‹ Les loisirs d'un campagnardChapitre 28 sur 51 · EU PT · texte numérisé non relu

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Le cousin et sa larve.

doit vivre jusqu’à sa transformation en insecte parfait. Ce ver a une forme singulière qui rappelle celle du têtard ou du dauphin de la Fable ; c’est-à-dire que

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sa partie antérieure est renflée et la postérieure très mince. Il est très vif, nage avec rapidité et plonge à la moindre inquiétude. Après avoir changé trois fois son enveloppe devenue trop étroite, le ver se transforme en nymphe, état transitoire dans lequel il va prendre sa forme définitive. La métamorphose accomplie, il s’agit pour lui de sortir de son étui, comme le papillon de sa chrysalide, ef c’est là le moment difficile de son existence, ear cet insecte qui vivait dans l’eau et qui aurait péri même si on l'en eût tiré, va passer à un état où il n’a rien tant à craindre que cet élément ; s’il y touche, il est perdu.

Voici comment il se conduit dans cette situation délicate : il vient flotter à la surface, de façon que son corselet gibbeux soit élevé au-dessus; puis il fait effort et se gonfle de manière à faire craquer sa peau de nymphe qui se fend dans le dos, comme le ferait un habit trop étroit. Il fait alors paraître sa tête et son corselet, et les élève autant qu’il peut au-dessus des bords de l'ouverture qui leur a permis de paraître au jour. Puis il tire tout doucement la partie postérieure de son corps et se redresse de plus en plus, jusqu’à ce que son enveloppe de nymphe soit devenue vide et forme une espèce de bateau dans lequel il se tient dressé debout; car ses ailes, trop molles encore et collées le long de son corps, ne peuvent lui être alors d'aucun usage.

Cette nacelle d’un nouveau genre se trouve ainsi pesamment chargée, et les bords de son ouverture

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L'ÉTÉ. 239 touchent presque l’eau ; le moindre souffle peut la faire chavirer, et il faut que le cousin fasse des prodiges d'équilibre pour se maintenir dans cette position dangereuse, mais au bout de quelques instants l'air et le soleil ont séché ses ailes et il prend son essor.

La race des cousins est malheureusement douée d'une grande fécondité ; chaque femelle pond de deux

à trois cents œufs, et il peut y avoir jusqu'à six géné-

rations par année. De sorte qu'une seule cousine se trouve, au bout d’un an, mère ou grand'mère de quelques milliards de cousins. Il est vrai que tous n’arrivent pas à bon port; il s’en noie des milliers. J'ai vu, dans certains jours où la brise était un peu forte, la surface de mon tonneau couverte de leurs cadavres. En outre, les hirondelles et les bergeronnettes en font une consommation prodigieuse. Je prends d’ailleurs le soin d’'écumer mon réservoir, et je détruis ainsi des milliers d'œufs et de larves de ces petits buveurs de sang.

Le chanvre; sa culture. — Le haschich. — La cellulose. Traitement du chanvre. — La toile. -- Le papier.

Par une belle matinée de la fin de juillet, je suivais un petit sentier à travers champs, lorsque le vent m'apporta tout à coup une senteur âcre et particulière dont je ne pus d’abord reconnaitre la nature. Mais, après avoir dépassé un champ de blé dont les épis

dressés me cachaient l'horizon, je me trouvai en face d'une plantation de chanvre dont les hautes tiges fleuries répandaient leurs effluves narcotiques.

Le chanvre est une plante robuste, à tige droite, effilée, s’élevant à 1",50 ou 2 mètres de hauteur; cette

Le chanvre.

tige est quadrangulaire, cannelée, velue, rude au toucher, et recouverte d’une écorce qui se partage en filaments. Ses feuilles, placées alternativement le long de la tige, sont digitées ou composées de cinq folioles étroites, dentées en scie, d’un vert foncé en dessus et répandant une odeur désagréable.

‘Les fleurs mâles et les fleurs femelles sont portées

L'ÉTÉ. 241 sur des pieds différents ; sur les pieds mâles, les fleurs forment de petites grappes à l’aisselle des feuilles supérieures ; ces fleurs, peu remarquables, sont composées d’un petit calice de cinq écailles portant cinq étamines sans corolle. Les fruits naissent en grand nombre le long des rameaux sur les plantes femelles, sans apparence de fleurs ; ils sont composés de pistils enveloppés d'une capsule membraneuse, dans la-

quelle se forment des graines arrondies, lisses, con-

tenant une amande blanche, huileuse, dont les oiseaux sont extrêmement friands. Cette graine est bien connue sous le nom de chénevis.

Dans les campagnes, les paysans donnent mal à propos le nom de chanvre mâle à celui qui porte les graines, et celui de chanvre femelle au pied qui porte les fleurs. Les pieds de chanvre mâle, ceux qui portent les fleurs à étamines, sont beaucoup moins nom- ‘breux que les pieds femelles ou porte-graines. Dans leur jeune âge, ils croissent plus vite et dépassent ces derniers au moment de leur floraison, de sorte qu'ils sont placés plus commodément pour verser leur poussière fécondante sur les pieds femelles. Mais, après avoir rempli cette fonction, leur accroissement s’arrête, tandis que les pieds femelles végètent avec une nouvelle vigueur et ne tardent pas à dépasser les pieds mâles. C'est à cause de cette plus grande éléva-

tion et de la grosseur des tiges que les habitants de la campagne ont donné le nom de chanvre mâle au

pied femelle, en vertu de cette croyance que le sexe

masculin a toujours la supériorité et la force. C'est de l'écorce du chanvre, comme l’on sait, que l’on tire les fibres destinées à la fabrication de la toile.

Le chanvre demande une terre meuble et substantielle ; le temps le plus convenable pour semer est celui où l'on cesse de craindre les fortes gelées ; mais il vaut mieux, en général, semer un peu de bonne heure, afin que les semis profitent des pluies assez ordinaires vers l’'équinoxe du printemps. La graine se sème clair ou épais, suivant l'usage auquel.on destine le chanvre; s’il doit être employé à fabriquer des toiles, la graine doit être semée épais, parce que, dans ce cas, l'écorce plus mince produit une filasse plus fine, plus douce, plus soyeuse et qui blanchit plus facilement. Lorsque le chanvre est destiné à la corderie, on le sème clair, pour que les pieds prennent plus de développement et donnent une filasse plus forte et plus longue.

On arrache les pieds mâles presque aussitôt après qu'ils ont rempli leur destination en fécondant les graines des pieds femelles, c'est-à-dire au commencement d'août. Ce n'est que six semaines après que l'on arrache les pieds femelles, afin que les graines puissent acquérir leur parfaite maturité. Lorsque ce point est arrivé, la pointe se dessèche, le haut de la tige jaunit et le bas blanchit. Après l’arrachage, on égrène les tiges et on les réunit en petites bottes pour sécher. :

Toutes les parties du chanvre répandent une odeur

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L'ÉTÉ. 243 forte et vireuse, et l’on regarde cette plante comme très délétère. Lorsque l’on reste quelque temps exposé aux émanations qui s'élèvent d’une plantation de chanvre, on éprouve souvent un mal de tête violent,

accompagné de vertiges. Ces phénomènes sont d’au-

tant plus marqués que la plante est cultivée dans un pays plus chaud, et, dans le Nord, il perd une grande partie de son activité.

Dans l'Inde, les habitants mêlent les feuilles du chanvre avec celles du tabac à fumer, et se procurent ainsi une sorte d'ivresse dont les effets sont à peu près les mêmes que ceux du kaschich d'Orient. Cette dernière substance se prépare en Arabie et en Égypte avec les sommités du chanvre pilées avec du beurre et du sucre. Le haschich provoque un état nerveux tout particulier, une sorte d'ivresse voluptueuse pendant laquelle l'imagination vous présente les tableaux les plus agréables, les objets les plus enchanteurs. Pour les Orientaux qui en font usage, cette préparation est une sorte d'initiation aux délices du paradis de Mahomet.

C'est au moyen du haschich que le cheik Assan ben Sabab, plus connu sous le nom de Vieux de la Montagne, si célèbre dans l’histoire de nos croisades, s'était rendu maître de l'imagination des fanatiques appelés par les croisés assassins, par corruption du mot arabe Aaschichins, c’est-à-dire mangeurs de haschich. Il plongeait ces sectaires dans le délire et obtenait d'eux une obéissance si absolue, qu'ils allaient

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sans crainte exécuter ses arrêts de mort contre les rois et les princes, ses ennemis. Les meurtres nombreux que commirent ces fanatiques rendirent la puissance de leur chef redoutable. Voici un curieux passage du voyageur Marco Polo, cité par Cantu dans son /istotre universelle : « Quand le Vieux de la Montagne veut confier une entreprise à quelqu'un de ces jeunes gens, il leur fait donner un breuvage qui les endort et les plonge dans l’extase des rêves les plus voluptueux; puis il leur persuade qu'ils sont allés dans le Paradis. Quand le Vieux veut faire tuer quelqu'un, il appelle celui qui lui paraît le plus vigoureux et le plus hardi et le charge de donner la mort à celui qu'il désigne. Et ïl le fait volontiers pour retourner en Paradis. De cette manière, aucun homme n'échappe au Vieux de la Montagne lorsqu'il veut s'en défaire; aussi je vous dis que plusieurs rois lui payent tribut dans la crainte qu'ils én ont. »

Quoi qu’il en soit, les effets produits par cette substance sont loin d’être les mêmes pour tous les individus ; quelques personnes ont été singulièrement trompées dans leur attente, en faisant usage de cette drogue. Elles n’ont éprouvé que du malaise, des nausées et un état très fatigant, à la place du plaisir et du bien-être qu’on leur avait promis. Ce résultat est-il dû à la qualité du chanvre qui, comme nous l’avons dit, perd de ses propriétés narcotiques dans le Nord, ou au tempérament moins impressionnable des Occidentaux”?peut-être ces deux causes y concourent-elles.

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L'ÉTÉ. 245 L'usage immodéré du haschich produit d’ailleurs, comme l'opium, la stupeur, l'hébétement, la consomption et la mort.

La graine du chanvre, connue sous le nom de cénevis, est d’un usage très varié ; elle fournit un aliment aussi substantiel que savoureux à la volaille, et particulièrement à nos charmants oiseaux de volière ; les paysans russes et polonais la mangent pilée avec un peu de sel et étendue sur leur pain noir. L'huile de chènevis est bonne à brûler, elle entre dans la préparation de certains onguents et du savon vert. Ses tourteaux sont recherchés par les bestiaux qu'ils engraissent.

Les Grecs donnaient au chanvre le nom de cannabis, qu'adoptèrent les Latins ; ce mot viendrait, dit-on, du mot celte £anab; qui signifie : petit roseau. Le chauvre, dit Hérodote, croît naturellement en Scythie ; les Thraces s’en font des vêtements qui ressemblent tellement à ceux du lin, qu'il faut être connaisseur pour les distinguer. C’est en effet de ces contrées, la Perse et la Russie asiatique, où le chanvre est encore abondant, qu’on le croit originaire ; mais :l s’est si bien naturalisé dans toutes les contrées de l’Europe, qu'il paraît en être indigène. Il semble toutefois qu’on n’en ait fait des tissus que fort tard chez les peuples occidentaux. Les Grecs et les Romains n'employaient le chanvre qu’à faire des cordes et des filets. Au témoignage de Pline, le territoire de notre ville de Bourges donnait de fort beaux chanvres ; mais de

tissus de cette substance, il n’en est pas question. Encore au seizième siècle, l’on citait comme une rareté deux chemises de toile de chanvre que possédait Catherine de Médicis.

On cultive le chanvre et on le travaille aux environs de Compiègne, où il existe plusieurs fabriques de toiles et de cordages.

Si l’on fend dans sa longueur une tige de chanvre ou de toute autre plante herbacée, on voit qu’elle se compose de filets blancs, tenaces, placés les uns à côté des autres et formant des faisceaux plus difficiles à rompre en travers qu'à séparer longitudinalement. Entre ces fibres est répandue une matière molle, spongieuse, plus ou moins verte ou blanche suivant l’âge des rameaux. Ces filets blancs, tenaces, sont les fibres, qui forment la partie solide du végétal, et la matière molle et spongieuse est le parenchyme ou tissu cellulaire de la plante.

Si, poussant plus loin nos investigations, nous soumettons au microscope cette tige fendue pour en examiner la structure intime, nous aurons sous les yeux une figure qui nous rappellera assez exactement le merveilleux travail des abeilles, c’est-à-dire une succession de petites cellules collées les unes aux autres par leurs parois de manière à former un tissu solide.

Dans toutes les plantes, ligneuses ou herbacées, l'organe élémentaire est cette petite cellule qui, empilée par myriades et par myriades, forme toutes les parties du végétal. Dans le tissu cellulaire ou la pulpe

L'ÉTÉ. 247 de la plante, les cellules conservent leur forme ovoïde ; mais, pour former les fibres et les vaisseaux, elles s’ajustent bout à bout en s’ouvrant aux extrémités pour communiquer entre elles, et constituent ainsi des espèces de canaux plus ou moins longs, comme des cheveux, mais bien plus fins encore. Comme ces fibres ont pour but de consolider l'édifice végétal, elles s’encroûtent d’une matière dure connue sous le nom de lgneux et constituent le bois.

Quels que soient leur forme, leur transparence ou leur aspect, cellules ou fibres sont formées de la même substance, la cellulose. Toutes les parties de la plante : tige, feuilles, fleurs, écorce, bois ou moelle, ‘sont toujours formées de cellules ou de fibres, c’està-dire de cellulose.

Les végétaux, nous le savons, puisent leur nourriture à la fois dans l'atmosphère et dans le sol; dans l'atmosphère par les feuilles et dans le sol par les racines, et mélangeant, associant, combinant les matières premières arrivées par ces deux voies, ils préparent la purée gommeuse, la sève qui les nourrit, et c'est avec la sève que la plante fait ses cellules ; ce sont les moellons de l'édifice végétal.

La cellulose est une substance insoluble, résistante, presque inaltérable. Les acides violents ont seuls une action sur elle; l’acide sulfurique la transforme en sucre, l’acide nitrique en coton-poudre. Il faut donc une puissante action pour modifier la cellulose ; c’est une matière qui résiste énergiquement à toutes les

causes de destruction, et cette inaltérabilité la rend propre à une foule d’usages ; mais il faut pour cela la débarrasser des matières qui l’encroûtent et altèrent sa blancheur naturelle. On arrive à ce résultat par des opérations successives : battages, lessivages, action d'agents chimiques.

Il faut d’abord débarrasser la tige de l'écorce grossière qui la recouvre, et en même temps désagréger les fibres qui sont intimement liées ensemble par une matière gommo-résineuse. C’est le but du rowissage, opération qui consiste à faire pourrir ou férmenter les tiges par leur immersion dans l’eau. Pour cela, on les dispose par couches qu’on plonge dans une pièce d’eau ou routoir, en chargeant la dernière couche de pierres pour les faire immerger complètement.

Bientôt l’eau du routoir se trouble, se teint d’une couleur jaunâtre et exhale une odeur fétide; on reconnaît à ces indices que la décomposition s'effectue. La durée de l'opération varie suivant l'élévation de la température, la chaleur ayant, comme l’on sait, une grande influence dans toutes les actions de fermentation. Dans nos climats, où le rouissage s'exécute généralement dans des pièces d’eau stagnante, il suffit de dix à douze jours pour que la décomposition de la matière gommeuse ait lieu.

Le rouissage dans les eaux stagnantes présente de réels dangers pour la santé des hommes et des animaux, à Cause des exhalaisons méphitiques qui s'en dégagent. Les eaux courantes sont préférables ; mais,

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L'ÉTÉ. 249 dans beaucoup de localités, l'autorité défend, dans l'intérêt de la conservation du poisson, le rouissage dans les rivières. En effet, le principe narcotique contenu dans toutes les parties du chanvre tue sûrement le poisson. Il existe un troisième mode de rouissage qui ne présente pas les inconvénients des deux premiers, mais il est beaucoup plus long, c’est l’exposition sur le pré ; il dure un mois.

Quand le chanvre est arrivé à point, c’est-à-dire suffisamment trempé et à demi séché sur la rive, on finit de le sécher au soleil. Dans ce but, on place le chanvre debout, par petites gerbes, qui, avec leurs tiges écartées du bas et leurs têtes liées en boule, ressemblent passablement, le soir, à une longue procession de fantômes plantés sur leurs jambes grêles et marchant sans bruit le long des murs.

Quand le chañvre est bien sec, on le broie et on le teille, opération qui a pour but de débarrasser les fibres des matières étrangères desséchées. On se sert pour cela d’une sorte de chevalet surmonté d’un levier en bois en forme de lame de couteau qui hache la plante sans la couper, et en disperse les débris ligneux. On bat ensuite les fibres pour les assouplir, on les lave dans une eau courante, puis, après les avoir fait sécher en les suspendant sur une perche, on

- les envoie au peignage.

Le but du peignage est de séparer complètement les fibres les unes des autres, de leur donner de la flexibilité et de les ranger aussi parallèlement que

possible sans déchet provenant de la rupture des brins. Mais tous les soins qu’on apporte au peignage ne peuvent empêcher qu'une certaine quantité de brins courts ne se sépare des filaments longs et reste engagée dans les dents du peigne. Ces brins courts constituent l’étoupe, qui se carde et est mise en œuvre par le cordier ; les brins longs font la filasse qui se file et sert à faire les tissus.

C'est un métier malsain que celui du chanvreur; il est sujet à des maladies qui attaquent particulièrement les organes de la respiration, et qui sont moins l’effet des exhalaisons qui peuvent se dégager de la plante, que de la poussière fine qui s’en échappe lorsqu'il la teille ou la peigne. Cette poussière est formée de petites paillettes imperceptibles que leur légèreté tient suspendues dans l’air et qui pénètrent avec celuici à travers les bronches, où leur présence excite une toux plus ou moins fréquente et parfois une inflammation du poumon. Pour prévenir ces accidents, le chanvreur doit, autant que possible, travailler en plein air le dos au vent, ou dans un lieu couvert bien aéré.

Les filaments du chanvre sont d’une longueur et d’une grosseur très limitées : pour en former un fil continu, il faut les réunir et leur donner une adhérence entre eux au moyen d’une torsion convenable ; c'est ce que l’on obtient au moyen du filage.

L'art du filage remonte à la plus haute antiquité, puisqu'il a dû nécessairement précéder la confection des tissus, et plusieurs nations revendiquent l’hon-

L'ÉTÉ. 251 neur d’avoir inventé le fuseau. Moïse nous dit que ce fut Noëma, sœur de Tubalcaïn, qui inventa l’art de filer ; les Égyptiens l’attribuent à leur déesse Isis; les Grecs, à Minerve; les Chinois, à leur empereur Yao.

Quoi qu'il en soit, le fuseau et la quenouille ont une origine fort ancienne. Si nous en croyons les historiens et les poètes du bon vieux temps, ces pacifiques instruments furent d’abord maniés par des reines et des princesses; mais, de notre temps, le fuseau, la quenouille et ïe rouet ne sont plus utilisés que par les jeunes villageoises en gardant leurs bestiaux et par les vieilles matrones au coin de leur feu.

Il y a à peine un demi-siècle que ces simples instruments ont été remplacés par des machines compliquées et que des moteurs, animés par l’eau ou la vapeur, s’acquittent du travail réservé dans l’origine aux doigts des femmes dans nos campagnes. Cependant le classique rouet n’a pas complètement disparu, et l’on voit encore certaines demeures rustiques où, pendant les longues soirées d'hiver, les paysannes, groupées autour d’une chandelle ou d’une lampe à lumignon qui répand une clarté douteuse, font tourner rapidement leur fuseau entre leurs doigts agiles et dévident leur quenouille tout en écoutant le récit de quelque bonne grand’mère, ou en chantant quelque refrain connu.

Quant au tissage, ses procédés sont fort anciens, et, d’après ce que nous en disent Virgile et Pline, les métiers à tisser de leur temps devaient différer fort

peu de ceux que l’on emploie encore aujourd'hui pour le tissage à la main. Les progrès modernes dans l’art du tissage, consistent principalement dans l’établissement du travail mécanique.

C’est un Anglais, Cartwright, qui, le premier, inventa un métier automatique, c’est-à-dire qui tissait de lui-même. Depuis lors, on peut dire que presque chaque année a vu apparaître un nouveau métier mécanique à tisser, tant en France qu’en Angleterre.

Au sortir du métier les toiles ont une couleur rousse: ce sont des toiles écrues; il faut les blanchir. Cette couleur rousse peu agréable qui masque la blancheur naturelle de la cellulose est due aux matières gommorésineuses qui existaient primitivement dans la plante. Pour débarrasser la toile de ces impuretés, on ne connaissait autrefois d'autre moyen que d'étendre les pièces sur un pré et de les exposer ainsi plus ou moins longtemps à l’action de lairet de la rosée.

Nous avons vu de quelle inaltérabilité est douée la cellulose; elle résiste à l'oxygène de l’air et à une foule d'autres agents destructeurs.Les matières étrangeères qui altèrent sa blancheur sont au contraire facilement attaquables par l'oxygène de l’air et par la rosée. Transformées par ces agents, elles deviennent susceptibles de se dissoudre dans une lessive, de telle sorte qu’en alternant plusieurs fois les expositions sur le pré et les lessivages, on parvenait, au bout de plusieurs mois, à rendre les toiles d’une blancheur parfaite. Mais ce procédé, d’une longueur désespé-

L'ÉTÉ. 253 rante, nécessitait en outre l'emploi de vastes prairies qui étaient ainsi enlevées à l’agriculture.

Ce fut en 1785 qu'un illustre chimiste, Berthollet, découvrit que le chlore, employé dans certaines proportions, produisait sur les matières colorantes végétales le même effet que l’air et la rosée, dans un temps incomparablement plus court et sans attaquer la cellulose elle-même. Il créa l’art du blanchiment, tel qu'on le pratique aujourd'hui.

Voilà donc la toile faite, blanchie et prête à être mise en œuvre. Tout le monde connaît les nombreux usages auxquels sont appliqués ces tissus, et à quelles causes multiples de destruction ils sont soumis : lessivages avec la cendre corrosive, contact avec l’âcreté du savon, coups de battoir, exposition à l’air, au soleil, à la pluie; tant et si bien que les voilà déchirés en lambeaux, tachés, souillés d’impuretés de toutes sortes, et enfin jetés au coin de la borne comme inutiles. Mais alors ces débris, ces haïllons deviennent la matière première d’une nouvelle industrie. Ramassés parmi les immondices de la rue par le chiffonnier, on les soumet de nouveau à de rudes lessivages, et ils en ont grand besoin. Les machines s’en emparent, des griffes d'acier les cisaillent, les déchirent ; des cylindres les triturent, les broient dans l’eau, les réduisent en purée. La bouillie est grise, il faut la blanchir. On fait alors intervenir de violentes drogues qui

. altèrent ce qu'elles touchent et, en moins de rien, la

font blanche comme la neige.

La voilà revenue à l’état de fibres végétales, de cellulose pure. Ces fibres, unies et entre-croisées par le feutrage qu’on fait subir à la pâte, donnent ces feuilles blanches si souples et si solides qui constituent le papier.

Le papier, cette merveilleuse substance qui a exercé une si grande influence sur les progrès de la civilisation, qui a tant contribué au bien-être de l’homme et au développement de son intelligence; le papier, ce véhicule de la pensée, cet instrument de propagation de toutes les connaissances humaines, vulgarisateur et éducateur par excellence. N’est-il pas, en effet, le livre de science qui seconde nos études, la gravure ou l’estampe qui développe notre goût artistique, la musique qui délasse notre esprit, le roman qui nous amuse, le journal qui instruit et agite l'opinion publique?

Et ce n’est pas tout. Recouvert de couleur, c’est encore le papier qui, produit à un bon marché étonnant, va recouvrir les murs nus de la demeure du pauvre, ou bien, paré de mille nuances, tapisse l’hôtel des riches, luttant par son éclat avec les plus somptueuses étoffes. Le papier mâché est employé dans l’ameublement et pour la décoration intérieure des édifices. |

A l’état de carton, le papier entre dans un grand nombre d'articles de Paris si renommés dans le monde entier, ou bien encore il peut acquérir une rigidité telle qu’on l’emploie pour la fabrication des

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roues de wagon et pour le pavage. Enfin, comme le - phénix renaissant de ses cendres, le vieux papier est une des matières premières que l’on emploie à sa fa- brication.

Il me souvient d’un conte, dans lequel une bonne fée donne à une princesse, sa filleule, une noisette dont il sort une pièce de toile de Hollande, si blanche qu’elle éblouit, si fine qu’elle passe par le trou d’une aiguille. Voilà qui est certainement merveilleux. Mais, sans sortir de la réalité, n’est-il pas encore plus merveilleux de voir tant de choses sortir d’un

simple grain de chènevis! C’est d’abord un pied de

chanvre qui produira des graines d’où sortiront d'autres pieds de chanvre en nombre indéfini. Leurs fibres, transformées en fil, fabriquent de la toile, puis du papier, qui éprouvent eux-mêmes mille transformations. Pour.qui sait la comprendre, la vérité est toujours plus merveilleuse que la fable.

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