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MARS

La forêt de Compiègne. — La vallée et la maison que j'habite. Mon jardin.

Non loin du confluent de l’Aisne et de l'Oise, en vue de la forêt de Compiègne, est une charmante vallée dont les fraîches prairies sont arrosées par un clair ruisseau qui fuit et serpente au loin à travers la forêt. Cette vallée est si fraîche et si richement entourée de bois qu’on dirait une oasis.

A quelques pas s'étend l’océan de verdure de la magnifique forêt, dont les vénérables futaies pourraient raconter tant d'événements mémorables. Des chênes, des hêtres, des charmes gigantesques y étendent leurs branches séculaires et, sans aucun doute, leurs antiques ombrages cachèrent autrefois les mysières religieux des Druides.

Plus tard, les soldats de César traversèrent cette forêt, y portèrent la hache, ouvrirent des routes militaires et y élevèrent des constructions dont on retrouve aujourd’hui les traces. Puis nos rois francs, passionnés pour la chasse, en firent bien souvent retentir les échos du son rauque de leur cor. Alcuin décrivait, vers la fin du huitième siècle, une de ces grandes chasses royales où la reine et les dames de sa cour, montées sur des chevaux richement caparaçconnés, suivaient hardiment le roi entouré des ducs et des comtes, à la poursuite des aurochs et des sangliers.

Au moyen âge, les légendes remplissaient ces bois de terreur, et encore aujourd'hui bien des paysans ne voudraient pas se trouver seuls, à minuit, à la Fosse du Puits, ou au carrefour du Crucifix, rendez-vous habituel des sorcières.

L’Arioste, recueillant chez nos vieux romanciers les fantastiques merveilles de la forêt de Compiègne, en fait un lieu de réunion des chevaliers de la Table ronde, et plus tard le trop célèbre baron de Rieux, retiré dans sa forteresse de Pierrefonds, comme un faucon dans son aire, rançonnait le pays, au nom de la Ligue, pillait les voitures et les voyageurs et donnait à la forêt de Compiègne le triste renom qu'avait la forêt de Bondy.

Tout cela n'est plus ; ce que, par euphémisme sans doute, on appelait le bon vieux temps est disparu, le serf ou le vilain n’est plus taillable et corvéable à

merci, et le cultivateur jouit en paix du fruit de ses travaux. Tout au plus la paisible vallée retentit-elle de loin en loin du son des cors sonnant l’hallali du cerf.

C’est là, dans cette belle région de l'Ile-de-France, dans cette riante vallée, qu'est assis mon village. C’est là qu'est ma maison ou plutôt ma maisonnette. Elle se compose d’un rez-de-chaussée et d’un premier, et chaque étage est formé de quatre pièces. Sa façade, que vient dorer le soleil levant, est tapissée d’une glycine, et entre ses persiennes vertes s'élèvent des rosiers grimpants.

La glycine est un arbrisseau sarmenteux qui nous vient de la Chine; il se couvre, vers la fin d'avril, d'innombrables et grandes grappes de fleurs bleues qui répandent une odeur suave et forment une splendide décoration. Quelques jours après, mes rosiers grimpants se couvrent de roses blanches et de couleur nagkin, dont le parfum rappelle à la fois l’arome du thé et le parfum de la fraise.

Cette maisonnette toute verte, toute fleurie, toute parfumée, est à mes yeux mille fois plus belle que les plus riches palais. Et ce n’est pas tout; sous son toit qui avance, des hirondelles ont fait leur nid. Je le leur ai vu bâtir et, chaque année, dans la première quinzaine d'avril, le même couple fidèle revient l’habiter. Or, comme vous le savez, c'est une vieille croyance populaire que les hirondelles portent bonheur.

Mon jardin s'étend devant ma maison; il n’est pas grand, il n’est pas riche, mais c'est mon jardin, et,

à LES LOISIRS D'UN CAMPAGNARD.

tel qu’il est, il me procure une somme suffisante de distractions et de jouissances. Mais je n’en aime pas moins les champs et les bois qui m'entourent. Là, je passe la plus grande partie de mon existence au milieu de ces harmonies sublimes que présente la nature. Aucun plaisir n’est comparable à celui qu’on éprouve à interroger ce domaine sans limites. Le ciel avec toutes ses splendeurs, la terre émaillée de fleurs, le chant des oiseaux, le gai murmure du ruisseau, la diversité des paysages me fournissent sans cesse de nouveaux sujets d'observation et de contentement.

Je n’ai pas l'intention de vous décrire les beautésde mon jardin, trouvant moi-même ennuyeux et ridicules ces horticulteurs fanatiques qui ne vous feraient pas grâce d’un chou ou d’une carotte. Il me suffira de vous dire que j'y ai distribué les fleurs, les légumes et les arbres fruitiers de manière qu'ils forment un tout harmonieux. J'ai choisi les unes pour leur beauté, les autres pour leur parfum, d’autres pour leur utilité, beaucoup enfin parce qu'elles produisent des fleurs à différentes époques de l’année. Si je rencontre dans un champ une fleur qui me plaît, je lui donne une place dans mon jardin. Mais j'ai surtout évité avec soin ces figures géométriques, ces arabesques, ces croix d'honneur végétales qui rappellent tout ce que l’on veut, excepté la nature.

Mon jardin est traversé par un petit ruisseau; sur ses bords se dressent des plantes aquatiques, et son lit est émaillé de pierres recouvertes d'insectes et de

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