‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 23 sur 51 · PARLAIT · texte numérisé non relu

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une certaine ivresse ; à mesure que l’économie s’y habitue on augmente la dose, et les fumeurs d’opium finissent comme les buveurs d'alcool par la folie furieuse et la mort.

Les fleurs des champs. — Le jardinage.

Les mauvaises herbes.

Les fleurs des champs sont d'ordinaire, il faut le reconnaitre, inférieures en beauté à celles de nos serres, de nos jardins ; mais lorsqu'elles se présentent à la place que Dieu leur a donnée, avec l’entourage qui fait mieux ressortir leur genre de beauté, leur vue est bien souvent la source d’une impression plus agréable, d’une admiration mieux sentie. A peine, dans un jardin, prêterais-je quelque attention à une plante de bouillon-blanc, et cependant, quel plaisir ai-je plus d'une fois éprouvé à la vue de l’une de ces plantes, s'élevant d’un bloc de pierre et dressant fièrement sa tige haute, garnie à sa base de feuilles couvertes d’un: duvet blanc et terminée par une pyramide de fleurs d’un jaune clair; feuilles et fleurs faisant contraste au milieu des roches brunies. par le soleil.

Dans un parterre, je regarde avec une sorte de dédain les plantes de cochléaria et de myosotis; au contraire, ce n’est jamais sans admiration que je contemple, au milieu de l'herbe fine des prairies, les massifs de cochléarias aux feuilles cordiformes et

d'un vert brillant, aux belles fleurs d'un jaune métallique et reflétant les rayons du soleil ; sur le bord des ruisseaux, les touffes de myosotis aux fleurs bleues si fines et si délicates. La prairie plantureuse sied au cochléaria, comme la nappe paisible des étangs aux larges feuilles de nénuphar, comme les buissons touffus aux pampres de la elématite qui couronne leur feuillage vert de ses bouquets de fleurs blanches. Le bord des ruisseaux dont les eaux clairés et limpides coulent sur le sable avec un doux murmure, sied au myosotis, comme les haies au grand liseron dont les lianes aux feuilles en fer de flèche grimpent le long des tiges et les constellent de leurs clochettes blanches ou roses. Chacune est à la place qui lui convient le mieux. Là est la supériorité de la nature sur l'art humain. Mais ne négligeons pas le jardin pour cela.

Je ne sais rien de plus tranquillisant et qui cause autant de satisfaction que le jardinage. Par jardinage, je n’entends pas ce désir immodéré qu'ont certaines personnes de faire pousser des légumes et des fruits — non que je les dédaigne — mais bien ce travail philosophique résultant du contact avec la nature; cette douce intimité qui s'établit avec les plantes qu'on à vues naître et dont on suit pas à pas les progrès : cet exercice salutaire qui apaise l'esprit tout en développant les muscles.

Les manières de voir varient d’ailleurs, suivant l’état ou la profession de chacun. Ainsi l’herboriste n’a des yeux que pour les plantes qui font aller son

petit commerce; dans l'empire de Flore, il ne recherche que les simples ; le maraïcher ne connaît que les légumes qui se vendent au marché; le jardinier ne voit que deux choses dans la nature : les plantes cultivées et les mauvaises herbes. Pour lui, tout ce

qu'il ne cultive pas ou qui vient sans sa permission est une mauvaise herbe, et comme celles-ci prennent la place et la nourriture- des autres, il ‘es détruit impitoyablement.

Il arrive souvent que ce qui, pour le jardinier, est une mauvaise herbe, est, au contraire, une plante intéressante pour le médecin et l'herboriste:; telles sont, pour ne citer que les plus communes, le chiendent, la mercuriale, la morelle; mais le jardinier les arrache sans pitié,

AUECN

Le chiendent.

et il a fort à faire, je vous assure, car elles croissent comme si le diable les poussait, et c’est avec elles une lutte de tous les instants. Il faut sans cesse avoir le sarcloir à la main et ce n’est pas une petite besogne, surtout dans les mois chauds, où tout pousse avec vigueur.

Voilà le chiendent, par exemple, c’est le comble de

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la dépravation végétale dans un jardin. Cette espèce de blé sauvage à longues feuilles raides, d’un reflet bleuâtre-et terminé par une grappe de maigres épis sur deux rangs, foisonne en été. Lorsqu'on le coupe ras de terre ou qu'on en arrache une longue racine, on pense s’en être débarrassé; mais au bout d’un jour ou deux, il a repoussé au même endroit plus vivace que jamais. Plus on le coupe, plus on l’arrache et plus il prospère. Si vous suivez une de ses minces ‘acines blanches, vous vous apercevrez qu’elle court sous le sol en se ramifiant à l'infini ; il faut l'extirper tout entière, sans laisser le moindre petit rejeton; sans cela il repoussera toujours. Pour peu que vous vous croisiez les bras, votre jardin est envahi par les mauvaises herbes, et il semble que, plus la plante est inutile, plus sa croissance est rapide et luxuriante. Il faut sarcler, sarcler, sarcler! Le jardinage est une gymnastique qui tient constamment l’homme en éveil.

Je vous avouerai, cependant, que lorsque, le sarcloir à la main, j'avance, courbé le long de mes platesbandes et que les rayons du soleil se reflètent sur la lame de mon instrument et font perler la sueur sur mon front, pendant ces jours où le thermomètre marque 32 degrés à l'ombre, je trouve que le jardinage actif manque de charme et que ce n’est pas une jouissance enviable de ruisseler en plein soleil.

Le repos. — Les forêts; leur influence sur le climat. Le ruisseau.

Mais qu'il fait bon assis à l'ombre, lorsqu'une petite brise vient par intervalles souffler à travers la cime des arbres. Les haies vives, les arbustes odorants exhalent alors sous l'influence de cette température élevée les parfums les plus pénétrants et les plus exquis. On entend le merle siffler dans le taillis et les oiseaux gazouiller gaiement entre eux sous la feuillée.

Qu'il fait bon aussi dans les grands bois, sous leurs frais ombrages, où mille parfums embaument la brise qui vous caresse. Combien la vie se purifie, les passions s’adoucissent, les sentiments s’agrandissent au milieu du calme et du silence imposant d’une forêt. Les natures, même les plus rebelles en apparence à toute émotion, les plus indifférentes à tout effet pittoresque, ne peuvent se défendre d’une certaine impression. La majestueuse grandeur de ces arbres qui se succèdent à perte de vue, les force à s’incliner devant une puissance supérieure et à lui rendre hommage. Il semble que l’on soit dans une immense église. Les branches touffues en forment la voûte audessus de nos têtes, et les gros troncs en sont comme les piliers ; les rayons du soleil filtrent à travers le feuillage comme à travers les vitraux et lorsque souffle le vent, on croit entendre les derniers accords d’un orgue lointain.

Et

Ce sont, en effet, nos vieilles forêts druidiques qui ont inspiré, aux architectes du moyen âge, le style ogival et la forme élancée de nos églises gothiques ; et il y a vingt siècles, les forêts étaient les seuls temples de nos ancêtres les Gaulois. C’est là qu'ils se réunissaient pour prier, là que leurs prêtres, les druides, les instruisaient et accomplissaient leurs cérémonies religieuses, et que, revêtus de longues robes blanches, couronnés de verveine et armés de la faucille d’or, ils allaient cueillir, sur les chênes, le gui sacré, le gui toujours vert, symbole de l’immortalité.

Les forêts ont, sur nos régions tempérées, la plus grande influence : elles interviennent non seulement dans leur aspect, au point de vue pittoresque, mais jouent le rôle le plus important sur leur température et sur la fécondité de leur sol. Sous la cime protectrice des géants de nos forêts, le sol ombragé conserve son humidité et, de cette façon, ils viennent en aide aux petits végétaux dont les racines délicates ne pourraient, comme celles des arbres, aller profondément dans les entrailles de la terre puiser leur nourriture. À la faveur de cet ombrage. le sol peut se revêtir d’un tapis de mousse qui s'oppose davantage encore à l’évaporation de l'humidité et contribue ainsi à favoriser le suintement des eaux vers les profondeurs du sol, qui les reverse en sources limpides.

Quand des averses viennent s'abattre sur les forêts, chaque feuille reçoit leurs gouttes qu’elle reverse une à une pour les disséminer davantage et offrir

L'ÉTÉ. 205 plus régulièrement au sol cette massed'eau que l'océan aérien lui rend pour servir à la nourriture des plantes et à l’entretien des sources. En outre, l'incessante évaporation qui s’y produit, entretient une température moins élevée qu'ailleurs, et celle-ci, condensant les nuages qui passent au-dessus, les convertit en pluie. Les forêts sont donc de véritables appareils de réfrigération et de condensation des vapeurs d’eau que charrie l'atmosphère, qu'elles rendent sous forme de filets d’eau qui vont rafraichir les prairies.

Sur beaucoup de points les forêts ont disparu et avec elles les sources qu’elles protégeaient. C’est au déboisement que la Sologne, la Bresse, la Dombes doivent, depuis deux siècles, d’avoir perdu leur ferlité, et partout où le déboisement a pris une grande extension, le même fait s’est produit.

Combien l’on Sent mieux, pendant les chaleurs de l'été, le charme du ruisseau qui baigne les racines des vieux chênes et qui se déroule en gracieux méandres à travers la forêt. Sur ses bords se pressent les blanches renoneules et les salicaires qui réfléchissent dans le mirofr des eaux leurs épis purpurins ; la lysimaque déploie ses thyrses, d’un jaune pur, près des ombellifères aux parasols de fleurs blanches, et plus loin des nénuphars, blancs comme des lis, laissent

flotter leurs fleurs magnifiques et leurs larges feuilles

rondes qui ombragent les habitants des eaux. Les volants d'eau aux fines découpures se ramifient en tous sens, et forment de véritables forêts aquatiques

habitées par des milliers d'êtres vivants. Des lymnées et des planorbes, ou colimaçons d'eau, nagent nonchalamment, la coquille en bas, dans les eaux attiédies. Un gros ver, couvert de vase, sort de l’eau et grimpe sur une feuille dé carex ; bientôt sa peau, des-

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