles une à une, sans que

celles-ei offrent la moindre résistance, les suce comme nous faisons d’une orange et rejette la peau vide et sèche.

Voici un autre ver à six pattes ; sa forme est plus allongée, sa couleur brune rayée de jaune. Celui-là aussi est un mangeur de pucerons, et des plus voraces ; aussi Réaumur, dans son admirable ouvrage sur les insectes, lui donne-t-il le nom de Zon des pucerons, 1 en fait une affreuse boucherie et aucun d'eux ne fait unpmouvement pour éviter le sort qui l’attend.. Cette larve vorace mange ainsi pendant une quinzaine de jours, puis elle se retire dans le pli d'une feuille, s’y file une petite coque de soie blanche, d’où elle sort au bout de vingt jours sous la forme d’une jolie mouche verte, avec des ailes de gaz et des yeux d'or, et assez ressemblante à l’éphémère. Les naturalistes lui ont donné le nom d’heémérobe, mot gree qui a la même signification que celui d’éphémère, c'est-à-dire qui ne vit qu'un jour. Cependant, l’hémérobe vit plus longtemps que cette dernière et son existence se prolonge jusqu’à quatre ou cinq jours, qu’elle emploie à pondre ses œufs. Ces œufs sont fortsinguliers et vous pourriez bien les avoir vus sans savoir ce que c'était. Ils sont blancs, gros comme de petites têtes d’épingles, et supportés à l’ex-: trémité par de petites tiges longues de 2 à 3 centimètres et de la grosseur d’un cheveu, implantées en bouquet sur une feuille. On les a pris longtemps pour des champignons.

Partout où il y a des pucerons, il y a beaucoup de fourmis ; mais celles-ci ne leur font pas de mal et ne viennent là que pour satisfaire leur gourmandise ; très friandes de substances sucrées, elles sucent les petites cornes abdominales des pucerons. On connaît aujourd’hui près de quatre cents espèces de pucerons qui, pour le plus grand nombre, vivent sur des végétaux différents. Tous nos arbustes fruitiers, la plupart des plantes potagères et beaucoup de plantes d'ornement ont leur puceron particulier. Le trop célèbre phylloxera qui, de nos jours, ravage les vignobles, est un proche parent des pucerons. Tous, d’ailleurs, sont très nuisibles aux plantes sur lesquelles ils vivent, et l’on doit, par conséquent, protéger et non détruire les larves des coccinelles et des hémérobes qui travaillent à nous en délivrer. Cependant, si vous trouvez que ceux-là ne vont pas assez vite, rien ne vous empêche de les aider, en les écrasant, ou, si ce moyen vous répugne, aspergez les branches attaquées avec une décoction de tabac, de feuilles de noyer, ou avec de la benzine.

Quant à la fumée de tabac employée par beaucoup de jardiniers, l’usage en est excellent dans les serres où sous châssis, mais complètement inefficace en plein air. Vous vous déclarez donc bravement poru l’écrasement, et vous emportez sur une feuille les derniers occupants, comme Hercule emporta dans sa peau de lion les Mirmidons vaincus, et voilà vos rosiers débarrassés de pucerons jusqu’à ce que quelque

L'ÉTÉ. 137 femelle ailée y vienne déposer de nouvelles familles, mais bien d’autres encore attaquent le pauvre arbuste.

Que de jolies choses on a dites sur les amours du papillon et de la rose !

Les papillons ne font par eux-mêmes aucun mal aux plantes ; ils voltigent autour des fleurs, dont ils sucent la liqueur miellée à l’aide de leur trompe. Ils sont aussi innocents que beaux. Malheureusement, ils pondent des œufs d’où sortent des chenilles, et cellesci, aussi nuisibles que laides, sont. les ennemies acharnées du pauvre jardinier. C’est de la chenille que naît le papillon, l’un procède de l’autre. Le papillon qui se pose sur une rose, n’y vient le plus souvent que pour y pondre ses œufs, d’où sortiront des chenilles qui mangeront le rosier.

Tenez, en voici un, justement, dont les feuilles sont disséquées à ce point qu'il ne reste que les nervures; ce sont de véritables squelettes. Qui a fait cela? Cherchons et nous trouverons. Voilà le coupable blotti sous une feuille; c'est une chenille d’une tournure assez originale : le fond de sa robe est d’un bleuâtre pâle, relevé sur les côtés par une rangée de tubercules rouges hérissés de petites aigrettes de poils; la tête est ornée, sur les côtés, d’une longue aigrette de poils dirigée en avant, comme des cornes, et sur l’extrémité du corps s'élève une aigrette semblable; de petites brosses de poils jaunes se dressent sur le milieu du corps. Cette chenille chevelue et biscornue se

file une coque blanchâtre entremêlée de poils, d’où sort un papillon à ailes d'un brun roux, rayées de brun foncé et portant au bas une petite tache blanche

Rose à cent feuilles; bombyx antique et sa chenille.

en forme de lune. C’est le bombyx antique. Ce que ce papillon offre de singulier, c’est que la femelle est privée d’ailes, de sorte que, lorsqu'elle grimpe sur la tige des rosiers ou des arbres fruitiers pour y déposer ses œufs, on la prendrait plutôt pour une grosse

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L'ÉTÉ. 139 araignée. Mais en cherchant ma disséqueuse de feuilles, j'en vois qui sont roulées et retenues par des fils de soie ; j'en ouvre une, et tout aussitôt en sort une petite chenille verte à tête noire, qui se laisse tomber et reste suspendue à moitié chemin au bout d’un fil, comme un acrobate; mais ce fil est si fin qu’à peine si je puis le distinguer. Non seulement cette petite chenille verte ronge les feuilles tendres, mais aussi les boutons. Elle donne naissance à un minuscule papillon à ailes jaunes agrémentées de dessins bruns, la teigne du rosier, que l’on voit voltiger le soir autour des rosiers. Tuez, tuez sans pitié ces gourmands, si vous tenez à vos roses.

Malgré tous ces ennemis, grâce à vos soins vigilants, vos rosiers vous prodiguent à l’envi leurs plus belles fleurs et leurs plus doux parfums ; vous triomphez. Mais voilà qu’un beau jour, votre rosier favori, une gloire de Dijon, dépérit; ses blanches fleurs se fanent, ses vertes feuilles jaunissent. En vain vous cherchez l’ennemi, en vain vous retournez et scrutez toutes les feuilles ; il n’y a pas un puceron, pas une chenille, et cependant votre rosier dépérit; bientôt il ne sera plus, si l’on ne coupe le mal dans la racine, et non pas au figuré cette fois, mais bien en réalité, car c’est là qu'est le mal. Bêchez avec précaution au pied de l’arbuste, et déracinez-le tout doucement. Horreur! quatre ou cinq gros vers blancs sont attachés par leurs mâchoires aux racines du malheureux rosier ; ils sont gros comme le doigt, courbés en crois-

sant et marqués de plis transversaux qui figurent des anneaux. Ces gros vers dodus ne sont autres que la larve du hanneton, des mans, comme les appellent les jardiniers. Ces vers passent environ quatre ans enfouis dans le sol avant de se transformer en hannetons, et pendant ce temps ils commettent d’effrayants ravages; car, pour satisfaire leur robuste appétit, ils s’attaquent à toutes les racines qu’ils rencontrent ; mais ils ont une préférence marquée pour celles des rosiers, des laitues et des fraisiers. L'insecte parfait n’est pas moins nuisible que sa larve; il dépouille les arbres de leurs feuilles. Heureusement il ne vit qu'une douzaine de jours.

Le potager; le chou, les haricots, les fèves, les laitues.

Mais après l’agréable, l’utile ; le parterre ne doit pas nous faire oublier le potager. Si le premier est plus brillant, le dernier est plus solide. Le potager ne borne pas son mérite aux fleurs du printemps ni aux fruits de l'automne, il donne ses présents d’un bout de l’année à l’autre. Tout ce que la terre produit de végétaux utiles dans ses différentes parties, soit pour l'alimentation, soit pour la santé de l’homme, le potaser le rassemble sous sa main; c'est son grand magasin de nourriture et de remèdes ; il y recueille chaque jour ce que la saison lui produit. Les vignes et les champs ne produisent qu'une fois l’an ; le potager nous donne récoite sur récolte, et continue ses libéra-

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L'ÉTÉ. 11 lités jusqu’en hiver. Et puis, beaucoup de ces plantes potagères ne sont pas dépourvues de beauté.

Voyez ce chou, si justement apprécié par Caton, et que l’on cultive de temps immémorial chez presque tous les peuples, n'est-ce point là une belle plante? Voyez comme sa feuille est large et bien nourrie ; son énorme côte blanche en soutient toute la charpente ; son limbe est arrondi, frisé, concave ; son tissu glabre et flexible forme de profondes cavités où s'accumulent les gouttes de rosée ou de pluie, réservoirs où se désaltère Pinsecte, pendant que les bords de la feuille lui offrent la nourriture ; genre d'utilité fort peu apprécié des jardiniers, il est vrai.

Quel merveilleux arrangement de toutes ces feuilles repliées et serrées les unes contre les autres, mais de manière à n'en blesser aucune partie, qui lui donnent une belle forme ronde autour de laquelle se renversent élégamment les feuilles extérieures, et quelle jolie couleur tendre d’un vert bleuâtre dans le cabus ou d’un pourpre foncé nuancé de vert sombre dans le chou rouge.

Et lorsque, montant en graine, il perce de sa tige vigoureuse le centre de sa sphère foliacée et se dresse hardiment en étalant un grand nombre de branches, accompagnées de feuilles alternatives, progressivement plus étroites et plus petites, le chou même semble ne servir que de piédestal. Les rameaux portent des grappes de fleurs d’un jaune pâle à corolle cruciforme, c'est-à-dire à quatre pétales en croix, et le pistil, qui

s'élève au milieu des étamines comme un petit cylindre, deviendra une longue silique dans laquelle un ordre imperturbable rangera les graines.

Le chou présente aujourd’hui un si grand nombre de variétés, que l'exposition en devient embarrassante; les plus importantes sont : le chou frisé, à feuilles ondulées frisées vertes ou rouges ; le chou pommé, à feuilles concaves, étroitement appliquées les unes contre les autres et formant une tête ; le chourave, à partie souterraine de la tige renflée en une tête charnue; le chou-fleur, à pédoncules floraux très ramifiés, charnus, et chargés de fleurs stériles ; le chou vert, à feuilles non imbriquées; le chou de Bruxelles, à tige très élevée, portant des feuilles dans toute sa hauteur et de nombreux bourgeons ou petits choux à l’aisselle de ces feuilles.

Malgré ce qu’en pourront dire quelques estomacs délicats, le chou est un excellent légume, très sain et très nourrissant. Il tenait le premier rang parmi les plantes potagères chez les Grecs et les Romains, qui lui attribuaient même des vertus particulières. Caton, dont c'était le plat favori, prétendait qu’il garantissait de la peste ; Cicéron en régalait souvent ses amis.

On sait le rôle important que remplit le chou dans l'alimentation de nos campagnes, et personne ne niera qu'il représente un accompagnement exquis, lorsqu'il entoure une perdrix escortée de petit salé et de saucisses, le tout bien mijoté.

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Je suis même de l'avis des gais chansonniers du Caveau :

Quant à moi pour mon ordinaire, A ces potages, entre nous,

Celui de tous que je préfère,

C’est la classique soupe aux choux.

Voici des haricots dont les tiges flexibles s’enroulent autour des rames ou tuteurs plantés pour les recevoir. Les haricots montent, non pas à l’aide de vrilles, comme les pois et la vigne, mais en entourant leur support en spirale à la manière des liserons. Celui-ci, dont les fleurs papilionacées sont d’un beau rouge, comme la fleur du grenadier, et durent tout l'été, est le haricot à bouquets ou haricot d'Espagne, ainsi nommé, non qu'il soit originaire de ce pays, car il vient de l'Inde, mais parce qu'il a été introduit en Europe par le voie de la péninsule ibérique. Il donne de grandes gousses d’un vert foncé contenant des semences violettes jaspées de noir. Cette. espèce

est très bonne à manger et s’accommode de toutes

les préparations culinaires ; elle est en outre très décorative et peut couvrir des tonnelles et de longs treillages, car elle monte à 5 et 6 mètres.

A côté, le haricot commun, à fleurs blanches, donne naissance à une tige rameuse haute de 2 mètres. Ses fleurs blanches sont disposées en petites grappes, et donnent une gousse lisse qui contient des graines blanches, ou rouges dans quelques variétés.

Le haricot pousse dans tous les terrains ; on le sème

en avril et on récolte en juillet, août et septembre. Lorsque ses tiges dépassent 1°,30, les jardiniers les pincent, c’est-à-dire rompent les brins qui dépassent, pour que la sève se porte sur le fruit. Il faut cueillir chaque cosse dès qu’elle est mûre ; et, quand on veut manger les haricots frais, il vaut mieux les cueillir jeunes, car le grain en mürissant épuise la plante.

Les haricots sont un aliment vulgaire, dit-on, indigne de paraître sur la table d’un raffiné; je connais pourtant des gastronomes qui ne dédaignent pas un gigot garni de haricots, et il est certain que des haricots verts fraichement cueillis, cuits dans le jus de viande où même saupoudrés de fromage, sont très estimables.

Voici une planche de fèves. N'est-ce pas une jolie plante avec ses feuilles ailées d’un vert glauque et ses : grandes fleurs blanches tachées de noir et répandant une odeur agréable ? Sa graine n’est pas non plus à dédaigner dans sa primeur, ni même plus tard. Les Romains, qui passaient pour gourmands, en faisaient grand cas. « Quand verrai-je apporter sur ma table la fève assaisonnée d’un lard savoureux ! » s’écrie Horace dans un accès de lyrisme gastronomique, et Martial parle avec éloge de la fève servie dans sa cosse.

L'usage des fèves comme aliment remonte à la plus haute antiquité. Isidore, dans son livre Des Origines, prétend même que c'est le plus ancien légume dont l’homme ait fait usage. Les Hébreux s’en gorgeaient en Égypte, tandis que les Égyptiens les rejetaient

L'ÉTÉ. 145 comme immondes. Les Grecs en mélangeaient la farine au froment pour faire du pain, et les gladiateurs d'Asie en mangeaient habituellement, au dire de Ga- lien, pour entretenir la souplesse et la vigueur de leur corps.

Les idées les plus étranges régnèrent d’ailleurs dans

l'antiquité au sujet de la fève qui, d'après le dogme de la métempsycose, recélait les âmes des morts. Aussi Pythagore en interdisait-il l'usage à ses disciples : « Manger des fèves, disait-il, c’est comme si l'on frappait mortellement ses parents. » C’est ce qui faisait dire à Horace : « la fève, parente de Pythagore ». On croyait voir dans les taches noires de la corolle des caractères funèbres, aussi les offrait-on aux mânes des morts dans les cérémonies expiatoires.

Les fèves ont eu pourtant leurs détracteurs : Théophraste prétend qu’elles occasionnent le cauchemar et de nos jours le docteur Roques les a accusées de provoquer des accidents nerveux chez les femmes délicates. Quoi qu'il en soit, il est certain que les fèves dérobées, c’est-à-dire privées de leur enveloppe, cuites à point avec du lard, constituent un plat aussi savoureux que substantiel.

On sème les fèves en février ou mars, dans une terre fraiche, à l'abri du grand soleil. On les plante en touffes ou en rayons espacés d’un pied, en mettant trois ou quatre graines dans le même trou. Aussitôt qu'elles sont levées, on rapproche la terre des jeunes

tiges, puis, lorsque celles-ci sont plus fortes, on les

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rechausse pour leur donner de la vigueur. Ordinairement, après la fleur, on pince le bout des tiges pour que la sève se porte sur le fruit. Dans quelques contrées, on les sème pour engrais vers la fin de l'automne, et, lorsqu'elles sont en fleur, on les enterre avec la charrue.

Les fleurs des fèves sont très recherchées des abeilles et donnent un excellent miel ; il y a done intérêt à les semer aux environs des ruches.

Préférez-vous les laitues”? tenez, en voici de diverses sortes : ici est la laitue pommée à feuilles nombreuses, concaves, pressées les unes contre les autres en tête arrondie ; là, c'est la laitue frisée à feuilles découpées, crépues sur les bords; un peu plus loin, c’est la laitue romaine à feuilles allongées, plus étroites à leur base. Cette dernière est ainsi nommée parce qu'elle était très en vogue chez les Romains, qui en faisaient un de leurs mets favoris.

A l’état de nature, les laitues ont une saveur amère insupportable, et leurs feuilles étroites sont dures et filandreuses. Pour en obtenir les plantes potagères que l’on connaît, la culture provoque chez elles un développement rapide qui élargit notablement leurs feuilles et ne permet pas l'élaboration du suc amer. Les jardiniers les soumettent en même temps à une sorte d'étiolement en les liant ensemble, pratique qui achève de les adoucir et de les attendrir.

Les laitues sont un légume exquis et dont l'usage alimentaire remonte à la plus haute antiquité. Les

Hébreux en faisaient u« des principaux éléments de leur festin pascal, et les Romains terminaient leurs repas en mangeant les feuilles les plus délicates du cœur ; aussi Horace l’appelle-tl : grata nobilium requies ciborum, agréable calmant des repas copieux. Castel, dans son poème des Plantes, parle avec tendresse de la laitue :

Et la jeune laitue au soleil de l'hiver,

Bravant le long d’un mur l’inclémence de l'air,

Ira dès le printemps de sa feuille agréable,

Vous payer le tribut et parer votre table.

Les laitues possèdent des propriétés bienfaisantes qui étaient connues des anciens. Galien rapporte que, dans sa vieillesse, il ne trouva pas de meilleur remède contre les insomnies auxquelles il était sujet, que de manger des laitues le soir, soit crues, soit bouillies. Pythagore leur attribuait la propriété de calmer les ardeurs du sang, et l’empereur Auguste, qui souffrait constamment d’une soif ardente, ne l’apaisait, au dire de Pline, qu’en suçant des tiges de laitue.

La laitue sauvage ou laitue vireuse croît dans les lieux arides, parmi les décombres. Elle contient un suc laiteux — d’où son nom latin, lactuca — qui, en épaississant à l'air, devient un véritable opium. Ce suc laiteux existe dans la tige et dans les feuilles de la plante ; il est renfermé dans des vaisseaux particuliers, et on le recueille lorsque le pied commence à monter en graine ; auparavant il n’a pas acquis toutes ses qualités, On l'extrait, comme l’opium du pavot,

par des incisions faites à la tige ; ce suc, d'abord laiteux, se concrète, brunit et devient sec et cassant; on lui donne alors le nom de fhridace où de lactucarium, suivant son mode de préparation, et la médecine l’'emploie comme calmant et narcotique léger, Toutes les laitues contiennent plus ou moins ce suc ; mais l'espèce sauvage, la laitue vireuse, est celle qui en contient le plus.

Les laitues blondes ou laitues à couper-se sèment sur couches en janvier, février ou mars, sous châssis ou sous cloches ; puis sur terre en avril et plus tard. On peut d’ailleurs en avoir toute l’année au moyen de semis successifs.

La fenaison. — Prairies naturelles et prairies artificielles.

Au mois de juin, dans nos campagnes, la verdure fraiche et jeune des avoines et des orges remplace la verdure printanière des prairies. Sur l'herbe mûrie et brunie se détachent les fleurs rouges de la jacée, de grandes ombelles blanches, quelques jacobées jaunes, et des scabieuses violettes. Mais déjà d’autres fleurs ont perdu leur éclat. Des gousses naissantes, des corolles flétries annoncent l’accomplissement de leur destinée.

Mais si les prairies printanières ont pâli dans les vallées, les champs sont maintenant émaillés. Entre les seigles presque mûrs, les nuances vives des coquelicots, des bluets, des sauges, du mélilot, attirent

L'ÉTÉ. 149 les regards. Une multitude de grandes marguerites blanches se balancent comme autant d'étoiles - audessus des moissons. Et quelle profusion de fleurs dans les bois, dans les jardins, au bord des routes ! Les chèvrefeuilles se suspendent en guirlandes aux rameaux des chätaigniers et des chènes, et les liserons violets, blancs et roses, bordent chaque sentier et envoient au passant leur légère odeur d'amande.

Juin est le mois de la fenaison, c’est-à-dire du fauchage et de l'enlèvement du foin dans les prairies. C’est la première récolte, et en même temps la plus facile et la plus pittoresque. La température est modérée, le paysage gracieux, l’air embaumé par les senteurs balsamiques du foin. Les trèfles incarnats, les sainfoins roses, les luzernes aux fleurettes violacées vont devenir fourrages. Le faucheur s'avance à pas lents, entonnant parfois une chanson villageoise au rythme monotone, et l'herbe tombe en cadence sous la faux. .

Les foins, fauchés. après la rosée, couchés sur le sol par vertes ondes, retournés à plusieurs reprises tous les jours, réunis tous les soirs en täs pour offrir moins de surface à l'humidité; puis, chaque matin, étalés au râteau, sont enfin à peu.près fanés. On les réunit en meules, dans le pré, où ils resteront quelques jours avant d’être rentrés dans le fenil. C’est plaisir de voir le faucheur, fièrement campé sur sa montagne mouvante, lancer les meulons sur la charrette. On le voit développer tour à tour la force de ses mus-

cles, la souplesse de ses reins, la justesse de son coup d'œil. Il enfonce profondément sa fourche dans les foins entassés, la charge d’une forte bottelée qu'il enlève avec aisance, et se détournant à demi, lance l'énorme faix juste dans le creux qu’elle doit combler. Cette opération demande autant d'adresse que de force.

Sous le climat de Paris. la fenaison ou récolte des foins a lieu habituellement vers le milieu de juin; un peu plus tôt, un peu plus tard, suivant la température de l’année. Le moment favorable pour faucher une prairie est celui où les plantes qui abondent le plus et qui produisent le meilleur fourrage sont en pleine floraison. Quelques jours de retard peuvent amener une différence considérable dans la qualité du fourrage; car toute plante dont la graine est arrivée à maturité ne produit qu'un foin dur, peu savoureux et peu nourrissant pour le bétail. Le fanage est une opération fort importante, et qui demande pour être bien faite un certain nombre de bras; ce sont généralement les femmes qui fanent et qui de la fourche et du ràteau étalent le foin sur le sol, ou le mettent en tas. La pluie vient vite en juin; or, il est fort important que le foin soit sec quand on le serre ; mais il ne faut pas non plus qu’il le soit trop. Quelques heures d’exposition au soleil, lorsque le foin est suffisamment sec, lui ‘tent une grande partie de son parfum et de ses bonnes qualités.

Les prairies naturelles sont celles où poussent spon-

L'ÉTÉ. 151 tanément de nombreuses plantes herbacées qui s’ensemencent d’elles-mêmes, et que l’on conserve généralement dans l’état où la nature les a mises. Autrefois il n’y en avait point d’autres, et elles suffisaient pour nourrir le peu de bétail qu'il y avait; mais aujourd’hui que l’agriculture est mieux comprise, on a reconnu l'avantage d'élever un grand nombre d’animaux, qui fournissent à la terre les engrais dont elle ne peut se passer et à l’homme la viande qui le nourrit. Et les prairies naturelles ne suffisant plus, on en a créé d’artificielles en semant des plantes particulièrement propres à la nourriture des besliaux, comme la vesce, le sainfoin, l’esparcette, les trèfles, la luzerne, etc. Ces plantes n’épuisent pas le sol comme les racines; vivant principalement par l’action de leurs parties vertes sur l’atmosphère, elles lui laissent au contraire un repos relatif et lui rendent, lorsqu'on les supprime, un grand nombre de débris qui l'engraissent. C’est ce qui fait comprendre le conseil de ce vieux paysan disant à son fils : « Si tu veux avoir de bon et beau blé, sème de la luzerne! »

La nuit. -- Le sommeil des plantes. — L'Horloge de Flore. La vie nocturne.

Mais qu'il fait bon le soir, assis dans son jardin, de jouir de la fraîcheur du crépuscule après une journée brûlante. Une brise légère caresse doucement le visage et apporte l’arome des foins coupés. Au loin le

soleil couchant, lançant ses derniers rayons, allume des topazes, des rubis, des pierreries sans nom dans les vitres obscures des chaumières éparses sur la colline.

Voici la nuit qui va descendre et nous offrir d'autres tableaux. L’un des plus mouvementés et des plus amusants est celui du retour des animaux à la ferme. Là c'est un jeune cheval qui s'échappe et galope follement; plus loin les moutons, pris d’une peur subite, font volte-face au moment de rentrer à l’étable et se dispersent, malgré les efforts des chiens lancés à leur poursuite. Les jeunes veaux restés à l’étable mugissent en appelant leurs mères qui répondent par de longs beuglements et se hâtent de leur porter leurs mamelles gonflées de lait, tandis que dans la bergerie les agneaux trop jeunes pour être conduits aux champs attendent le retour des brebis en poussant des bêlements plaintifs. : |

Du côté du couchant, le ciel paraît en feu; des nuages légers à demi transparents adoucissent les teintes ardentes du soleil prêt à disparaître, et dans cette atmosphère chaude et dorée, la forêt se détache en masse sombre et noire. Des nuées d’abeilles finissant leur tournée, passent en bourdonnant et les oiseaux font entendre leurs dernières chansons en se réunissant dans les haies pour la nuit. À mesure que le jour baisse, quelque chose de vague et de mystélieux s'étend sur la campagne. Par degrés insensibles, les fleurs les plus brillantes s’inclinent et se fer-

L'ÉTÉ. 153 ment, tandis que d’autres plus ternes s'ouvrent pour les remplacer ; déjà le liseron et le pavot replient leur corolle, tandis que la belle-de-nuit et le lychnis développent les leurs.

Le blanc lychnis, des nuits ce magique encensoir, Qui n’a de parfum que le soir.

Aux papillons richement costumés succèdent les sombres phalènes; tous les insectes diurnes gagnent leurs retraites, tandis que sortent des leurs les ouvriers de la nuit et des ténèbres, les mineurs, les vidangeurs, les nécrophores, insectes aux formes trapues, au vol lourd et bourdonnant, commis aux travaux d'assainissement, aux soins hygiéniques, et qui ne travaillent que la nuit. L'ombre s’épaissit, les formes s’effacent ainsi que les couleurs, le bruit cesse, tout invite au repos.

La puissance végétative s’assoupit elle-même ; soustraite à son principe excitateur, la lumière, elle ralentit et suspend son action. Presque toutes les plantes s’endorment, chacune dans une position qui lui est propre et pour ainsi dire avec des précautions particulières : depuis le lotus qui entoure sa fleur de trois bractées comme d'un triple rideau, jusqu'à la sensitive qui contracte toutes ses feuilles pour mieux s’abriter du vent.

Celui dont l'esprit est tourné vers l'étude et l’observatioh de la nature peut seul apprécier tout le bonheur que la moindre découverte apporte avec elle. L'illustre

Linné, qui consacra sa vie à cette étude, raconte ses impressions lorsqu'il découvrit le curieux phénomène du sommeil des plantes.

Il avait reçu d’un botaniste de ses amis, qui habitait le midi de la France, des graines du lotier pied d'orseau. Il les soigna dans son jardin d'Upsal, et fut heureux d'y voir un beau matin deux fleurs ; mais il remit à la fin de la journée pour les étudier.

Le soir venu, il ne les vit plus et, pensant qu'on les lui avait enlevées, il recommanda de ne les pas toucher. Cependant, dès le matin du jour suivant il revit deux fleurs qu'il crut nouvelles ; mais le soir arrivé, les deux fleurs ont disparu. Fort étonné, Linné soupçonne alors quelque chose d’extraordinaire; il cherche et trouve que les deux stipules ou folioles qui terminent le rameau fleuri se rapprochent en se redressant, et couvrent en entier les fleurs et leur support de manière à les cacher à la vue. La plante a pris ses dispositions pour dormir. Mais elle ne doit pas être seule à jouir de cette particularité organique. Aussi, la même nuit, Linné se promène une lanterne à la main dans le jardin de botanique, dans les serres, et a la satisfaction de voir le port d’un grand nombre d'espèces totalement changé.

On pense bien qu'il ne se borna pas à une seule visite nocturne, il les multiplia pour constater les diverses dispositions des feuilles suivant les espèces de végétaux, et toutes présentent au philosophe qui les contemple l’image du doux repos et d’un véritable

D'ARTS j

sommeil, Un spectacle si nouveau ravit le savant et 1 sensible naturaliste, son cœur est vivement ému, des

larmes coulent de ses yeux. La nature vient de lui re révéler un de ses secrets.

È Non seulement les fleurs ont leur saison, mais beaucoup d’entre elles ont leurs heures ; heures auxquelles elles s'ouvrent et se ferment alternativement

È - pendant toute la durée de leur existence.

Linné, ayant remarqué que non seulement la plu-

$ part des plantes jouissaient d'un sommeil réparateur,

comme les animaux, mais qu’un certain nombre d’entre elles avaient même un sommeil si régulier qu’elles s’endormaient et se réveillaient, c'est-à-dire ouvraient et fermaient leurs fleurs, toujours à la même heure, et sans égard pour la saison, eut l'ingénieuse idée de réunir dans un même parterre une série de plantes dormantes, dont chacune se réveillait à une heure différente,et il réussit ainsi à établir une orloge de Flore, dont la marche est assez régulière.

Ainsi, dès trois heures du matin, le sa/sifis des prés ouvre ses grandes fleurs jaunes et le Zseron tricolore épanouit sa brillante corolle. De quatre à cinq, on voit s’ouvrir celle de la crépide des toits et de la chivcorée sauvage. À cinq heures précises, c'est le /azteron commun et l’hémérocalle qui saluent le soleil. Vers six heures du matin, s'ouvrent le pissenht et l'épervière aux corymbes jaunes. A sept heures, s'épanouissent les blancs nénuphars êt le souci des jardins. A huit heures, le #nouron des champs ouvre sa petite corolle

rouge etil estimité par le souci pluvial. A neuf heures, c’est le souci des champs qui épanouit son disque. À dix heures, la ficoïde à fleurs vertes. À onze heures, les mauves et l'ornithogale à ombelle, surnommée à cause de cela dame d’onze heures. La ficoide qlaciale s'ouvre chez nous à midi juste. À une heure après midi, on voit déjà l'œr/let prohfère fermer sa corolle. A deux heures, l’épervière piloselle qui replie ses fleurs. A trois heures, le pissenlit referme ses rayons. Puis com-

mence la série de l'épanouissement des fleurs noctur-

nes. À quatre heures, la ryctage dichotome donne le signal du réveil à ses sœurs endormies. A cinq heures, s'ouvrent les belles-de-nuit aux longues fleurs blanches et rouges. À six heures du soir, le géranium triste ouvre ses Corolles tachées de noir. A sept heures, se réveille le cestreau nocturne. À huit heures, c’est la ficoide noctiflore qui ouvre ses fleurs. À neuf heures du soir, le Zseron linéaire ferme ses corolles, tandis que le nyctanthe du Malabar ouvre ses fleurs blanches odorantes. À dix heures de la nuit, s'épanouissent celles de l’isomée pourpre. À onze heures, le ss/éne nocturne s’ouvre dans l'ombre, et à minuit, le cactus à grandes fleurs replie ses pétales.

On peut donc, en suivant attentivement les moments précis où telle et telle autre plante épanouit ou referme ses fleurs, connaître l'heure du jour et à peu près celles de la nuit. Longtemps avant Linné, les villageois devinaient les heures du jour en jetant les yeux sur une prairie, etils observaient sans le savoir l'har-

FE re TR

Trois heures.

& Quatre heures.

Cinq heures.

Six heures.

Sent heures.

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